TROISIÈME PARTIE.
Dr. (Nicolas) Perron translation
RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE.
![[Décoration]](/illustrations/03c888509d1db6bd.jpg)
CHAPITRE Ier.
Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais procédés de l’oncle Zarroûk. — Épisode du chérif Ahmed. — Il arrive au Dârfour en revenant de pèlerinage. — Comment il traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y devient vizir. — Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la haine générale, et est assassiné. — Départ de la caravane avec laquelle le cheykh retourne au Maghreb. — Inspection des caravanes en départ.
Lorsque Dieu, par sa sublime volonté, peupla la surface de la terre et distribua aux diverses familles de l’espèce humaine les climats qu’elles devaient habiter, il mit dans le cœur de l’homme l’amour de la patrie. Il voulut que les animaux même aimassent leur demeure et leur pays.
L’illustre descendant d’Adnân[191], le Prophète de Dieu a dit : « L’amour de la patrie est aussi de la religion. » En effet, l’homme n’oublie jamais sa terre natale, n’aime jamais bien que cette terre première où il a passé une partie de ses jours, à moins qu’il n’y ait vécu abaissé, humilié, et qu’il n’ait trouvé ailleurs une existence plus douce et plus honorée. Et encore alors, sa pensée le rappelle au foyer de sa famille, à l’asile de ses pères. Le cheykh El-Damyry, au milieu de la joie et des hommages dont il s’était entouré pendant son séjour aux Indes, disait : « Oh ! que ne suis-je, avec tout ce bonheur, à mes deux hameaux de Damyreh[192] ! »
Les Arabes jadis se plaisaient à confier à leurs vers le souvenir des lieux qu’ils avaient habités et qu’ils avaient vus ensuite ruinés, et des oasis verdoyantes qui les environnaient ; ils chantaient ces demeures où ils étaient réunis autrefois. Quand le saint Prophète de l’Islâm se retirait de la Mekke à Médine[193], il se retourna du côté de la ville de la Kaabah, et les yeux humides de larmes : « Oh, oui ! je t’aime, noble ville ! s’écria-t-il. N’étaient les œuvres impies de ces Corayschides, je ne t’aurais jamais quittée. » Puis, levant les mains au ciel : « Mon Dieu ! ajouta-t-il, c’est toi qui me fais sortir de ce séjour qui m’est si cher ; conduis-moi, et recueille-moi au séjour que tu aimes. » Tel est au moins le sens des paroles qui exprimèrent les regrets du saint envoyé de Dieu.
Cela dit, venons à mon récit.
Lorsque j’arrivai au Ouadây, mon père en était parti et se rendait à Tunis. Dans sa pensée, c’était par ma faute que j’avais tardé si longtemps à le rejoindre ; car il avait écrit au sultan du Dârfour et au faguyh Mâlek, les priant de me laisser partir pour le Ouadây. Mais le sultan lui-même avait empêché mon départ, et j’avais été forcé de rester plusieurs mois au Dârfour.
Mon père, impatienté de mes retards, avait confié le soin de sa maison, de ses biens, de ses enfants, de ses cultures, à mon oncle le chérif Ahmed Zarroûk, et avait quitté le Ouadây avant que j’y arrivasse. Contrarié de ce contre-temps, je résolus de ne pas jeter le bâton de voyage ; j’étais décidé à continuer et à aller promptement retrouver mon père. Mais les bontés du sultan Sâboûn pour moi m’arrêtèrent. Il m’envoya en présent plusieurs beaux chevaux, de belles esclaves, des vêtements de prix ; et mes chagrins s’adoucirent ; je ne pensai bientôt plus à ma résolution première ; je fus comme le poëte de ce vers :
« Je m’enchaînai près de toi, prince ; mon cœur s’attacha à toi ; les bienfaits enchaînent par des liens si puissants ! »
Je demeurai donc au Ouadây pour quelque temps. Pour mon malheur, le chérif Ahmed-el-Fâcy (de Fâs ou Fez, au Maroc) avait succédé à mon père comme vizir. Le chérif Ahmed, que Dieu ait son âme ! détestait mon père et tout ce qui lui tenait ou se rapportait à lui. Il me desservit auprès du sultan, lui insinua que je n’étais qu’un ignorant, un homme nul et sans valeur, indigne d’approcher et d’être reçu d’un prince. Ces perfides calomnies, répétées souvent à Sâboûn, finirent par lui inspirer de la répugnance pour moi, et il ne me vit bientôt plus que d’un œil d’indifférence et de froideur. Ses bontés généreuses s’arrêtèrent.
D’autre part, mon oncle Zarroûk s’emparait de tous les profits des terres de mon père, et ne m’accordait que ce qu’il me fallait pour ne pas mourir de faim. Il m’interdit toute intervention dans le maniement des revenus de mon père, me donnant à entendre que je ne saurais que les dissiper follement. Je témoignai mon mécontentement de la conduite de Zarroûk à mon égard ; mais personne ne voulut prendre mes intérêts et m’aider à faire valoir mes droits. Je me trouvai ainsi dans la gêne au milieu de l’abondance ; la terre, toute grande qu’elle est, m’était étroite ; de généreuse qu’avait été d’abord la fortune pour moi, elle était devenue avare.
Mais quand Dieu veut un effet, il en prépare les causes à son gré et il ouvre les voies d’exécution. Je fus bien vite fatigué, dégoûté d’une pareille existence, et je demandai au sultan la permission de quitter le Ouadây et de me diriger sur le Fezzân, pour me rendre à Tunis où était mon père. La caravane annuelle se préparait à partir. La permission que je désirais me fut promptement accordée par l’entremise du chérif Ahmed. Je fis mes dispositions de voyage ; j’achetai des outres, des provisions, les hardes nécessaires. Le jour du départ fut enfin annoncé et irrévocablement fixé.
Mais je veux ici, en forme d’épisode, dire quels furent les commencements du chérif Ahmed-el-Fâcy, ce qu’il était, ce que fut sa manière de se conduire, et quelle fut sa fin.
L’homme raisonnable et juste ne s’abandonne pas aux caprices de son imagination ; il déclare le vrai quel qu’il soit, fût-ce à son dam et préjudice. Or donc, le chérif Ahmed possédait à fond la science de la loi et des traditions du Prophète, il était profondément versé dans la connaissance des principes de la secte mâlékite (une des quatre sectes orthodoxes musulmanes) ; il savait par cœur le Mououatta, ou Code primitif de Mâlek, et il développait avec une rare sagacité l’esprit et la pensée intime des traditions du Prophète ; il s’était élevé à un haut degré dans les sciences spirituelles, c’est-à-dire dans la connaissance de tout ce qui regarde les principes fondamentaux de la religion ; il avait acquis un savoir immense dans ce qu’on appelle les sciences traditionnelles, c’est-à-dire dans la connaissance des autorités qui nous ont transmis les traditions religieuses et législatives de l’islamisme.
Ahmed-el-Fâcy, d’après ce que m’a raconté un uléma distingué originaire de Fâs (Fez), avait reçu le surnom de Bâba, papa, père ; mais j’ignore si ce surnom lui avait été donné à cause de sa nombreuse famille, ou s’il lui avait été donné par ses élèves.
Des circonstances très-simples l’amenèrent au Ouadây. Il partit de son pays pour aller faire son pèlerinage. Après qu’il se fut acquitté de ce devoir sacré, et que, grâce à Dieu, il eut satisfait ses pieuses intentions, il se trouva avec des pèlerins du Dâr-Séleîh qui lui parlèrent de la générosité et des qualités élevées du sultan Sâboûn, lui vantèrent l’amour de ce prince pour les savants et pour la science. Ces récits inspirèrent à Ahmed le désir de voir Sâboûn, de se présenter à lui. Il passa donc à Saouâken, et de là au Sennâr, au Kordofâl, puis au Dârfour. C’était, je crois, en 1224 de l’hégire (1809-1810, ère chrétienne).
Au Kordofâl, il se lia avec Bedr-ed-Dyn, chérif fezzanais qui avait épousé une fille du sultan-gouverneur du Fezzân. Ce Bedr-ed-Dyn avait connu mon père et avait profité de ses savantes leçons ; puis il était allé au Kordofâl. Là, disons-nous, il fit la connaissance du chérif Ahmed, et ensuite il sortit avec lui du Kordofâl. Bedr-ed-Dyn se répandait en éloges intarissables sur son nouveau patron, en vantait partout la sublime science, et s’enorgueillissait de le servir presque comme aurait fait un esclave. Cette conduite avait un but intéressé. Le Fezzanais comptait bien, par l’œuvre de son savant patron, acquérir, comme lui, des honneurs profitables auprès de quelque sultan du Soudan. Dans tous les pays où le chérif de Fâs s’arrêtait, Bedr-ed-Dyn célébrait le mérite extraordinaire de son maître, et, comme on dit, secouait les branches de l’arbre pour lui en donner les fruits, c’est-à-dire ne songeait qu’à inciter les gens à honorer la haute valeur du Fâcy, à le traiter généreusement.
Quand les deux amis arrivèrent au Dârfour, ils furent hébergés au hameau d’Abou-l-Haçan, près de Tendelty, à l’est. La nouvelle de l’arrivée d’un uléma chérif au hameau, se répandit bientôt dans Tendelty. De toutes parts, même de plusieurs pays à distance, on vint le visiter ; la foule des curieux accourait des bourgs et des villages.
J’étais alors à Tendelty. Moi aussi j’allai voir les deux chérifs voyageurs, leur présenter mes civilités, et je les priai de m’accompagner à mon village de Djoultou. Ils me remercièrent, et me dirent qu’ils étaient pressés de partir et de quitter le Dârfour.
Le sultan Mohammed-Fadhl apprit aussi l’arrivée d’un savant au hameau d’Abou-l-Haçan. Fadhl envoya prier l’étranger de venir au Fâcher, et lui fit entendre qu’on le recevrait honorablement. Ahmed refusa avec dédain. « Que m’importe, dit-il, de voir ce tyran ? Il pense me séduire par des présents, m’empêcher de dire sur son compte ce qui est vrai. »
Étonné d’un tel refus, le sultan voulut faire les frais de la démarche, et environ une heure et demie après le coucher du soleil il se mit en route. Fadhl arriva chez l’austère pèlerin, lui baisa les mains et puis encore les pieds. Et le Fâcy retirait ses mains et ses pieds, évitait le contact du sultan. « Éloigne-toi, tyran, dit l’uléma, éloigne-toi de moi. » Et Fadhl le priait de le bénir. L’inflexible Fâcy ne l’en jugea pas digne. « Je n’adresserai de vœux à Dieu pour toi, dit-il, que lorsque tu auras renoncé à tes œuvres de tyrannie. » Le sultan, irrité de cette réponse, offensé de tant d’orgueil et de mépris, de tant d’audace irrévérencieuse, s’écria : « Tuer un tel homme est un acte de justice ! »
Heureusement Fadhl s’était fait accompagner par le fils de sa sœur, l’émyn Hâmed. Celui-ci s’efforça de calmer son oncle. « Un prince, dit-il, ne se concilie pas l’estime des hommes en ordonnant la mort d’un uléma, même s’il s’est permis une parole trop libre et s’il a pensé, dans ses principes de sévérité religieuse, qu’il devait se tenir éloigné de nous. Il y a plus d’honneur pour toi à le traiter généreusement, à empêcher ainsi qu’on ne dise : Le souverain du Dârfour ne sait que mépriser et outrager les ulémas qui visitent son pays. »
Le sultan s’apaisa ; bien plus, il combla Ahmed de bienfaits et de largesses ; il lui envoya vingt esclaves, vingt goulleh ou pots de beurre et de miel, dix chameaux choisis chargés de blé. L’émyn Hâmed et ses compagnons ajoutèrent à cela d’autres présents de leur part.
Mais le rigide pèlerin, persistant dans sa fierté déplacée, dédaigna ces dons et voulut les refuser. Alors Bedr-ed-Dyn lui montra l’inconvenance de ce procédé, et Ahmed consentit à tout accepter !!
Peu après, nos voyageurs partirent et se rendirent à Kôbeih. Là, Ahmed fut reçu avec enthousiasme ; on s’empressa de lui fournir ce dont il pouvait avoir besoin ; il fut parfaitement traité et hébergé. Enfin il se mit en route pour le Ouadây... Mais partout, et sans cesse, le rusé Fâcy, dans son ostentation de sévérité et de puritanisme religieux, répétait que ces dons qui lui avaient été apportés n’étaient, à ses yeux, que choses futiles et mondaines auxquelles il n’attachait ni valeur ni importance ; que tous ces présents étaient pour le pauvre malheureux chérif Bedr-ed-Dyn, qui les avait agréés des donateurs. Mais, en réalité, Bedr-ed-Dyn ne recevait absolument que son pabulum quotidien.
Lorsqu’Ahmed-el-Fâcy arriva au Ouadây, le sultan Sâboûn ne parut pas, comme l’avait fait Mohammed-Fadhl, très-empressé de le voir. Il se contenta de lui envoyer en cadeau quelques esclaves, lui assigna une demeure au village de Noumro, et lui fixa de modestes rations de vivres.
Le chérif vécut ainsi dans son village jusqu’au jour où mon père eut résolu d’aller à Tunis, et demanda à Sâboûn la permission de partir. « Mais, dit le sultan à mon père, qui remplira tes fonctions de vizir ? — Il y a ici le chérif Ahmed ; il peut me remplacer dans mon vizirat et aussi t’enseigner à lire. »
Le Fâcy fut élu, et de suite sa dévotion si profonde, si désintéressée, disparut. Il se fit un système de thésaurisation, entassa richesse sur richesse, jusqu’au jour où il fut assassiné comme un misérable.
Plusieurs causes préparèrent cette fin honteuse : son avarice, son avidité, son orgueil, sa parole méchante, ses manières dédaigneuses et outrageantes, son amour-propre excessif, et cette présomption intolérable qui veut tout voir ramper. Tant de vices, dans un roi, l’eussent renversé ; dans un commerçant, l’eussent ruiné, perdu en un jour ; dans tout autre homme que ce Fâcy, l’eussent abattu en un moment et couvert d’ignominie.
Les grands du Ouadây, fatigués des œuvres et de la présence du chérif Ahmed, pensèrent à se défaire violemment de lui. Mais craignant de provoquer par là la colère et la vengeance de Sâboûn, ils attendirent qu’une occasion favorable se présentât ; ils dissimulèrent et firent taire pour un temps leurs ressentiments et leurs haines.
Il se présenta, trois ou quatre ans avant l’émeute dont le Fâcy fut victime, certaines circonstances qui auraient pu, s’il eût réfléchi, lui ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient, et le décider à quitter pour toujours le Ouadây. La principale peut-être de ces circonstances fut mon départ du Dâr-Séleîh. Je fis connaître à mon père les actes directs et les menées secrètes du chérif Ahmed à mon égard ; indigné de tant d’ingratitude de la part du Fâcy, mon père résolut de retourner au Ouadây et partit.
Il fut reçu avec le plus grand empressement par Sâboûn. Ahmed fut dépouillé de son vizirat et fut réduit à donner des leçons chez lui comme auparavant. Deux ans se passèrent ainsi, et Ahmed, désespérant de retrouver la dignité qu’il avait perdue, méprisé, repoussé de tous, demanda la permission de se retirer du Ouadây. Il s’imaginait qu’alors le sultan allait lui rendre au moins une partie de sa bienveillance et de ses faveurs ; mais la permission fut immédiatement accordée, et Sâboûn s’empressa même de faciliter au chérif les moyens de départ.
Ahmed se mit en route, emmenant avec lui au moins cinq cents esclaves, quatre cents chameaux magnifiques, ses concubines, ses enfants ; de toutes ses richesses, anciennes et récentes, il ne laissa absolument rien au Ouadây. Malheureusement pour lui, il s’adjoignit à une caravane qui prit la ligne de Djâlau. Il y avait peu de temps que Sâboûn expédiait, par là, ses caravanes au Maghreb, et par conséquent les guides étaient encore peu habitués aux points de repère de cette nouvelle direction.
La caravane que suivait Ahmed, n’était plus éloignée de Djâlau que de sept à huit jours de voyage lorsqu’elle s’égara. Pendant dix jours elle erra à l’aventure dans le désert ; les provisions d’eau s’épuisèrent, la soif devint pressante, la chaleur était excessive, le mirage petillait ; on était au désespoir. On en vint au point de vendre jusqu’à sept ryâl ou talaris une ration d’eau exprimée des excréments des chameaux, et jusqu’à soixante-dix ryâl la ration d’eau pure et bonne. Nombre de voyageurs périrent. Le chérif Ahmed avait fait une provision considérable de petites et de grandes outres pleines d’eau. De ses esclaves, il n’avait perdu que ceux qu’il avait négligé de surveiller et de soigner[194].
La caravane savait que le chérif Ahmed avait une abondante provision d’eau, et que depuis qu’on s’était égaré il avait caché une grande partie de ses outres dans ses sacs de hardes. On vint le prier, le conjurer d’être assez humain et généreux pour donner un peu d’eau, ou d’en vendre au prix qu’il voudrait à la caravane épuisée de soif, consumée de fatigue, et réduite aux abois.
Ahmed éclata de colère, s’agita, gesticula. « En vérité, dit-il aux malheureux voyageurs, votre proposition est singulière ! Vous voulez me priver de mon eau, et m’exposer moi et mes enfants aux horreurs de la soif ! — Nous n’avons qu’un mot à te répondre : Prétends-tu que nous mourions de soif lorsque tu as assez d’eau pour tous tes esclaves, pour tes concubines et pour leurs enfants ? Tous les hommes sont hommes devant Dieu, comme créatures, cela est vrai ; mais des musulmans, et nous le sommes, des hommes libres, et nous le sommes aussi, sont aux yeux de Dieu quelque chose de plus que des esclaves. — Nul n’a le droit de me prendre mes provisions, et je n’en veux rien donner. L’eau, dans la position critique où nous nous trouvons, est trop précieuse, et ne peut ni se donner ni se vendre. »
A cette sorte de sentence décisive, on se précipita sur les chameaux du chérif, on prit son eau, excepté deux outres seulement qu’on lui laissa pour lui et pour ses enfants. Bientôt tous ses esclaves furent en proie aux angoisses de la soif, et hommes et femmes, tout périssait. La nuit vint ; grâce à quelque fraîcheur, le chérif et ses enfants, quelques esclaves et trois chameaux échappèrent à la mort. Un des guides de la caravane les conduisait ; après trois étapes, le reste des esclaves succomba. Ainsi disparurent les richesses que l’avare chérif avait amassées par tant de ruses et de calculs.
Arrivé à Djâlau, Ahmed loua des chameaux, retourna sur ses pas à la recherche des marchandises qu’il avait été forcé d’abandonner dans le désert ; c’était de la gomme, des dents d’éléphant et des plumes d’autruche, tous objets choisis et de première qualité. Il retrouva sa cargaison ; il la vendit et en retira de quoi vivre médiocrement.
Mais une fois rentré à Fâs, et débarrassé de toute inquiétude de la part de ses compagnons de voyage, il écrivit aux ulémas de Tripoli de Barbarie, et leur posa la question suivante : « Quelle serait votre décision, Dieu vous conserve en honneur ! à propos du fait que voici ? Un voyageur traverse le désert en suivant une caravane. Il s’est pourvu d’eau en quantité suffisante ; la caravane s’égare ; la soif se fait sentir, puis elle devient violente ; alors la caravane entière enlève de force l’eau du voyageur, qui bientôt voit mourir de soif toute sa pacotille d’esclaves, et perd ainsi sa fortune. En pareil cas, les pertes du voyageur doivent-elles ou non être mises à la charge des gens de la caravane ? »
Les ulémas de Tripoli répondirent que la caravane était responsable des pertes éprouvées par le voyageur. Ce fatouah, ou décision juridique, signé par les ulémas, fut envoyé au chérif Ahmed. Le chérif, muni de cette pièce, se remit en route pour le Soudan et reparut au Ouadây.
Mon père alors n’existait plus. Ahmed reprit le vizirat et recouvra son ancienne autorité. Il se déclara ouvertement l’ennemi de mon oncle Zarroûk, leva le masque, et répéta à qui voulut l’entendre : « Tout parent ou proche du chérif Omar, est nécessairement mon ennemi. »
Les caravanes revinrent bientôt du Maghreb, et, avec elles, ceux qui s’étaient emparés de l’eau d’Ahmed dans le désert de Djâlau. Aussitôt qu’un d’eux rentrait au Ouadây, il était dépouillé de ses biens au nom et profit du chérif et en vertu du fatouah de Tripoli. De cette manière, l’avide Fâcy recouvra le double et le triple de la valeur des pertes qu’il avait éprouvées. Plusieurs grands personnages le conjurèrent d’épargner ses malheureux compagnons de voyage ; l’impitoyable chérif repoussa toutes les supplications ; n’écoutant que les inspirations de la vengeance : « Ils auront de mes nouvelles, » répondait-il à toutes les demandes de pardon.
Il jouissait en paix des richesses qu’il s’était acquises au détriment de ses anciens compagnons de route. Il lui semblait voir la fortune lui tendre les deux mains, lui apporter pleine sécurité pour l’avenir. Mais tout à coup l’horizon se rembrunit ; le seau de son puits se déchira[195] ; la poussière du danger commença à s’élever ; le feu s’irrita..... C’est à cette époque que le cri de la mort atteignit le sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Soudain le trouble et l’inquiétude bouleversèrent la population ; un nouveau sultan, Yoûcef-Abd-el-Câder, fils de Sâboûn, fut porté à la souveraineté. Le nouveau prince, jeune encore, était incapable de maintenir l’armée et le peuple dans les limites du devoir. Il apprit bientôt que les habitants de Ouârah tramaient la perte du chérif Ahmed.
A la mort du sultan Sâboûn, Ahmed, dépossédé de son vizirat, était rentré dans la vie privée. Yoûcef-Abd-el-Câder envoya le prévenir du danger qui se préparait, lui conseilla de fuir l’orage, et, pour le décider à quitter le Ouadây, lui fit dire qu’il ne devait plus penser désormais à arriver à aucune fonction.
Ahmed douta de la sincérité des paroles et des avis du sultan, et resta au village de Noumro. Un jour la populace de Ouârah se porta à Noumro, envahit la demeure du chérif et le massacra. Le cadavre fut traîné ensuite hors du village et brûlé... Puisse ce martyre être agréé comme expiation des fautes du malheureux chérif ! que Dieu lui pardonne ses œuvres de mal !
Reprenons maintenant le récit de mon départ.
Lorsque la caravane que je devais suivre fut sur le point de se mettre en route et qu’elle n’eut plus, pour ainsi dire, qu’à charger ses bagages, je demandai à Sâboûn des chameaux de transport ; j’avais bon espoir qu’il me donnerait quelques bons chameaux. Mais, grâce à l’intervention du chérif Ahmed, on m’envoya un jeune chameau à peine en âge d’être chargé, faible, débile, encore incapable de servir de monture ou de porter un fardeau. « Bon Dieu ! m’écriai-je en voyant cette chétive bête, est-il possible qu’un pareil chameau endure les fatigues d’un si long trajet ? — Mais, insolent que tu es, me dit Ahmed, est-ce que le sultan notre maître te doit quelque chose ? Est-ce qu’il a des chameaux Bakhâty[196], à bosses comme des montagnes, pour que tu oses ainsi te lamenter et dire qu’il ne te donne qu’un mauvais chameau ? Est-ce donc que notre Maître s’est engagé par contrat à t’en fournir d’une autre espèce ? Est-ce une dette que tu réclames ? Tu déraisonnes, en vérité ! et tu te comportes là d’une indécente façon. Prends bien vite ce chameau, ou je vais annoncer au sultan le peu de cas que tu fais de ses bienfaits. »
Bon gré mal gré, je pris l’animal. J’avais l’âme navrée, j’étouffais de dépit... J’ajoutai quelque argent, et je troquai le chameau contre un autre. Ainsi rassasié de déboires, je quittai Ouârah. Mais la caravane entrait à peine sur le territoire des Bény-Mahâmyd, à la limite du désert, lorsque nous arrivent des envoyés du sultan Sâboûn, qui m’amenaient, de la part de ce prince, trois jeunes filles esclaves, un esclave mâle, deux excellents chameaux et un taureau gras pour nous faire une provision de cadyd ou viande sèche. Nous tuâmes le taureau, et nous en préparâmes du cadyd.
Nous témoignâmes notre reconnaissance pour la générosité du sultan en rendant hommage à ses hautes qualités. Nous reconnûmes bien alors que la main malfaisante qui détournait ou arrêtait les bienfaits du prince était la main du chérif Ahmed. Que Dieu lui pardonne ! Mais aussi que Dieu bénisse les jours que je passai au Ouadây ! Ils eurent leurs joies et leurs douceurs, malgré ce que j’eus à supporter des caprices et des méchancetés des hommes.
Quand nous eûmes séché notre cadyd, nous nous disposâmes à pénétrer dans le désert. Nous remplîmes nos outres d’eau, et nous partîmes un matin au lever du jour, tout contents du cadeau que nous avait envoyé le sultan Sâboûn. Plus rien ne nous arrêtait ; nous avions subi la visite à laquelle est soumise toute caravane en départ. Les inspecteurs du gouvernement avaient examiné tous les esclaves que nous avions, recherché si personne de nous n’emmenait comme esclaves des individus de condition libre. On avait questionné à ce sujet les esclaves de la caravane, grands et petits, jeunes ou âgés. Dans ces sortes d’enquêtes, les officiers inspecteurs mettent en liberté tout esclave qui justifie de son origine libre, ou de sa qualité de musulman avant son esclavage, et aussi tout esclave qui, par exemple, aurait été pris frauduleusement à un maître et vendu à l’insu ou contre le gré du propriétaire.
CHAPITRE II.
Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits des Daûm. — Le caravanier Ahmed. — Talion redemandé. — Les Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la caravane et sont repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les Toubou se vengent. — Ils harcèlent la caravane. — Arrivée chez les Toubou-Rechâd. — Leur sultan. — Cérémonial ; réception. — La caravane régale le sultan et la sultane ; portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. — Fuite de trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait au sultan. — Perquisition ; dépouillement. — Départ.
Nous traversâmes tout d’abord d’immenses plaines de verdure, vastes pâturages où les Arabes Mahamyd et d’autres tribus scénites nourrissent leurs troupeaux. Après cinq jours de voyage, nous arrivions à un puits où des Arabes, même des Bidéyât du nord-est du Ouadây, et d’autres peuplades vagabondes, se rendent très-souvent, à la rencontre des caravanes, pour offrir, vendre, ou louer aux djellâb ou aux voyageurs, des provisions, des chameaux, quelques ustensiles de voyage, des outres, des cordes, etc. C’est un point de rendez-vous. Dieu m’est témoin que j’ai oublié le nom de ce puits. Là nous fîmes halte, et nous nous reposâmes deux jours, ainsi que nos chameaux, qu’on abandonna en libre pâturage.
Nous reprîmes notre route, et cinq jours après descendîmes au Puits des Daûm, ainsi appelé de quelques arbres de daûm qui l’environnent. Dans ce trajet, nous nous égarâmes et nous faillîmes avaler notre dernière salive.
Notre guide ou caravanier, appelé Ahmed, était un vieillard sur lequel avaient passé les vicissitudes du monde. Il était d’une peuplade des Toubou nommés, au Fezzân, les Toubou-Réchâd ou Toubou des montagnes. Ahmed avait tué jadis un individu d’une autre peuplade de Toubou, et depuis ce temps les hommes de la tribu du mort épiaient le moment de la vengeance. Notre meurtrier, après l’accident, s’était enfui au Dâr-Séleîh. Il y demeura plus de dix ans ; il craignait, s’il retournait trop tôt dans sa tribu, de réveiller les souvenirs de ses ennemis, et de payer de son sang le sang qu’il avait versé. Mais, enfin, il ne put plus résister au désir de revoir son pays, ses huttes, son ancienne demeure. Il crut que dix années d’absence avaient fait oublier le talion qu’il devait, et il partit avec notre caravane, qu’il se chargea de guider.
Heureux et tranquille au Ouadây, Ahmed y avait vécu des profits de son commerce. Content de sa position, il jouissait là d’une existence douce et aisée, et n’avait d’autre chose à craindre que Dieu. Son grand âge et sa fortune lui conciliaient le respect et la considération de tous.
En partant avec nous, il emmena plus de cent vingt personnes, tant de ses cousins que de leurs enfants. Le reste de la caravane se composait d’une quinzaine de Ouadayens et de cinq Arabes, moi, un Tripolitain appelé le réis Abd-Allah ; un Fezzanais, Mohammed-Khayr-Yâcir ; un autre Fezzanais, le seïd Ahmed, du village de Zouylah, et un nommé Khalyl, de Tripoli.
Nous nous aperçûmes que nous étions hors de notre route, que nous étions égarés ; alors nous craignîmes, si nous continuions de marcher, de perdre un temps précieux et nous nous décidâmes à nous arrêter. Nous fîmes agenouiller nos chameaux ; et pour garantir nos provisions d’eau de la chaleur desséchante du soleil, nous enfonçâmes et cachâmes nos outres dans le fond de nos sacs, sous nos hardes. Notre caravanier Ahmed prit ensuite avec lui un certain nombre de ses cousins, et se mit à battre le désert à droite et à gauche, cherchant à découvrir le nouveau puits où nous devions nous reposer ; car nous avions, d’après le calcul des étapes et jours de marche, passé le moment d’arriver à ce puits ; en déviant de notre direction, nous avions traversé inutilement un assez long espace. La matinée était déjà fort avancée, lorsque nos éclaireurs débouchèrent à quelque distance, revenant à nous.
Ils avaient la face toute grise de poussière. En nous abordant, ils nous annoncèrent le succès de leur course, ils nous dirent que nous n’étions pas très-loin du puits, et que, même au petit pas, nous y arriverions bientôt. La joie succéda à l’inquiétude et au souci, et en un clin d’œil nous fûmes en marche.
Nous stimulions activement nos chameaux. Nous voulions atteindre le puits avant que la soif ne commençât à nous tourmenter. Nous marchions depuis une heure au plus, quand nous avisâmes les arbres de daûm ; et alors, de nous écrier : « Les voilà ! les voilà ! c’est vers ces arbres qu’est l’eau que nous cherchons ; c’est là que nous faisons halte aujourd’hui. »
Nous avions à peine prononcé ces paroles, que nous dépistâmes une troupe des Toubou appelés Toubou-Turkmân. (Ils ne viennent presque jamais à la rencontre des caravanes. Ils stationnent du côté du désert de Libye, divisés en hordes plus ou moins nombreuses dont chacune a un sultan ou un roi. Celle qui vint à nous a sa station capitale à un lieu appelé Marmar. Ces Toubou avaient su depuis deux ou trois mois, par le moyen de leurs voyageurs au Ouadây, que le chef de notre caravane était Ahmed sur lequel ils avaient à prendre un talion. Cela seul les avait appelés sur notre route, ils s’y tenaient à l’affût, nous épiant au passage)[197].
Ces Toubou, ennemis de notre guide, nous barraient le chemin. Ils nous détachèrent de leur troupe un homme qui vint sur nous à grande course de chameau ; on eût dit le galop rapide d’un cheval. (C’est merveille de voir avec quelle adresse la plupart des tribus touboues manient les chameaux de course ou dromadaires. Ils les dressent et les exercent, comme des chevaux, à une foule de manœuvres des plus délicates, et ils n’ont pour toute rêne que le zimâm ou la corde légère qui, par un bout, est attachée à un trou pratiqué au bord flottant de la narine de l’animal, et qui par l’autre bout est tenue par la main du cavalier. Presque tous les Toubou qui montent ces dromadaires pour courir à marauder dans les déserts, ont pour vêtement des peaux de moutons garnies de la laine)[198].
Le Toubou qui nous arriva en parlementaire avait le liçâm ou lithâm sur la face, c’est-à-dire qu’une partie de l’étoffe de son turban était ramenée, par le bout, du côté de la figure, dont elle faisait le tour deux ou trois fois d’avant en arrière, de manière à ne laisser apercevoir absolument que les yeux.
Une fois que ce parlementaire fut assez près de nous, il nous cria dans son langage toubou : « Eh ! les gens de la caravane ! notre sultan vient avec ses soldats et se rend vers le puits. Vous, il vous défend d’en approcher. Sachez-bien que vous n’y arriverez que lorsque vous nous aurez livré votre guide pour être tué en expiation du meurtre commis par lui sur un de nos frères. Dites-moi quelle est votre intention à cet égard ; il faut que j’en informe notre sultan ; il m’a envoyé ici pour vous questionner là-dessus. »
Un des Toubou de notre caravane nous traduisit l’allocution de l’envoyé. Tous, d’un commun accord, nous décidâmes que nous ne livrerions pas Ahmed à ses ennemis, et que, ces Toubou et leur sultan ne nous demandassent-ils qu’un bout de corde, nous le leur refuserions. « Retourne sur tes pas, dîmes-nous à l’envoyé ; retourne auprès de ton maître ; nous n’avons rien à démêler avec vous ; nous n’avons personne ici à vous livrer. Voilà ! »
Le parlementaire part et va rendre compte du résultat de sa mission. Le sultan se dispose à nous attaquer. Alors les Toubou qui faisaient partie de notre caravane se séparent de nous, et, excepté Ahmed et sa famille, tous s’éloignent à quelque distance. Notre troupe particulière, y compris Ahmed, ne se composait plus guère que de vingt-cinq individus. Je ne compte pas les esclaves ; ils étaient en grand nombre.
Au moment où nous approchions du puits, les Toubou arrivèrent en masse, tous montés, couple par couple, sur soixante à soixante-dix chameaux environ. Ils se ruèrent en furieux sur nous et nous lancèrent leurs javelines. Nous, c’est-à-dire les cinq Arabes, nous leur fîmes face et leur lachâmes une bordée de coups de fusil. Les Toubou, surpris, tournèrent le dos subitement et s’enfuirent comme des loups chassés. Nous restâmes maîtres du puits, et nous y campâmes. Nous bûmes, et nous laissâmes nos chameaux paître les herbes sauvages des environs.
Nous crûmes que ces sauvages Toubou, que nous venions de mettre si aisément en fuite, avaient regagné leurs demeures, et nous nous reposâmes à notre puits pendant deux jours entiers ; mais le troisième jour, nous entendons tout à coup de grands cris, d’effrayantes vociférations. Nous allons à la découverte, nous dirigeant sur le point d’où arrivait le bruit, et nous apercevons cinq chameaux accroupis et une troupe d’individus armés. Nous trouvons auprès d’eux notre conducteur Ahmed, debout avec ses gens et des Ouadayens de notre caravane. Au milieu des hommes armés était un vieillard, qui paraissait être leur chef. Il avait une bande de tissu de tapis, roulée autour de la tête, large d’environ cinq à six doigts et longue peut-être d’une coudée. Ce vieillard était accroupi, à la manière d’un chien ou d’une hyène, le derrière sur ses talons. Le chef des Ouadayens lui dit : « Qu’est-ce qui te ramène de ce côté-ci ? Tu étais parti, que reviens-tu faire ? que cherches-tu encore ? que prétends-tu ? — Apprenez d’abord que je suis sultan de ces déserts, et que j’ai tant de soldats que vous n’êtes pas capables de les compter. Ce que je viens faire ? Je viens vous conseiller de me livrer Ahmed, si vous voulez partir sans coups ni plaies. Je sais bien que nous ne sommes pas, vous et moi, en état d’hostilité ni en guerre ; mais si vous refusez de m’abandonner Ahmed, vous vous attirerez de l’embarras et des dangers. Cet Ahmed a tué mon cousin, et ce cousin je l’aimais comme un fils de ma mère. C’est à moi de venger mon cousin, à moi de laver l’affront que laisserait sur nous l’impunité de ce meurtre. — Mais, répliqua le chef ouadayen, n’as-tu pas peur d’être tué comme a été tué ton parent ? — Je n’ai pas la moindre peur ; celui qui me tuerait serait à son tour bien sûr de périr. Nous autres, nous ne faisons jamais grâce du talion, quand même on nous déchiqueterait à coups de couteau. »
A ces mots suffisamment nets, Ahmed s’emporta contre le vieux sultan et l’insulta, il allait le tuer. On arrêta Ahmed. Mais, profitant de la préoccupation et de l’agitation de la troupe, il se glissa derrière les Toubou et coupa les jarrets au chameau du sultan. Alors celui-ci dit à Ahmed : « Voilà encore un coup qui nous sera payé cher ! Tu verras que mon chameau sera aussi vengé, et que je taillerai les jarrets à plus d’un de vos chameaux. Vous, vous n’aurez pas un moment de repos ; vous nous verrez sans cesse à vos trousses, sans cesse à vous harceler. » A ces menaces, le chef ouadayen cingle un grand coup de fouet par les reins du vieux chef, et : « Va-t’en, lui dit-il ; va-t’en au diable, et fais tout ce que tu voudras. Que le ciel le confonde, toi et celui qui t’a engendré de ses reins ! »
Le vieux sultan et ses gens se levèrent tranquillement et s’en allèrent avec un air d’indifférence et de mépris, concentrant en eux tout ce qu’ils avaient d’indignation contre nos Ouadayens.
Le jour passa. Nous remplîmes nos outres ; nous disposâmes nos bagages ; le lendemain matin, au moment de charger nos chameaux et de nous mettre en marche, on cria dans la caravane : « Attendez un instant ! Un chameau des Ouadayens a disparu. » Nous attendons un moment ; puis soudain les cris s’élèvent de toutes parts, la caravane s’émeut, s’inquiète, se trouble, et nous apprenons que les Toubou-Turkmân se sont emparés du chameau disparu, qu’ils ont pris un de nos Ouadayens et l’ont tué. Nous nous partageons de suite en deux bandes ; l’une court du côté de l’endroit où avait été tué notre compagnon, et l’autre reste auprès des esclaves, des bagages et des chameaux.
J’étais du nombre de ceux qui allèrent à la recherche de la victime. Nous trouvons le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un liçâm noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une légèreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille.
Un de ces Toubou se présente en parlementaire et nous crie : « Où allez-vous ? Que prétendez-vous faire ? Êtes-vous fous de nous refuser ce que nous vous demandons ? Pour le chameau que vous nous avez fait perdre hier en lui coupant les jarrets, nous vous avons enlevé un chameau bien meilleur. Le prix du coup de fouet, c’est la vie d’un de vos meilleurs voyageurs, celui-là..... que vous voyez tué. Et vous en verrez bien d’autres encore ; vous vous repentirez de votre sottise quand il n’en sera plus temps. N’était vos fusils, nous vous tomberions sus tout d’une masse, et nous vous dépécerions, nous vous mettrions en pièces. »
A cette oraison assez étrange, nous répondons par une décharge de coups de fusil sur la troupe qui observait à distance. La troupe prend la fuite au grand galop, et en un clin d’œil ces Toubou, qui étaient assez près de nous, ne nous paraissent plus que comme des points au fond de l’horizon.
Quant aux Toubou qui primitivement étaient dans notre caravane, ils se tinrent désormais séparés, marchant seuls et assez loin de nous.
L’inquiétude, le souci, la crainte de voir peut-être les sauvages Turkmân nous attaquer à l’inproviste, s’emparèrent de nous. Nous calculâmes tout ce qui pouvait nous survenir de dangers et d’ennuis, nous levâmes le camp et nous nous éloignâmes du puits. Mais les Toubou nous escortaient de loin, et à chaque instant se précipitaient sur nous. Nous les eûmes toute la journée sous les yeux, revenant, fuyant, se rapprochant de nous, manœuvrant à nos côtés, jusqu’à nuit close et noire.
Alors, nous nous arrêtâmes, nous avions besoin de repos. Mais les insupportables Toubou ne nous laissèrent ni paix ni trêve. Malgré les ténèbres, à toute heure ils nous assaillaient ; une partie d’entre eux nous inquiétait, nous menaçait, nous tenait constamment en alerte, tandis que l’autre partie dormait. Leur nombre leur permettait de se relayer sans cesse pour nous tourmenter ; nous, peu nombreux, nous ne pouvions reposer que pendant quelques minutes entrecoupées, et le sommeil nous touchait à peine l’angle des paupières. Et puis nous savions que si l’un de nous venait à être pris par ces Toubou, il serait tué immédiatement. Nous ne pouvions songer à en user de même avec eux, eussent-ils lancé un des leurs au milieu de nous ; ils nous auraient écrasés de leur nombre ; enfin nous étions dans leur pays ; pour eux, d’ailleurs, tuer un homme n’est rien.
Il fallut donc nous résoudre à une simple résistance passive, nous résigner à tout endurer ; cet état fatigant, ces menaces incessantes, ce harcèlement perpétuel durèrent pendant vingt jours ; ce furent vingt jours d’ennuis et de tourments intolérables. Nous ne fûmes délivrés de ces hargneux ennemis qu’en abordant sur le territoire d’un autre sultan Toubou, celui des Toubou-Réchâd ou Toubou des Montagnes. Cette contrée est une terre brûlée, hérissée de rochers stériles et nus, n’offrant qu’une végétation triste et rare.
Une fois que nous fûmes sur le pays des Toubou-Réchâd, nos inquiétudes et nos craintes cessèrent, et nous nous félicitâmes d’être délivrés de nos ennemis à si bon marché. Il était midi quand nous entrâmes sur le territoire des Toubou-Réchâd, nous continuâmes notre marche, et vers la fin de la journée nous fîmes halte. Nous laissâmes nos chameaux paître en liberté ; nous n’avions plus à redouter la rapacité de nos Turkmân.
Au moment où le soleil allait disparaître de l’horizon, nous vîmes affluer de tous côtés des essaims de Toubou-Réchâd, et en quelques minutes ils se posèrent comme une nuée autour de nous, mais restèrent à quelque distance. A mesure qu’une nouvelle escouade arrivait, ils descendaient de chameau et se campaient tranquillement auprès des premiers venus. Nous regardions paisiblement cette sorte de manœuvre, lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain les battements de petits tableh ou tambourins semblables à ceux des saadyeh, ou des chaouîch, ou des dâlatlyeh, ces valets de cour qui précédaient les princes à l’époque des janissaires[199].
Aussitôt que les Toubou-Réchâd entendirent le bruit des tableh, ils se levèrent en masse et dirent : « Voici le sultan ! il vient ici, sans nul doute. » En effet, nous avisâmes bientôt un individu qui n’avait rien de bien remarquable, rien qui le distinguât réellement de la foule. Il venait avec sa femme, hissée en croupe derrière lui sur un chameau. Il n’y avait absolument que le sultan qui eût sa femme avec lui. Arrivé au milieu de ses Toubou, il fut reçu avec les prévenances d’usage ; on fit agenouiller sa monture ; on lui adressa les salutations d’étiquette touboue, et on descendit madame la sultane. Ensuite, on s’empressa de ficher en terre quatre piques à large fer et qu’on disposa face à face et en carré ; on les entoura d’un très-grand milâyeh en manière de tente, véritable image de ces sortes de latrines ambulantes qu’on établit ainsi dans les camps, derrière la tente du général et derrière les tentes des principaux chefs.
Le sultan et sa sultane entrèrent dans cette tente improvisée, et la foule se posta en garde alentour. Un instant après, s’avança de notre côté un Toubou qui nous dit : « Eh ! les gens de la caravane, allons ! venez ici ! tous, sans exception, venez saluer le sultan. » Nous nous levâmes et nous allâmes au salut. Quand nous fûmes assez près de cette caricature de sultan, on nous ordonna de nous asseoir par terre. Nous nous accroupîmes sur trois rangs. Alors s’avança, dans l’espace qui nous séparait de Sa Majesté, un individu ayant une peau de mouton sur le dos ; c’était le drogman. Et il dit au sultan : « Voilà les gens de la caravane qui sont venus pour te saluer. — Dis-leur, répondit Sa Hautesse Touboue, que je les salue aussi, qu’ils sont en sûreté sur mes terres et qu’ils seront bien traités. » Le drogman nous transmit en arabe les paroles de son souverain, et ensuite le souverain ajouta : « Gens de la caravane, j’ai appris que vous êtes trois sortes de voyageurs, des chérifs, des Ouadayens et des Toubou. Il faut, par conséquent, qu’avant de sortir de mon pays, vous me fassiez trois cadeaux. Sachez aussi que nous avons grande envie de manger de la viande, parce qu’il y a passablement longtemps que nous n’en avons mangé. Nous sommes nombreux ; dès lors, pensez à préparer un souper assez copieux pour nous régaler tous. Et puis, soignez la cuisine, entendez-vous ? Qu’elle soit bonne, et surtout bientôt prête. — Nous répondîmes : Très-bien ! nous sommes à tes ordres. »
Nous nous levâmes de suite, nous retournâmes à notre station, et nous nous mîmes à préparer le repas du mieux qu’il nous fut possible.
Pendant que nous étions dans le coup de feu de la cuisine, le sultan et la dame sortirent de leur tente et vinrent tout près de nous. Je les examinai à mon aise. Le sultan était un vieillard décrépit, sec, fluet, à barbe rare, à joues caves, mal tourné, vêtu d’une sorte de blouse bleue semblable aux eyré des domestiques en Égypte. Il avait la face comme encadrée dans un lithâm noir qui lui entortillait la tête de haut en bas et lui donnait l’air d’un copte en chagrin. Il tenait à la main gauche une mauvaise lance à large fer, et à la main droite il avait un bâton fourchu. Ce genre de bâton sert aux Toubou à presser la marche du chameau, en voyage, et à soulever, par le moyen de l’enfourchure, les branches trop basses des arbres sous lesquels il faut passer. La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vraie pourvoyeuse. Elle était enveloppée dans un milâyeh de Bacioûn[200]. Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel museau !
Les deux Majestés rôdèrent à travers nos tentes, et s’en retournèrent sans avoir adressé un salut ni un mot de politesse à qui que ce fût.
A la nuit, le repas était prêt. Nous le disposâmes de notre mieux, et nous le portâmes à ces deux chétives Majestés. Ils en prirent ce qui leur convint, et distribuèrent le reste à leur troupe, aussi misérable et aussi affamée qu’eux. Nous leur avions servi le mets le plus recherché du Soudan, c’est-à-dire une bouillie de farine de doukhn, flanquée de ouaykeh de viandes sèches. (Ce ouaykeh se prépare avec du cadyd ou viande sèche qu’on pile et qu’on fricasse avec du beurre, un peu d’eau et un peu d’oignon. On y ajoute ensuite des bâmieh (hibiscus esculentus) secs, réduits en poudre, ce qui donne au ouaykeh un onctueux filant. On sert le ouaykeh en l’étalant en couronne sur le tour du plat, et on verse au milieu la bouillie épaisse de doukhn. Pour la manger, on prend avec les doigts une bouchée de bouillie et on la trempe dans le ouaykeh[201].)
Après que le sultan et sa troupe furent repus, on nous renvoya les plats vides, et il nous fut ordonné expressément de préparer un nouveau repas pour le lendemain matin avant le lever du soleil ; on recommandait expressément de servir à l’heure dite, si nous ne voulions pas nous exposer à quelque mauvaise affaire et encourir la colère de Sa Majesté.
Nous prévînmes nos domestiques, et leur prescrivîmes de tenir prêt le repas pour l’heure fixée. Nous passâmes ensuite la plus détestable nuit, préoccupés des ennuis qui nous obsédaient, de ceux qui nous avaient déjà assaillis et de ceux qui nous menaçaient encore. Au lever du jour, nous envoyâmes la provision au sultan et nous nous disposâmes à partir, pensant en avoir fini avec nos deux ridicules Majestés ; nous espérions qu’une fois décampés nous ne les reverrions plus, ni eux ni leurs importuns Toubou, vrais mendiants affamés.
Nous voyageâmes tout le jour et ne nous arrêtâmes que le soir. Nous étions accablés de fatigue.
Mais voilà que de nouveau nous apercevons venir à nous le sultan avec toute sa séquelle et la sultane toujours en croupe. Il arrive tranquillement assez près de nous, en causant avec ses Toubou, il campe à peu de distance, et toute la cérémonie de la veille recommence, excepté le salut.
Il fallut absolument un nouveau repas, on le prépara ; nous étions impatientés, contrariés au dernier degré et d’une humeur maussade. La nuit vint, se passa ; mais nous ne savions comment chasser cette peste qui nous persécutait, comment échapper aux griffes de ce sultan affamé. Dès le matin nous dûmes encore lui préparer et lui donner sa pitance, comme la veille, pour lui et sa suite.
Nous partîmes enfin... Nous marchâmes tout le jour à travers des chemins rocailleux où nos chameaux se déchiraient les pattes. Le soir nous campâmes dans un endroit enfermé entre trois montagnes. Là, on nous dit que nous étions arrivés au siége de l’État, à la résidence ordinaire du sublime souverain. Nous retrouvâmes encore là le maudit sultan ; nouveau repas le soir, puis un autre le matin suivant. Mais ici nous fûmes, de plus, assaillis par les gens du pays qui n’avaient pu accompagner le sultan lorsqu’il était venu au-devant de nous jusque près des frontières de son empire. (Car il avait été informé des attaques que nous avions eu à soutenir contre les Toubou-Turkmân ; et pour attraper quelques repas de plus, il s’était mis en marche afin de nous rejoindre le plus loin possible, et nous exploiter tout à son aise)[202].
Aux Trois-Montagnes, il nous fallut encore dépenser une plus grande quantité de nos vivres ; la foule nous assiégeait. Nous mourions de dépit, et nous demandions à Dieu, de tout notre cœur, de nous délivrer bien vite. Cependant nous fûmes forcés de prolonger un peu notre séjour pour renouveler nos provisions d’eau et expédier tout ce que nous avions de cadeaux à offrir à ce misérable sultan. Pendant ce temps, nous eûmes le loisir de voir quelque peu les environs du lieu où nous étions en station.
Les huttes des Toubou-Réchâd sont établies au pied des montagnes. Le pays a un aspect triste et misérable, et n’a d’autre richesse rurale que quelques petits troupeaux de menu bétail dont les propriétaires boivent le lait ; c’est là leur principal confort. Les arbres ne sont que des séyâl (acacia seyal de Delile, mimosa seyal de Forskall) et quelques daûm dont les Toubou mangent les fruits.
Lorsque, au passage d’une caravane, un chameau meurt de fatigue, les Toubou s’en emparent et s’en partagent la chair, qu’ils mettent en réserve pour plus tard en faire fête et régal. Ils dépècent ordinairement la bête, et en préparent du cadyd dont ils se nourrissent à défaut de viande fraîche.
Le jour du départ, dès le matin, comme nous nous disposions à nous acheminer, je m’aperçus qu’il me manquait un esclave. Il s’était évadé pendant la nuit précédente, et avait emmené avec lui deux filles esclaves, probablement afin de les vendre. Nous retardâmes notre départ d’un jour ; j’envoyai à la recherche des fugitifs ; pour moi la perte de ces esclaves était une perte considérable. Mais la somme que je donnai aux Toubou pour les rattraper fut une dépense inutile et j’eus le regret d’avoir ajouté, à la perte de mes trois individus enfuis, la perte de mon argent.
Ceci me suggère une réflexion : c’est que, dans ce monde, il est de loi positive (loi d’expérience reconnue et avouée de tous), que si l’homme refuse son bien quand il lui est offert, son repos et sa tranquillité quand on les lui présente, il se repent toujours de son refus, et qu’il vient un moment où il voudrait bien avoir écouté et suivi les conseils qu’on lui avait donnés, les propositions qu’on lui avait faites. J’en ai eu trop souvent la preuve, la démonstration bien évidente. Ainsi, lorsque j’eus la pensée de ce malencontreux voyage, de cette maudite traversée du désert, le sultan Sâboûn voulut me faire renoncer à mon projet, m’engagea à rester au Ouadây, « Attends, me dit-il, le retour de ton père ; j’aurai soin de toi. » Je persistai dans ma résolution ; et certes, Dieu sait ce qu’il m’en coûta de tourments, de peines et d’ennuis.
La première de mes tribulations dans cette détestable, cette insupportable traversée, fut la perte d’un excellent âne, excellent marcheur, un âne de prix auquel je tenais. Je le montai. « Il me servira, me dis-je, bien mieux qu’un chameau ; il me fatiguera moins. Je le monterai pendant la plus grande partie du chemin. Quand il sera las, je le laisserai marcher seul pour le délasser, et je prendrai alors un chameau. » Dès la première partie du désert, nous arrivâmes dans des plaines à sables mouvants et profonds, où les montures ordinaires pouvaient à peine avancer. Cependant nous fîmes bon pas pendant un jour entier, et moi, avec mon âne, je dépassai de beaucoup la caravane. J’attendis ensuite, et même je laissai passer toute la troupe. Je me reposais, assis sur le sable. Une fois que la caravane eut défilé et fut déjà assez loin en avant pour disparaître presque à mes yeux, j’enfourchai mon âne et je cheminai à grande hâte. Je craignais que quelque détour ne me dérobât la vue de notre troupe, ne m’exposât à en perdre la trace et à m’égarer. A grand’peine j’atteignis enfin la caravane ; et mon âne, mon pauvre baudet, était accablé, rendu. La marche dans le sable meuble l’avait éreinté ; il suait, l’eau ruisselait de son corps comme s’il venait d’être trempé dans la rivière. Je ne m’inquiétai pas d’abord de son état ; je ne réfléchis pas à sa fatigue, ne songeant qu’à atteindre la caravane et la file des chameaux attachés comme les grains d’un chapelet.
A la suite des chameaux marchaient des filles esclaves, et parmi elles en était une d’une beauté extraordinaire, une perle. Mon âne vint se planter auprès de la jeune fille, se coller pour ainsi dire tout à côté d’elle, comme pour se mettre sous sa protection, lui demander le secours de sa bienveillance, et lui montrer combien il était fatigué. Je voulus le détourner, je lui pressai les flancs ; il s’entêta ; je le frappai à grands coups de talons ; il broncha. La fille et les autres esclaves se mirent à rire de mon embarras, et me dirent : « Retire donc ton âne ; éloigne-toi un peu de nous, et laisse-nous avancer tranquillement. » Il me fut impossible de vaincre l’obstination de ma bête. Je descendis, et je lui allongeai un vigoureux coup de pied dans le ventre. Ma bête tomba roide morte, comme si je lui eusse enfoncé un couteau dans les entrailles. Je restai stupéfait, ne pouvant me rendre compte de la mort du pauvre baudet. Je le dessanglai ; je lui enlevai son bât, sa bride, tout son attirail, et me chargeant tout cela sur les épaules, je me hâtai de rejoindre mes chameaux. J’en arrêtai un, et je grimpai dessus.
Autre accident !..... Lorsque je me disposais à partir du Ouadây, j’achetai un esclave fort et robuste, mais qui, Dieu le sait ! et j’en avais été prévenu, ne pensait qu’à s’enfuir. Par précaution, je le tenais solidement lié à doubles liens aux pieds, et, la nuit, je fixais la chaîne que je lui attachais au cou, à un pieu, profondément et entièrement enfoncé en terre. Un autre esclave, que j’avais depuis longtemps à mon service, dormait appuyé sur cette chaîne. Mon homme, ainsi gardé, ne put trouver moyen de s’enfuir et de m’échapper. Après que nous eûmes quitté le Ouadây, pendant la route, je déliais mon esclave pour le jour ; mais je lui rendais ses liens pour la nuit, je lui replaçais la chaîne au cou et je replantais le pieu en terre. Je continuai cette manœuvre de précaution chez les Toubou-Réchâd, aux Trois-Montagnes. Alors on me supplia de délivrer mon homme de ses entraves. « Où veux-tu qu’il aille maintenant ? me dit-on ; ne le tourmente plus. » Je me laissai fléchir ; je le débarrassai de ses liens... Et ce fut lui qui traîtreusement me vola deux de mes plus belles esclaves et s’enfuit avec elles. C’était une perte énorme pour moi ; car on m’avait offert 110 mithcâl d’or, c’est-à-dire 200 piastres fortes ou colonnates d’Espagne, pour ces deux filles, et je les avais refusés. Pour l’esclave lui-même, on m’avait proposé 60 colonnates d’Espagne, et je les avais aussi refusées.
Le troisième déboire de mon voyage au désert me vint à la suite de la mort de mon âne. Épuisé de lassitude, il s’était, comme je l’ai dit, réfugié à côté d’une jeune esclave. Je la vis cette belle esclave, et jamais mon œil n’avait rencontré beauté plus séduisante. Je fus soudainement frappé, émerveillé de ses charmes ; je demandai de quel pays elle était et quel était son maître. J’appris qu’elle appartenait à un des Toubou de notre caravane, et l’on me dit que ce Toubou s’appelait Tchay. J’allai lui proposer, le presser de me céder cette esclave. « Je ne vends mon esclave, me répondit-il, que pour quatre autres esclaves de son âge, c’est-à-dire que je ne veux pas la vendre. Cette fille, je la destine à diriger ma maison. Je ne suis pas marié ; elle sera ma gouvernante et ma femme. »
J’insistai. J’envoyai faire de nouvelles propositions au Toubou, et à force d’instances il fut convenu entre lui et moi que je lui donnerais pour prix la plus belle de mes esclaves, une autre esclave à peine pubère, à gorge naissante, et un chameau étalon. Les accords furent établis, le marché fut conclu, et, à nuit close, le Toubou m’envoya son esclave. J’envoyai aussitôt les deux miennes et le chameau.
Je fais entrer la jeune fille dans ma tente ; je la regarde..... Ce n’était pas celle que j’avais vue. Que faire ? J’étais désolé de mon marché, l’esclave du Toubou me paraissait détestable. J’envoyai un exprès à Tchay lui représenter qu’il y avait erreur dans notre échange, et que la jeune fille qu’il m’avait livrée n’était point celle que j’avais vue auparavant. Le Toubou ne voulut rien entendre. « Je n’ai pas d’autre esclave que celle-là, répondit-il. Notre marché est conclu, bien conclu. Le cheykh doit comprendre ce que c’est qu’une transaction, je ne résilierai pas la nôtre. » Cette réponse m’embarrassa. Toutefois, à force d’observations, de prières, de pourparlers, de messages, je finis par obtenir du Toubou qu’il me rendrait mes deux esclaves et que je lui rendrais la sienne ; mais il refusa opiniâtrément de me renvoyer mon chameau. Je fus forcé de céder ; car cet homme était des Toubou-Réchâd, et il n’y avait ni justice ni juge à qui je pusse recourir.
Je me mis à la recherche de la première esclave qui m’avait paru si belle, et je sus bientôt qu’elle appartenait à un autre Toubou, que celui-ci l’aimait éperdument, que la belle aimait son maître plus encore qu’il ne l’aimait, et que ce sauvage ne la vendrait pas même à poids égal d’or.
Rentrons dans notre récit premier.
Avant de nous remettre en route, nous réunîmes ce que nous voulions donner en cadeau au vieux sultan, et nous le lui présentâmes. Un moment après, il envoya dire, de sa part et de la part de sa femme, à notre caravane : « Que chacun de vous donne au sultan un moudd (modius) de doukhn ; le sultan vous le demande comme témoignage de bienveillance. » Et aussitôt les ambassadeurs de Sa Majesté étalent au milieu de la caravane, une grande peau pour recevoir le doukhn. Chacun de nous apporte sa quote-part, et en un instant s’élève une masse de doukhn suffisante pour nourrir le sultan et la sultane et toute leur séquelle, je ne sais combien de temps. Les Toubou ramassèrent soigneusement le doukhn et le mirent dans des sacs de cuir ; ils n’en laissèrent pas un grain..., puis ils nous quittèrent.
Nous allions partir ; nous n’avions plus qu’à charger nos chameaux, lorsque nous vîmes arriver le sultan. Il rôda, se promena à travers nos tentes, avec l’air d’un misérable coquin ; il furetait partout. Tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau, toujours en répétant à chaque lippée : « Eh ! je suis le sultan de ce pays, et maître de cette route ; quiconque me refuse quelque chose ne sort plus d’ici. » Par ce procédé, Sa Majesté touboue fit bonne curée. Quand elle eut fini son inspection, elle nous dit par la voix de son crieur : « Attendez, pour partir, la permission du sultan, parce que sa femme veut venir vous faire ses adieux ; entendez-vous, les amis ? » Nous dûmes retarder le chargement de nos hardes. « Allons ! patientons, dîmes-nous alors ; patience est sagesse. »
Et voilà que débouche l’affreuse et vieille sorcière, se traînant à la manière dont rampe un laid reptile, entortillée dans son milâyeh, enfin un vrai fantôme à faire peur au diable. Elle arrive donc, serpentant à travers nos tentes, demandant à tous des keloûd, en prenant de tous ceux qui en ont, et, de qui n’en a pas, prenant ce qu’elle voit à son gré[203]. La princesse amasse ainsi sa collecte, l’enferme dans des sacs qu’avaient les gens de son escorte ; enfin elle nous adresse ses congratulations, et disparaît.
Mais bientôt après elle, tombe encore sur nous une foule de Toubou, une vraie troupe d’ogres ou de diables échappés de l’enfer. Ils nous abordent, et chacun de répéter : « Je suis meilabou, » c’est-à-dire fils du sultan. Ils parcourent la caravane ; toute lance qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta.
Après cette perquisition et ce dépouillement, le vieux sultan nous permit enfin de lever le camp. Nous ne nous fîmes pas prier ; nous partîmes à la hâte, vexés, ennuyés, fatigués à l’excès, de ces procédés odieux des Toubou ; la flèche, comme on dit, avait crevé le but ; ils nous avaient pris tout ce qui était à leur convenance ; pour mon compte, j’avais presque la larme à l’œil en pensant à l’esclave qui s’était enfui avec mes deux esclaves les plus belles.
CHAPITRE III.
Le désert avant Catroûn. — Escorte de cent cinquante Toubou. — On loue des chameaux. — Manière de faire les marchés de louages. — Soins des Toubou pour leurs chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des Toubou en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles des Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des Fôriens, des Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les Toubou. — Dix jours de désert. — On me vole deux outres d’eau. — Mon esclave favorite en danger de périr de soif ; moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à Catroûn.
Nous entrâmes dans le désert par lequel nous devions arriver à Catroûn[204], premier bourg sur la frontière du Fezzân. Cent cinquante Toubou-Réchâd nous accompagnaient, suivant à quelque distance notre caravane. Si nous oubliions, ou laissions à chaque halte, un couteau, une écuelle, etc. (car une caravane oublie toujours quelque chose), ils étaient là pour en faire leur profit. D’habitude, si un chameau meurt, ils en recueillent la chair et en préparent du cadyd ; s’il tombe malade et que son maître l’abandonne, ils s’en emparent.
Pour ce trajet, jusqu’au Fezzân, nous fûmes obligés de louer d’eux un assez bon nombre de chameaux. Voici comment se font ces louages.
Lorsqu’un voyageur s’aperçoit qu’un de ses chameaux ne pourra pas arriver jusqu’à l’endroit où la caravane doit s’arrêter, il appelle un de ces Toubou, lui offre le chameau fatigué et en demande un autre. « Montre-moi, dit alors le Toubou au voyageur, quelle est la charge à porter. » Le voyageur la désigne ; le Toubou la soulève pour en apprécier le poids, et si la chose lui convient, il s’engage à conduire et transporter le fardeau jusqu’au Fezzân. Alors le chameau affaibli, offert d’abord par le voyageur, reste au Toubou, qui le fait partir à petites marches pour son pays ou pour le Fezzân ; et ensuite, par ses soins, le Toubou réussit souvent à rappeler la force et la santé de la bête.
Lorsque le Toubou a jugé le fardeau trop pesant, il le laisse et passe outre. Moi-même je fus obligé de prendre à louage un chameau. Le Toubou avec lequel je fis marché se chargea du transport de mes hardes jusqu’à Mourzouk. Je montai sur ce même chameau, par-dessus mon bagage.
Pendant tout le trajet que nous eûmes à parcourir, le Toubou, mon loueur, venait à moi chaque matin au moment du départ et chargeait lui-même le chameau. Et si je m’avisais d’ajouter la moindre chose à la charge pour laquelle nous avions conclu notre marché, mon Toubou s’y refusait invinciblement. « Je ne dois transporter, me disait-il, que le poids que j’ai accepté dans nos conventions. »
Au départ des stations, mon Toubou prenait la bride de la monture qu’il m’avait louée et marchait toute la matinée. En cheminant, il arrachait les plantes sauvages qu’il rencontrait sur ses pas, et, toujours sans s’arrêter, il les donnait à brouter à son chameau. Une fois que midi était passé, mon homme abandonnait la bride, qui alors restait pendante, et il allait ramasser des herbages, même à grande distance de la caravane, qui continuait sa route ; au moment de la halte, il arrivait, toujours alerte et dispos, avec une charge de plantes, faisait agenouiller son chameau et lui donnait à manger les plantes recueillies. Par ces soins, les chameaux des Toubou sont toujours, malgré les longues marches, en vigueur et santé, tandis que ceux des caravanes, étant privés de nourriture pendant la route, ont toujours l’air épuisés de fatigue et sans entrain. C’était en effet l’état des nôtres.
Je raconterai ici, en passant, une petite anecdote qui caractérise l’ignorance et la sauvagerie des Toubou. Relégués dans leurs déserts, ils n’ont absolument aucune idée, aucune notion des choses les plus simples des pays civilisés.
Il y avait dans notre caravane un Tripolitain appelé le réïs Abd-Allah. Cet Abd-Allah avait une montre d’un certain prix, bien qu’elle fût en cuivre. Lorsqu’il était allé au Ouadây, il avait eu intention de la vendre au sultan ouadayen. Mais Abd-Allah n’ayant pu avoir de sa montre le prix qu’il voulait, il l’emporta avec lui. Il avait le plus grand soin de sa montre, ne la laissait toucher par personne. Notre dernière station sur le territoire des Toubou-Réchâd, fut un endroit ombragé de plusieurs arbres. Nous nous y étions arrêtés pendant la grande chaleur ; un soleil brûlant nous avait épuisés tous, hommes libres et esclaves. Nous attendîmes donc que l’ardeur de l’atmosphère diminuât ; nous serions morts au soleil. Quand le jour commença à baisser, mais quelque temps avant le crépuscule, nous levâmes le camp, afin de rattraper, pendant la nuit, les heures que nous avions perdues dans la journée. Et puis, pendant la nuit, nous étions plus à l’abri des souffrances de la soif.
La fatalité voulut qu’Abd-Allah oubliât sa montre à la station. Il la laissa suspendue à une branche à laquelle il l’avait attachée en se mettant à l’ombre. Quand nous eûmes décampé, les Toubou, selon leur habitude, vinrent fureter dans le camp abandonné et prendre ce que nous y avions pu oublier ou jeter. Un d’eux aperçoit la montre pendue à l’arbre. Transporté de joie à l’aspect de la couleur d’or, il saisit la montre. Mais il entend le bruit du mouvement ; il approche la pièce d’or de son oreille, et le bruit est plus fort et plus distinct. Le sauvage Toubou s’imagine tout de suite qu’il y a là quelque diable enfermé dans l’or, et de toute sa force il lance contre le tronc de l’arbre la montre, qui se brise en mille morceaux ; verre, cadran, ressort, chaîne, tout a éclaté, tout est fracassé ; et le sauvage de crier : « Un diable ! un diable ! » de fuir à toutes jambes, et ses compagnons de fuir avec lui à qui mieux mieux.
Abd-Allah pense à sa montre. Il la cherche partout, et ne la trouve pas. Il en demande des nouvelles à ses esclaves, à ses domestiques ; aucun ne sait ce qu’elle est devenue. Il se rappelle enfin qu’il l’a oubliée, suspendue à l’arbre sous lequel il s’était reposé, et il part à grande course de chameau, retourne à notre halte... ; il arrive, il voit la montre éventrée, et les pièces de l’intérieur éparses à terre, jetées çà et là. Il reste stupéfait et frappant ses deux mains l’une dans l’autre, il pousse une exclamation de douleur et de regret sur sa montre : « Que Dieu maudisse le temps que nous avons passé ici ! » dit-il. Et il rejoint la caravane. Il était désolé, consterné.
Lorsque nous nous arrêtâmes, il alla vers les Toubou qui nous escortaient et leur demanda qui avait brisé la montre. Un d’entre eux répondit : « C’est moi, c’est moi qui ai mis le diable en pièces, et qui lui ai fait recevoir un rude coup. » Abd-Allah prit dans sa mémoire le signalement du brise-diable et en écrivit le nom. A notre arrivée à Mourzouk, le Tripolitain cita le Toubou devant le kâdi, et demanda quarante ryâl ou colonnates pour dédommagement. Le Toubou fut obligé de payer.
Avant de quitter les Toubou, je dirai quelques mots sur leur manière de se saluer et de s’informer de la santé de quelqu’un.
Les Toubou forment un groupe considérable de hordes. Cupides et avares, ils dépassent toutes les peuplades du Soudan en rusticité et en sauvagerie. J’en donnerai comme échantillon leur manière de s’aborder et de se saluer. C’est une des bizarreries qui m’ont le plus frappé chez eux.
Lorsqu’un Toubou rencontre un autre Toubou qu’il n’a pas vu depuis quelque temps, ils ne s’abordent pas en se prenant et se serrant la main. Ils commencent par s’accroupir tous deux face à face, d’un œil sérieux et calme, le derrière appliqué sur les talons, comme deux singes, le liçâm entortillé jusqu’aux yeux sur le minois, la main droite tenant la lance debout sur le sable, et la main gauche gardant le dèrègueh ou bouclier. Puis l’un dit à l’autre, d’un ton rustre et demi-rauque : « Lohantchennô. » Et l’autre aussitôt répond : « Lohantchennô. » C’est leur manière de se dire d’abord bonjour. Ensuite tous les deux, alternativement, répètent plusieurs fois : Lohantchennô. Après cela, l’un reprend par : « Nihillôhanihi ; » et l’autre de redire aussitôt : « Nihillôhanihi. » C’est leur façon d’exprimer « comment te portes-tu ? » Ce qui se répète à tour de rôle deux ou trois fois pour chacun, et toujours sans faire le moindre mouvement. Ensuite l’un des deux se prend à dire : « Ihilla ; » et l’autre de répéter : « Ihilla. » Il paraît que, pour eux, c’est le vœu : « Dieu te conserve ! »
Une fois qu’ils en sont à cet ihilla, les deux Toubou se le répètent mutuellement à n’en plus finir, et en laissant peu à peu baisser et mourir la voix ; et quand à peine on entend le perpétuel ihilla, tout à coup ils recommencent da capo, et par un cri fort et subit, ce bienheureux ihilla, ils parcourent la même gamme decrescendo jusqu’à extinction de ton et jusqu’à ce qu’ils soient arrivés graduellement au ton avec lequel on parle à quelqu’un au tuyau de l’oreille, à tel point qu’on n’entend plus le ihilla et qu’on croit la cérémonie de salutation terminée. Mais voilà qu’aussitôt, avec un nouvel éclat de voix, ils réentonnent à grand et haut cri : Lohantchennô, et toute la musique, toute la cérémonie recommencent d’un bout à l’autre, avec la même lenteur et tout aussi longuement ; puis encore une troisième fois, et tout au long, et toujours avec les mêmes formes, les mêmes mots aux mêmes places et la même palinodie. Cette scène de salutation dure ainsi, avec le plus grand flegme du monde, pendant près d’une heure.
Je n’ai vu quelque chose d’analogue à ce genre de salutations, que chez les Fôriens sauvages et brutes des monts Marrah et du Témourkeh. Lorsque deux de ces Fôriens se rencontrent, ils sont presque aussi longs à s’adresser leurs civilités que les Toubou ; seulement ils varient davantage leurs termes de politesse, et les deux interlocuteurs ne se renvoient pas immuablement les mêmes mots. Ainsi, à l’abord, l’un dit : « Assey, » comme nous dirions : « En santé ? cela va bien ? Je te vois en bonne santé. » Et l’autre répond : « Ki-dilon assey, nous te voyons en bonne santé ; » ce qui serait l’analogue de : « Nous sommes content de te voir en bonne santé. » Le premier reprend : « Kamounouacia djenn-is toullei dja-la ; » c’est-à dire : « Tu viens, tu me parais en bon état, à merveille. » (Le premier de ces mots fôriens n’a pas pour le cheykh El-Tounsy un sens bien connu. Djen, tu, toi ; is, lettres de rapport comme signe et force du génitif. L’n redoublée est une forme euphonique. Toullei, bien en bon état. Dja, tu, toi ; la, venu ; tu viens.) L’autre répond : « Djennei âfia djan, et toi, tu es en ta santé ? » (Djen, toi ; nei, tu es ; âfia, santé, mot d’origine arabe ; djan, de toi.) Le premier continue par : « Dogolah, toullei, leh, tes enfants sont-ils en bonne santé ? » (Dogolah, enfants ; toullei, bien, en bon état ; leh, est-ce que ?) La réponse est : « Y toullei, oui, bien. » Puis, le premier fait entendre le son sourd et poussé à bouche fermée : hum. Le second reproduit ce même son et de la même manière. Et chacun à son tour le renouvelle un certain nombre de fois et pendant assez longtemps. Mais tout cela dure bien moins que la longue salutation touboue.
Les Fôriens qui sont un peu arabisés (tels que ceux du Fâcher, de Kôbeih, de Kério, de Tarneh, les Birguid, etc., et tous ceux des endroits où l’on connaît un peu la langue arabe), lorsqu’ils se rencontrent le matin, se saluent par : « Asbahtou, comment vous portez-vous ce matin ? » et par la réponse : « Asbahtou, je me porte bien ce matin. » Le premier interlocuteur reprend par : « Djydan asbahtou, grâce à Dieu, que vous vous portiez bien. » Et la réponse est : « Djaououed asbahtou, que (Dieu) vous garde en bonne santé aujourd’hui. » Le premier dit alors : « Afieh, bonne santé ; et l’autre répond aussi : « Afieh. » Mais si l’on se rencontre à midi ou après midi, l’un dit : « Gueyeltou, vous avez bien passé la chaleur ? » Et le reste des politesses est comme pour le matin, et finit par : âfieh.
Si l’on rencontre un individu d’un autre pays que celui où l’on est, on lui dit : « Habâbak (corruption de l’arabe marhaba bah), sois le bienvenu ! » Et l’étranger répond : « Habâbak achrah, sois le bienvenu dix fois ! » Le reste de la salutation est comme nous l’avons indiqué en premier lieu.
A quelqu’un qui revient de voyage, on dit : « Djydan djytou, en bon état vous revenez ; soyez le bienvenu ! » La réponse est : « Djaououed hâlak, que Dieu te garde en bon état ! »
Les Fôriens qui résident dans un même endroit ont aussi, entre eux, leurs formes de politesses pour le matin et pour l’après-midi. Le matin, les premières paroles sont : « Assey djenn-is toullei kaola, en santé bien tu t’es levé. » Et la reprise est : « Ki-dilon assey djen-nei âfia djan, nous te voyons bien, tu es en bonne santé. » Depuis le midi jusqu’au soir, on dit : « Asbamouo, toi au soir bon ; bon soir. » Et on répond : « Ki-dilon asbamouo, nous te voyons en bon soir. » Et les autres politesses sont les mêmes que celles du matin et surtout de l’après-midi.
Au Barnau, les Barâéneh (pluriel de Barnâouy, Barnâouyen) s’accostent par le salut suivant. L’un dit : « A-fi labar, y a-t-il nouvelle ? » c’est-à-dire « comment allez-vous ? » (Ces mots sont la corruption de l’arabe a-fy khabar, y a-t-il nouvelle ?) L’autre répond : « Ky-âfia ly, en santé (êtes) vous ? »
Revenons à nos Toubou... Il y a encore ceci de singulier chez ces sauvages, qu’après leurs salutations finies, ils se mettent à parler de leurs affaires, de leurs querelles ; et souvent deux individus qui se faisaient en grommelant leur interminable salut, il y a un moment, se lèvent tout à coup et se battent à coups de lances comme deux furieux, jusqu’à ce qu’on les sépare. Ainsi deux Toubou se rencontrent, ils s’accablent de longs compliments et se saluent pendant une heure, se comblant par conséquent des démonstrations les plus amicales ; puis ils éclatent subitement, et les voilà, la lance au poing, s’assaillant de toute leur force. (Leur cupidité et leur avarice sont le plus souvent la cause de ces luttes subites. L’un rappelle à l’autre et lui reproche, par un mot, la disparition d’un objet de la plus mince valeur ; et, en quelques paroles, leur colère s’allume et les champions sont debout[205]). C’est que leur avidité est extrême : pour un bout de corde, un morceau de cuir qui ne vaut pas une piastre (environ 25 centimes), ils vont jusqu’à entraver et empêchent même le départ d’une caravane.
Je reprends mon récit de voyage..... Nous étions, comme je l’ai dit, dans le désert qui sépare le pays des Toubou, des limites du Fezzân. Ce désert sans eau a dix jours de trajet. Nous ménagions et épargnions avec le plus grand soin nos provisions d’eau. Nous voyagions pendant plusieurs heures au commencement et à la fin de la nuit, pour éviter le tourment de la chaleur et de la soif ; il faut savoir que l’effet d’une soif brûlante est que, plus on boit, plus le besoin de boire devient opiniâtre et impérieux. Nous hâtions le pas, nous voulions absorber l’espace. A notre dernière nuit de marche, la plupart des voyageurs de la caravane n’avaient plus d’eau ; à quelques-uns, il n’en restait plus qu’une petite quantité. Moi, j’en avais encore quatre outres ; grâce à Dieu, j’avais eu la bonne idée d’enfermer dans deux guerfeh deux de mes outres, pour les conserver entièrement pleines en prévenant toute perte d’eau causée par l’évaporation à la chaleur et à l’air libre. Mes deux autres outres étaient simplement attachées à mon chameau.
On appelle guerfeh, au Soudan, des sacs en cuir de bœuf, parfaitement tannés. Ces guerfeh ont la forme représentée fig. 31. Ils sont fabriqués au Ouadây, et sont cousus avec de fines lanières de cuir.
La nuit qui précéda notre entrée au Fezzân, nous fîmes force de marche ; nous ne nous arrêtâmes que quand nous ne pûmes plus résister à la fatigue et au sommeil. Nous mîmes pied à terre, et sans préparation aucune, chacun s’endormit où il se trouva ; car nous étions brisés de lassitude. Avant de m’endormir, je donnai à boire à ceux de mes esclaves qui avaient soif, et je me couchai la tête entre mes deux outres. Je ne pensai pas à les mieux garder.
Près de moi était couché Abd-Allah, avec ses esclaves. Le matin, en m’éveillant, je vis mes deux outres vides. Les esclaves d’Abd-Allah les avaient prises et en avaient bu toute l’eau. Je me plaignis vivement de ce vol à Abd-Allah ; mais Abd-Allah me donna tort et me blâma de n’avoir pas pris plus de précautions, surtout dans un pareil désert. La caravane aussi me donna tort de m’en prendre à Abd-Allah ; car il m’assurait par les serments les plus sacrés qu’il ne s’était aperçu de rien, et qu’il ignorait complétement si ses esclaves avaient bu mon eau.
La caravane se dirigea sur un puits où elle arriva dans la matinée. Ce puits est à environ six heures de Catroûn.
J’avais alors, comme concubine de prédilection, une des deux filles esclaves que j’avais données, avec un chameau, en échange pour celle du Toubou dont j’ai parlé précédemment. Un jour, avant que nous fussions au puits que je viens d’indiquer, mon esclave favorite avait été en proie à l’affreuse soif des déserts, au chôb. La pauvre fille était dévorée d’un inextinguible besoin de boire ; plus elle se gorgeait d’eau, moins elle s’en rassasiait, moins elle calmait sa soif. Je tremblais de voir cette malheureuse succomber à tout moment. Un bédouin appelé Khalyl, et qui était de notre caravane, s’aperçut de mon embarras. « Donne à cette fille, me dit-il, quelques doigtées de beurre fondu, et ces angoisses-là cesseront. » Je suivis le conseil du bédouin, et en quelques instants les souffrances de mon esclave s’apaisèrent. Je la fis ensuite monter sur un chameau (car tous les esclaves accompagnent à pied les caravanes). Dieu voulut que la chaleur du soleil diminuât ; la nuit approchait, et bientôt mon esclave fut guérie de toute douleur.
J’avais ignoré jusqu’à ce jour la recette que m’indiqua le bédouin Khalyl. De retour à Tunis, j’en parlai à un de mes amis, qui alors me raconta à son tour le fait que voici, et que je crois vrai, car mon homme était homme de conscience et de bonne foi, et lui, de son côté, le tenait de gens dignes de sa confiance.
Il y a quelques années, me dit-il, le rakb ou la réunion des pèlerins du Maghreb prit par le désert pour aller en pèlerinage à la Mekke ; on s’égara[206]. Les provisions d’eau s’épuisèrent. Alors le cheykh de la caravane (car chaque caravane de pèlerins a son cheykh ou chef religieux) fit annoncer par son crieur l’avis que voici : « Que tous ceux qui ont la foi en Dieu et au jour du jugement dernier, qui ne veulent pas être coupables de hâter leurs jours, et qui désirent échapper au danger qui nous menace, aient soin de ne prendre pour toute nourriture que quelques doigtées de beurre fondu. » On suivit le conseil du cheykh. Pendant dix jours personne ne prit autre chose que quelque peu de beurre, et pas un seul individu ne souffrit de la soif, malgré la chaleur et la fatigue. Dieu remit les pèlerins dans leur route, et pas un ne mourut. Ce fait est plus extraordinaire encore que ce qui arriva à mon esclave.
Quand nous fûmes auprès du puits vers lequel nous nous dirigions, nous rendîmes grâces à Dieu... Il me restait à peu près une outre d’eau ; c’est-à-dire que dans mes deux outres il y avait assez d’eau pour en remplir une.
Nous séjournâmes quarante-huit heures auprès du puits ; ensuite nous décampâmes, et nous entrâmes bientôt sur le territoire fezzanais. Le premier pays que nous rencontrâmes fut Catroûn. Avant d’y arriver, nous trouvâmes de grands plants de dattiers, et nous vîmes venir à notre rencontre un certain nombre d’habitants de Catroûn qui nous félicitèrent de notre arrivée et nous accueillirent avec bienveillance. Nous campâmes près du village, et peu après une troupe d’individus accourut du village pour nous vendre des dattes. Les dattes de Catroûn sont grosses, très-parfumées et très-sucrées. Quelques-unes suffisent pour rassasier parfaitement ; c’est du moins ce que j’ai éprouvé pour moi. Cependant les habitants du pays, accoutumés à ce fruit, qui est leur principale et presque unique nourriture, en mangent en abondance à tous leurs repas. On en donne aussi aux animaux domestiques, aux bœufs, aux chevaux, etc.
Le territoire de Catroûn est un sol sablonneux et stérile. Les habitants sont d’un noir au moins aussi foncé que les Soudaniens. Du reste, ces habitants sont un mélange de Toubou-Réchâd qui ne savent comment vivre parmi les rochers, et de quelques indigènes ou Fezzanais nés à Catroûn.
Cette contrée est assez misérable. Le beurre, le miel y sont aussi rares que le griffon d’Occident[207]. Le blé y est presque entièrement inconnu. On n’y trouve que des dattes, de l’orge et quelque peu de graisse, et encore cette graisse est-elle apportée par les Arabes des environs ou des localités qui dépendent de la régence de Tripoli, et se vend à un prix exorbitant.
L’orge, dans les environs de Catroûn, se sème près des puits, et l’eau de ces puits sert à l’arrosage de ces semailles ; la pluie ne vient jamais humecter ce sol.
Le lait est aussi chose rare à Catroûn. Celui qui possède une brebis ou une chèvre, ayant du lait, est cité et envié de tous comme un être heureux. Dans ce pays si pauvre, un mouton se vend 10 douros, prix ordinaire, et ce chétif mouton ne donne pas peut-être 50 rotl (environ 40 livres) de viande. L’individu qui, par extraordinaire, tue un mouton, en garde soigneusement la peau. Il en retire la laine pour la filer ; ensuite la peau proprement dite est fricassée, puis mangée avec délices. Il y a fête et réjouissance, grand banquet, le soir où l’on a pour repas ne fût-ce qu’un morceau de peau de mouton ; toute la maison est en émoi et en gaieté.
CHAPITRE IV.
Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze boutiques. — Présentation au sultan Mountacer. — Siége du sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de Mourzouk ; petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à Mourzouk. — Probité des Fezzanais. — Anecdote.
Nous nous reposâmes trois jours à Catroûn ; ensuite nous prîmes la route de Mourzouk, capitale du Fezzân. En quatre jours nous y arrivâmes. Dans tout le Soudan on donne à cette capitale le nom de Zeylah ; il paraît que c’est l’ancien nom de la ville[208].
A l’entrée de Mourzouk nous fûmes arrêtés par les douaniers, qui comptèrent nos esclaves et prirent note du nombre que chacun de nous en conduisait. Cela fait, nous entrâmes ; on nous fit descendre tous dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de Yoûcef, pacha de Tripoli.
Mourzouk ou Marzik est un mauvais bourg qui ne vaut pas Calioûb (chef-lieu de la province du Calioûbyeh et à quatre ou cinq heures du Caire). Les habitants de Mourzouk sont un amalgame de noirs de l’Afnau et du Barnau ; les individus blancs ou bronzés qui sont fixés à Mourzouk sont tous des Arabes venus de la régence de Tripoli, de Djâlau, d’Audjalah, de Dirna.
Mourzouk est sur un terrain salé et friable ; elle est isolée et éloignée de tout lieu habité, d’environ un jour et demi de marche, et même, dans certaines directions, de près de trois jours.
La capitale du Fezzân a un marché composé de deux rangées de boutiques, et chaque rangée a, ni plus ni moins, sept boutiques à la file. Tous les jours il y a marché vers trois ou quatre heures après midi, selon la longueur des jours. La foule se rassemble alors ; la plupart des individus sont accroupis sur les devantures élevées et murées des quatorze boutiques, et les crieurs à l’enchère vont et viennent, promenant à la vue du public les objets à vendre, provoquant et répétant les enchères des amateurs, qui toujours augmentent les prix des criées, depuis un sixième de mithcâl de poudre d’or, jusqu’à un quart, à un demi, à quatre sixièmes de mithcâl, etc. Le marché ne dure jamais qu’environ une heure et demie.
Devant le château du sultan (car le gouverneur du Fezzân se gratifie très-généreusement du nom de sultan, bien qu’il ne soit qu’un simple gouverneur sous la dépendance du pacha de Tripoli, son suzerain), devant le château, dis-je, il y a une grande place... Le soir de notre arrivée, le chargé d’affaires de Mohammed-Ibn-Yoûnès nous fit servir à souper. Il est d’habitude que le propriétaire, ou le représentant du propriétaire du lieu où descend une caravane, donne à souper aux voyageurs la première nuit. On nous apporta donc quelques aliments, et Dieu sait que pas même nos esclaves ne purent en manger.
Le lendemain matin nous allâmes nous présenter au sultan avec des présents, que nous lui offrîmes par l’intermédiaire d’Othmân, son premier vizir, et dont l’aïeul avait été mamelouk du sultan Mohammed au Fezzân. Nous fûmes introduits, l’un après l’autre, auprès de Sa Majesté fezzanaise. Le Sultan Mohammed-el-Mountacer, c’est ainsi qu’il s’appelait, avait le teint blanc très-légèrement bronzé. Quand nous entrâmes chez lui, il était drapé dans une grande couverture de laine blanche, à raies en soie blanche aussi ; telle que les couvertures que portent les femmes de Tunis et les Bédouins agents subalternes du pacha.
Mohammed, l’air fier et composé, était assis sur un porte-turban ou siége-à-turban, qui faisait le trône de Sa Hautesse. (Le porte-turban est une sorte de chaise ayant la longueur de deux ou trois chaises européennes placées à côté l’une de l’autre, et ressemblant à nos bancs de jardins, à la différence que le porte-turban, tel qu’on le voit au Caire et tel que celui sur lequel reposait le sire fezzanais, a son plan et son dossier en réseau tissu de bois de jonc coupé en lanières. Aux quatre coins sont des montants ordinairement en bois de sâdj ou platane des Indes et teints en noir, et quelquefois parés d’incrustations en nacre et en petits coquillages. Ces quatre montants, assez hauts, et réunis, aux extrémités latérales du siége, par une traverse de même bois qui fait office de bras de fauteuil, supportent en l’air un dôme ou couverture en façon de voûte, et travaillée aussi en tissu de jonc comme le plan ; c’est sur ce plan qu’on pose les turbans et les vêtements lorsqu’on les ôte pour aller se coucher ; jamais, en Égypte, ce genre de siége ne sert que comme meuble de dépôt pour les habits.
Depuis que l’usage des turbans est abandonné par les grands et tous les employés en Égypte, les porte-turbans sont bien moins communs dans les maisons. Du temps des Mamelouks, et avant le règne de Mohammed-Aly, les turbans étaient un grand objet de luxe ; les riches en avaient toujours un certain nombre en réserve, et souvent en cachemires de haut prix. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les cheykh et gens de religion, les domestiques, les sâïs ou palefreniers, les gens du peuple, marchands, ouvriers, mercenaires, etc., enfin les Coptes et tous ceux qui ne portent pas le costume nizâm ou costume militaire, qui aient encore le turban. Ce n’est que chez les cheykh et chez les personnes un peu à l’aise, qu’on trouverait des porte-turbans.
La voûte ou le dôme de ce meuble est parfois parée d’étoffes plus ou moins brillantes, assez fréquemment marquetées d’or et bordées de franges de soie et de glands aux quatre coins. Au milieu du réseau-voûte, en dehors, est quelquefois aussi une saillie qui soutient une boule dorée ou argentée, ou même en argent creux. Les quatre montants ont souvent à leur sommet une boule argentée ou en argent ; ces boules sont appelées asker, soldats, sentinelles.
En Égypte, jamais on ne s’assied sur les porte-turbans ; ils sont trop légers et trop fragiles pour ne pas se dégrader ou se briser sous celui qui s’y assiérait. Celui sur lequel était posé le grave et imposant prince du royaume des Fezzanais, était plus solidement établi. Peut-être sa Hautesse l’avait-elle commandé en Égypte ou au Maghreb. C’était probablement le seul meuble de cette espèce qui existât dans l’intérieur de l’Afrique)[209].
Quand je fus présenté à Sa Majesté Fezzanaise, elle avait sur la tête un turban blanc, mais d’une ampleur !! je n’ai jamais rien vu de semblable. Ce turban était tourné et modelé à la manière mekkoise, plus renflé sur la tempe droite que sur la tempe gauche. Nulle part les musulmans ne portent le turban roulé avec autant de grâce et de coquetterie que les Mekkois, mais le seigneur du Fezzân en avait ridiculement exagéré la tournure et surtout les dimensions ; c’est à peine s’il pouvait à l’aise pencher la tête, tant était monstrueux le paquet qui le coiffait.
Le sultan daigna recevoir mon cadeau, puis je décampai ; car je me sentais une envie de rire démesurée en considérant cette espèce de prince si bouffi, si gonflé, si sérieux, si morgue, qu’il laissait à grand’peine cheoir de sa bouche impériale quelques petits mots isolés et d’une voix presque mourante. Le plus souvent il répondait et parlait par signes légers et presque insaisissables. A ce qu’il paraît, il est de décorum, au Fezzân, de ne pas se prodiguer en mouvements et en paroles dans les cérémonies.
Ce haut sultan, dont le nom complet, comme j’ai dit, était Mohammed-el-Mountacer, avait un entourage composé de gens affublés de vieilles couvertures de laine râpées ; tous avaient un air piteux et misérable.
Quelques jours après que nous étions à Mourzouk, j’aperçus dans la ville le susdit sultan, seul, à pied, passant de maisons en maisons. On me dit qu’il allait en visites chez certaines femmes, ses maîtresses.
C’est contre ce Mohammed-el-Mountacer qu’El-Moukkény marcha en armes. El-Moukkény le déposséda de la royauté, et ensuite le livra à son cousin Ahmed, qui le tua par ordre du vainqueur ; Ahmed fut ensuite mis à mort, et El-Moukkény gouverna le Fezzân.
Le jour où je fus présenté au sultan, je me rendis, vers les trois heures après-midi, chez le vizir Othmân dont la demeure touchait à celle de son maître. Je vis alors devant le château plusieurs individus noirs, sales, dégoûtants à donner des nausées, et qui battaient du tambourin à caisse, semblable au tambourin des Turks d’autrefois. Mais ces caisses avaient l’air délabrées, et les flûtes ou chalumeaux qui les accompagnaient étaient d’aussi triste apparence.
Chez Othmân, je rencontrai le câdi Tâher et son frère Zyn-el-Abidyn, le cheykh Ahmed Ibn-Yça, homme d’excellentes qualités, le cheykh Mohammed-Ibn-Ghalboûn de Tripoli. Pendant le temps que je demeurai à Mourzouk, j’assistai aux leçons de ce dernier cheykh ; il exposait et expliquait les commentaires de Khâzin sur le Coran.
Le séjour de Mourzouk me déplaisait, m’ennuyait. Je n’y trouvais qu’avec peine quelque nourriture qui fût de mon goût. Et puis je ne voyais pas l’époque à laquelle je pourrais me mettre en route. Les caravanes pour Tripoli n’osaient pas partir ; le chemin était coupé par les Arabes de la tribu des Bény-Soleymân révoltés contre Yoûcef, pacha de Tripoli. Toutes les caravanes que ces Arabes apercevaient, ils les pillaient ; et le pacha ne savait comment mettre à la raison ces rebelles. Je passai trois mois à attendre une occasion de départ.
Pendant cet intervalle, je vis arriver El-Moukkény, qui se rendait au Barnau par ordre de Yoûcef pacha. C’était le dernier voyage commercial que fit El-Moukkény au Soudan. Au retour, Yoûcef pacha prépara l’expédition du Fezzân contre Mohammed-el-Mountacer.
Peu d’individus étrangers, soit du Maghreb, soit d’ailleurs, j’entends des gens qui ont quelque habitude d’une vie un peu commode, se décident à se fixer au Fezzân, même à Mourzouk. A ce sujet, voici ce que me conta le cheykh Ahmed-Ibn-Yça.
Une fois, un homme d’étude et de science, un uléma, vint à Mourzouk. Quelques jours après qu’il y fut, et dès les premières leçons qu’il donna, une foule assez considérable se réunit autour de lui. On l’écoutait et le suivait avec assiduité et attention. Mais un beau matin, le brave homme prit subitement la fuite. Il ne pouvait plus supporter le séjour de Mourzouk. « Il m’est impossible, dit-il en partant, de demeurer davantage dans une pareille ville. — Pourquoi ? lui demanda-t-on. — Pourquoi ? mais Mourzouk est une vraie image de l’Enfer. L’Enfer est chaud, et ce pays-ci est brûlant ; les damnés de l’Enfer sont noirs, et les gens de ce pays-ci sont au moins aussi noirs ; l’Enfer a sept portes, et Mourzouk aussi a sept portes. Que diable voulez-vous que je fasse dans un lieu qui a tout ce qu’a l’Enfer ? » Et le bonhomme s’en alla.