SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE. (continued 4)
Dr. (Nicolas) Perron translation
Sous le point de vue général, les fonctions des premiers ministres de l’État sont instituées dans une forme de corrélation nécessaire avec la manière de diviser les troupes. Ainsi l’orondolon commande les avant-postes ; le kâmneh ou Fôr-an abou (Père du Dârfour), commande l’avant-garde, et l’abadyma, l’aile droite. Le sultan est au centre. Le tékényâouy commande l’aile gauche, et l’ab-cheykh commande l’arrière-garde. Les émyn, les vizirs ont leurs postes auprès du sultan. Lorsque les troupes sont rangées en plaine, cet ordre de bataille est de rigueur. Si elles occupent un terrain accidenté, cette disposition se modifie selon l’exigence locale.
Dans les armées, au Soudan, les drapeaux ou étendards sont toujours placés devant le sultan, et sous les ordres d’un roi, à la tête d’un certain nombre d’hommes choisis parmi les plus braves et les plus dévoués, qui seuls ont le privilége d’être porte-enseignes. Les drapeaux n’ont rien de particulier qui les distingue pour chaque État. Les Fôriens ont tout simplement de grandes bannières, les unes rouges, les autres blanches. Il en est de même au Ouadây ; seulement les Ouadayens ont plus de drapeaux rouges que de drapeaux blancs. Les drapeaux ne présentent non plus aucun insigne ni armorial qui les caractérise et les différencie.
On porte toujours devant le sultan fôrien dix drapeaux, et on en porte au moins une trentaine devant le sultan ouadayen. Lorsqu’un sultan assiste à une bataille et qu’on voit s’abattre les drapeaux, on sait alors que le sultan est tué ou fait prisonnier. Dans le cas de défaite, le sultan n’a que deux chances, ou d’être tué ou d’être pris ; car jamais un sultan ne doit prendre la fuite. Tant que les drapeaux sont debout à leur place, on est certain que le sultan est en sécurité et vivant.
Quelle que soit la durée d’une bataille, le bruit des naguyrah ou nacaires ne cesse pas un moment de retentir devant le sultan. Lors même qu’il est fait prisonnier, lui et ceux qui battent des naguyrah, et que les chameaux ont les jarrets coupés, le bruit continue. Car alors, l’ennemi donne de nouveaux chameaux aux timbaliers, et les battements recommencent en suivant le sultan prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit amené en présence du sultan vainqueur. — Nous reviendrons tout à l’heure sur ces habitudes.
La veille d’une affaire, les deux partis se choisissent un signe de reconnaissance pour leurs soldats ; le sultan et les chefs de l’armée déterminent quel doit être ce signe. Ainsi, parfois, les soldats doivent s’attacher au poignet droit un lien en écorce d’arbre. Si l’un des deux camps apprend assez tôt que l’ennemi s’est appliqué le même signe que lui, on en fixe un autre immédiatement. Ce moyen de reconnaissance est une précaution de première nécessité, pour éviter que les soldats de la même armée ne soient exposés ou à s’entre-tuer dans la mêlée, ou à épargner un ennemi qui les aurait trompés en leur montrant le signe de reconnaissance. Tous ces peuples étant noirs, n’ont guère d’autre voie pour se reconnaître que des signes particuliers tels que ceux que nous indiquons. Par là encore, on reconnaît les morts après le combat ; car alors, des deux côtés, plusieurs individus vont sur le champ de bataille examiner les cadavres, et chaque parti n’enterre que les morts auxquels il trouve le signe qu’il a admis.
Quand les armées sont en présence l’une de l’autre pour le combat, la cavalerie est divisée par kardoûs ou escadrons plus ou moins nombreux et postés à distance en arrière de l’infanterie. Dès que la bataille s’engage, la cavalerie attaque la cavalerie, et l’infanterie attaque l’infanterie.
Lorsque les troupes fôriennes fondent et se précipitent sur l’ennemi, elles déploient la plus vive animation. Les cavaliers brandissent leurs sabres, et chaque émyn ou chef de kardoûs entonne un chant fôrien auquel répond toute sa troupe. Lors de la révolte du cheykh Mohammed-Kourra, dont nous avons parlé dans le Voyage au Dârfour, j’ai entendu chanter le chant suivant dans un kardoûs commandé par Ibrahym-Ouad-Ramâd au milieu de ses fils :
O-nnas dio-ba-in kel-boa,
O-nnas dio-keih kel-boa yê,
Kel-boa.
« La parole (la pensée) que vous avez en vous-mêmes, allons ! dites-la
« La parole que vous avez en vous, allons ! dites-la, hâ !
« Allons ! dites-la. »
La traduction, mot à mot, est : o, la parole ; nnas, qui ; in, dans, chez ; dio, l’intérieur ; ba, de vous ; kel, allons ! eh bien ! boa (prononcez boi, comme l’impératif du verbe français bois, et non en deux sons comme bo-a), dites (la). — A la seconde ligne : keih, dedans, dans ; dio, l’intérieur ; kel-boa, allons ! dites (la) ; yê n’est qu’un cri de prolongation pour le chant. (Voy. la musique du chant no 4.)
Ibrahym-Ouad-Ramâd chantait les mots : O-nnas dio-ba-in, « la parole que vous avez en vous ; » et ses soldats répondaient : Kel-boa, allons ! dites (la). Puis Ibrahym reprenait : O-nnas dio-keih ; et les soldats répondaient : Kel-boa yê, kel-boa, « allons ! dites-la, hâ ! allons ! dites-la. »
Et les soldats s’animaient, et chacun semblait être une tour inexpugnable.
Les Fôriens de basse condition portent une seule cotte de mailles, et un tély ou casque. Ils ont, aux avant-bras, des koumouna ou brassarts d’acier. (Voy. fig. 15.)
Les casques sont en acier et de formes différentes. Les uns représentent un segment d’œuf coupé selon son plus petit diamètre, c’est-à-dire à bombe presque ronde ; les autres sont plus rapprochés de la forme conique, c’est-à-dire à bombe plus allongée, et ont pour cimier deux globules ou tauma (têtes d’ail) attachés l’un sur l’autre au sommet de la bombe du casque. Il y en a dont le tour inférieur est doré. (Ces casques sans cimier et demi-sphériques rappellent les alophes (αλόφοι) des Grecs, et les anciennes coiffures des chevaliers appelées bassinet, cabasset, pot-en-tête.)
Tous les casques sont munis de trois baguettes métalliques en fer ; l’une est par-devant et peut descendre jusque vis-à-vis l’extrémité du nez ; les deux autres descendent chacune sur une tempe. Ces tiges ou baguettes métalliques sont de différentes formes. Parfois elles sont dorées et travaillées avec soin, et les extrémités en sont aplaties et élargies en spatule. D’autres ont les extrémités terminées par une petite boule métallique ; d’autres enfin sont de simples baguettes ordinaires sans reliefs ni façon, dans toute leur longueur. Ces baguettes glissent dans des coulisses en anneaux et peuvent, au gré du cavalier, être montées ou descendues.
Il y a des casques dont la bombe est moins élevée que celles que nous venons d’indiquer. Elle est parcourue au sommet, dans son milieu, et d’avant en arrière, par une petite saillie ou crête métallique. Quand ce relief est passablement haut, on l’appelle crête de coq (c’est le cimier) ; quand ce relief est très-peu élevé, on l’appelle côte.
Tous les casques ont un long couvre-nuque en mailles, c’est-à-dire fait d’anneaux métalliques entrelacés les uns dans les autres comme dans les cottes de mailles. Le couvre-nuque descend jusque vers le milieu de l’omoplate et sur le sommet des épaules, afin de protéger le cou. Pour que les anneaux n’appuient pas immédiatement sur le cou, le tissu de mailles est doublé avec du drap ordinaire ou avec une sorte de feutre souple.
Les différentes parties que nous venons de mentionner composent ensemble le tély ou le tâçah (la tasse, le bassinet), c’est-à-dire le casque ou l’armet complet. Comme le casque a une pesanteur assez grande, et peut, par un mouvement d’élévation de tête, tomber en arrière, on y attache de chaque côté un lien ou gourmette en soie ou en cuir, selon le rang ou l’état de richesse du cavalier. Au moyen des gourmettes (généiastères), on maintient le casque sur la tête, en les nouant sous le menton (γένειον).
Les chevaux des cavaliers sont garnis de surtouts ou grands caparaçons travaillés à la manière des couvertures piquées ou courte-pointes. Ces caparaçons ont la face extérieure en drap rouge et se composent de quatre pièces dont l’une couvre la croupe et le derrière du cheval, et tombe jusqu’aux jarrets ; l’autre ou le gorgerin couvre le poitrail et toute l’encolure ; la troisième et la quatrième tapissent chacune un des flancs dans toute la longueur et flottent au moins jusque vers les jarrets.
Ces différentes pièces, toutes en drap rouge et fourrées de coton, sont chamarrées de morceaux de diverses couleurs, rouges, jaunes, blancs, noirs, etc. Ce sont des piqués de petite dimension, travaillés comme les couvertures d’Égypte ; elles n’en diffèrent que par l’étendue et parce que chaque pièce, au lieu d’être coupée carrément, est taillée pour s’accommoder à la partie du corps du cheval qu’elle est destinée à garnir. Ainsi, celle du poitrail, fig. 11, a une échancrure en haut, pour s’adapter au cou. De même que les trois autres pièces, elle a des cordons pour la suspendre et la fixer à l’animal. De ces cordons, ceux qui sont de chaque côté de l’échancrure se nouent entre eux le long de la crinière, et ceux qui sont de chaque côté de la pièce se nouent avec les cordons correspondants de chaque pièce des flancs. La garniture de la croupe a la forme représentée dans la fig. 12 ; la pièce de chaque flanc est taillée en carré long, fig. 13. Le cheval garni de ces caparaçons, monté par son cavalier qui est bardé d’une ou de deux cottes de mailles et recouvert encore par là-dessus de sa châyeh, semble être une tour ambulante.
La châyeh, sayon, fig. 14, est un vêtement de drap fourré de coton et piqué comme les surtouts ou caparaçons des chevaux. L’emploi de la châyeh a pour but d’empêcher l’effet des violents coups de taille portés au cavalier, lorsque le sabre frappe sans couper. Le coton, par sa souplesse et son élasticité, surtout lorsqu’il est bien cardé, amortit les chocs. (La châyeh est absolument la jaque bourrée, la hucque ou le gambeson des anciennes armures militaires des chevaliers.)
La châyeh diffère à l’extérieur, chez les riches et chez les pauvres. Parfois les riches la font en soie, mais composée de nombreux morceaux, découpés en losanges, cousus ensemble, et de couleurs variées, telles que rouge, jaune, blanc, noir, etc., fig. 14. Parfois la châyeh est en drap, façonnée de même que la châyeh en soie. D’autres fois elle est en étoffe de coton, ou en ilâdjeh, selon l’état de fortune de chacun. Les cavaliers qui n’ont pas les moyens d’avoir une cotte de mailles ne portent que la châyeh. Il en est qui n’ont ni cottes de mailles ni châyeh. J’ai vu des cavaliers qui avaient des espèce de cuirasses couvertes en peau de crocodile ; on prétend que ces cuirasses garantissent à l’égal du tissu de mailles. Il y a aussi, dans l’infanterie, des boucliers recouverts d’une peau de crocodile.
Lorsqu’un cavalier fôrien est armé et équipé au complet, lorsqu’il est revêtu de sa jaque de mailles et de sa châyeh par-dessus, lorsqu’il est sur son cheval garni de ses quatre pièces de caparaçon piqué et qu’il a ses deux sabres, il présente, à certaine distance, l’aspect de quelque chose de terrible et d’imposant (Voy. fig. 15). Du reste, le but de cet accoutrement si compliqué est d’inspirer de la crainte à l’ennemi. Un millier de cavaliers ainsi harnachés offre une masse effrayante, surtout au moment où tous mettent le sabre à la main et entonnent leurs chants de guerre accompagnés par les cris de leurs esclaves et par le son des flûtes.
Lorsqu’un haut fonctionnaire a été destitué et que, par intrigue, un autre l’a remplacé, tous les deux se considèrent comme ennemis. Au moment où s’ouvre la bataille, ou lorsque déjà l’action est engagée et que la mêlée s’échauffe, celui qui a été disgracié cherche son rival, et dès qu’il le trouve il lui crie : « Yâ ouendai, bism Illah, Allons ! compère, en avant ! »[173] c’est-à-dire : « allons ! avance ici avec moi au cœur de la mêlée. » Si l’individu provoqué accepte ce défi et suit bravement son provocateur au milieu du combat, la question finit là, l’affaire est jugée ; le disgracié n’a plus rien à réclamer de son remplaçant ou rival, et n’a plus rien à lui reprocher. Si le défi est rejeté, le provocateur en appelle aussitôt au témoignage de plusieurs cavaliers, qui ensuite certifieront qu’un tel a refusé de combattre au défi. Après la campagne, l’affaire est portée au sultan, appuyée par les témoignages des témoins ; et alors l’individu qui a été provoqué est dépouillé de ses fonctions et remplacé par son prédécesseur. Il en serait encore de même si, après la provocation acceptée, l’individu provoqué n’avait pas eu, sur le champ de bataille, toute l’intrépidité qu’on peut attendre d’un brave, s’il avait reculé ou fui devant l’ennemi. Dans le cas où il recule ou fuit, son adversaire le tue, s’il peut l’atteindre. Si le fuyard échappe, son rival réunit plusieurs témoignages déposant de la lâcheté de son homme, et le laisse disparaître. Ensuite le sultan juge l’affaire. — Beaucoup de personnages qui ont à satisfaire quelque vengeance sur un ennemi lui portent, un jour de bataille, cette sorte de défi.
Ces provocations ont aussi lieu entre simples sujets sans fonctions dans le gouvernement. Et quand celui qui a été provoqué a refusé de pénétrer alors au milieu des combattants, ou bien quand, en présence de témoins, il a reculé ou pris la fuite, et a ainsi quitté son provocateur, celui-ci, après la guerre, pour toute vengeance, appelle en public les dépositions des témoins du fait, et le poltron reste déshonoré. La femme du fuyard demande aussitôt le divorce ; et personne ne veut plus donner en mariage sa fille ou sa sœur à un pareil lâche.
Les fantassins, pour marcher au combat, se mettent en ceinture autour des reins la pièce d’étoffe dont ils se drapent habituellement, et ils vont les manches retroussées. Chacun a un bouclier ou daragueh et au moins quatre lances, trois javelots ou javelines et une haste ou pique longue qu’ils appellent farkhah, la belle. Plusieurs soldats ont cinq et même six lances ; la cinquième ou la sixième, c’est-à-dire la grande, est la farkhah[174].
La lance est appelée en terme général harbeh ; c’est l’arme ordinaire des Fôriens. Elle a trois parties distinctes : la hampe, le kindâb et le harbeh qui est proprement le fer de la lance.
Ce fut Zoù-Yézen, prince himiarite[175], qui le premier arma le sommet des lances d’une tige de fer. Avant lui, les Arabes y attachaient une pointe faite de corne de bœuf. Le kindâb ou talon en fer est l’armature appliquée à l’extrémité inférieure de la hampe. C’est simplement une courte tige de fer, ou bien un ruban de fer tourné à deux ou trois tours l’un au-dessus de l’autre comme un double ou triple anneau. La base de la hampe est introduite et chassée de force dans cet anneau en hélice ; ensuite ce qui dépasse du bois par en bas est coupé net et juste au niveau du tour inférieur du kindâb. Le kindâb a pour but, dans la construction de la lance, de lui donner du poids et d’augmenter ainsi l’énergie des coups qu’elle porte.
Quelquefois la tige terminale ou harbeh, la hampe et le kindâb ne font qu’une seule pièce toute en fer. J’ai eu, lorsque j’étais au Dârfour, une lance de cette espèce.
Les fers de lance varient dans leurs formes. Ainsi, dans les lances farkhah, les uns sont à faces lisses et de la forme représentée dans la figure 18 ; d’autres ont une crête aux deux faces (fig. 16) ; d’autres ont la forme d’un cyprès (fig. 17). Les farkhah ou hastes longues sont des armes de défense ou de combat à courte distance. En bataille, le soldat ne s’en dessaisit jamais ; il ne lance que les javelines ordinaires, dont la hauteur n’est guère que de la taille d’un homme.
Les fers des javelines sont les plus variés dans leurs formes. Il y en a à la manière des farkhah (fig. 18), à faces lisses et à faces relevées d’une crête (fig. 16) ; il y en a comme ceux que représentent les figures 19, 20, 21, ou à crochets ordinaires (fig. 22). Ces quatre dernières variétés de javelines sont connues sous le nom général de goulâouy (c’est-à-dire goulâouyennes), parce qu’elles se fabriquent au Dâr-Goula, une des provinces adjointes du Dârfour.
Les longues lances ou farkhah, et les lances ordinaires ou javelines, dont le fer a la même forme que celui des farkhah, sont comprises sous le nom de darâouy, c’est-à-dire du pays (dâr), parce qu’elles se fabriquent au Dârfour même.
La lance bendâouy (fig. 23) se fabrique dans le Dâr-Bendah, au sud du Goula. Il y a encore les fers de lances (fig. 24 et 25), appelés karâouy, fabriqués au Dâr-Kara dans le Fertyt, au delà du Bendah.
La guirguit est une javeline dont le fer est en manière de broche ou de grosse alêne tout hérissée de pointes ou piquants (fig. 26).
La koukâb est une grande haste à fer en pointe très-bien affilée (fig. 27). Les cavaliers seuls en font usage. Elle est destinée à forcer et briser les anneaux de fer des cottes de mailles. Un tâumah (tête d’ail), ou cube en fer plein, précède la pointe (et imprime aux coups une grande violence en augmentant beaucoup la pesanteur). Le kindâb est épais, lourd (et contribue encore à rendre les coups plus terribles) (fig. 15).
Beaucoup de hampes, des diverses espèces de lances, sont fabriquées avec des branches de ganâ ou des branches d’ébénier. Les hampes faites avec d’autres espèces de bois sont préparées avec les racines de l’arbre ; pour cela, on creuse la terre au pied du tronc, afin de mettre les racines à découvert, et on en coupe les ramifications propres à être employées. Celles qui sont onduleuses et courbes, on les redresse au feu après les avoir dépouillées de leur écorce et enduites de graisse ou de beurre. (Parfois on enfouit ces racines dans un sol humide, et on les charge d’un poids suffisant ; puis on les recouvre de terre, et on les laisse ainsi se redresser peu à peu)[176].
Il y a encore au Dârfour d’autres variétés de fers de lances dont j’ai oublié les noms, vu le nombre d’années qui s’est écoulé depuis que j’ai quitté ce pays.
Les boucliers diffèrent aussi de forme et de construction. Il y a d’abord le bouclier appelé kadjâouy, du nom de Kadja, village des montagnes des Touroûdj, situées entre le Kordofâl et le Dârfour. Le kadjâouy, fig. 28 (le scutum ou bouclier oblong des Romains), est un ovale coupé dans une peau d’animal et maintenu le long d’un bâton placé de haut en bas sur l’ovale, dans le sens de la longueur. Le cercle figuré au centre B indique un enfoncement qui, à la face externe du bouclier, ressort en relief arrondi (comme l’umbo des boucliers romains), et qui sur la face interne fournit à la main une loge commode pour le maniement du bouclier.
Autrefois, les Fôriens avaient de grands boucliers qui les couvraient de la tête aux pieds. Ensuite ils les trouvèrent trop pesants et trop embarrassants, soit dans les marches des troupes, soit en bataille dans les manœuvres de défense, et ils leur substituèrent de petits boucliers légers. Dès lors l’utilité protectrice du bouclier dépendit en grande partie du plus ou moins de dextérité du combattant, et de son adresse à manœuvrer cette arme pour parer les coups dirigés sur lui.
Il y a le bouclier rond (parma des Latins, ayant aussi la bosse ou l’umbo), fig. 30, et le bouclier carré, fig. 29.
Les boucliers sont faits ordinairement avec la peau d’un animal aquatique que les Fôriens appellent icint. Cette peau est épaisse, dure, solide, et donne les meilleurs boucliers. On en fabrique encore avec la peau de l’abou-carn ou kerkéden (rhinocéros). Les plus mauvais sont en peau d’éléphant ; cette peau, quoique épaisse et forte en apparence, cède facilement, et se laisse aisément percer par le coup de lance. On fait encore d’excellents boucliers avec la peau de crocodile.
Jadis, comme nous l’avons déjà indiqué, les Soudaniens avaient, pour se protéger contre les lances et le sabre, d’énormes boucliers, mais gênants à transporter ; on était obligé de les charger sur des chameaux, et les soldats les détachaient au moment de livrer bataille. Maintenant que les peuples du Soudan ont acquis de l’expérience et de l’habileté, ils ont diminué considérablement l’ampleur de cette arme défensive, et son utilité est aujourd’hui en raison de la dextérité des soldats à la manier pour se garantir des javelines, des coups de haste ou de sabre. La sûreté de l’homme qui se bat est dans le jeu rapide de son bras armé du bouclier, dans sa prestesse à parer les coups. Celui qui n’a pas assez de légèreté dans le maniement du bouclier, et qui le tient devant lui sans le manœuvrer avec un jeu rapide, manque rarement d’être abattu dans une lutte d’homme à homme. Les javelines ou javelots en tombant sur le bouclier tenu ferme, perpendiculaire et la face en avant, le percent sans beaucoup de peine et arrivent dans les flancs de celui qui le porte.
Aujourd’hui, le soldat qui, en bataille, aperçoit une javeline se diriger sur lui, l’attend,... et la détourne à droite ou à gauche en la frappant de son bouclier. C’est dans la souplesse et la sûreté du bras qu’est réellement la sauvegarde du combattant, n’eût-il même à la main qu’un bâton. Celui au contraire dont le bras est lent et paresseux, dont les mouvements sont lourds et gênés, n’a pour ainsi dire pas de chance de salut, quelle que soit l’ampleur de son bouclier.
L’usage de l’arc et de la flèche est entièrement étranger aux Fôriens, aux Ouadayens et à tous les noirs des contrées musulmanes du Soudan. Les archers qu’ils ont parmi eux sont tous des esclaves, enlevés des tribus idolâtres répandues au sud de la Nigritie, et qu’on a transportés et fixés dans les pays musulmans. Ces esclaves, au Dârfour, sont des Fertyt proprement dits ; au Ouadây, ce sont des Djenâkhérah ou Fertyt-Djenakhériens ; au Barnau et au Bâguirmeh, ce sont des Kirdâouy.
Ces archers présentent une force assez redoutable en face de l’ennemi. Ainsi, dans la révolte du cheykh Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl, ce furent les esclaves archers, de la suite de ce prince, qui, un mercredi après nuit close, empêchèrent les révoltés de pénétrer dans la demeure du sultan. Je fus témoin de ce fait. Les archers, réunis en un corps de plus de mille esclaves, accablèrent d’une grêle de flèches les partisans de Kourra, et mirent ainsi hors de combat un nombre considérable de cavaliers et de fantassins. Pas un seul des soldats de Kourra ne put entrer dans le palais ; ils furent forcés de se retirer, laissant sur la place une grande quantité de morts.
Pendant mon séjour au Dârfour, je crus longtemps que les archers, en tirant de l’arc, visaient droit sur celui qu’ils voulaient atteindre. Mais dans la guerre que suscita la révolte de Mohammed-Kourra, je les vis diriger leur tir obliquement en l’air, de manière à ce que la flèche lancée fut obligée de décrire une parabole. Ils avaient sur la face externe de l’avant-bras gauche, à partir de la paume de la main, une pièce de cuir (et ils tenaient leur arc, la main placée en dessous de la corde). Je leur demandai de quelle utilité leur était le cuir appliqué en brassart sur l’avant-bras. « Il nous sert, me répondirent-ils, à prévenir les égratignures, et ensuite les blessures qui pourraient résulter des frottements et des chocs de la main droite, lorsqu’en s’échappant elle vient heurter l’avant-bras, après avoir lâché la corde de l’arc. »
Les fers des flèches sont généralement de même forme que la plupart des fers de lances. Ils ne diffèrent que par le volume. Les flèches sont très-minces et très-courtes, mais les pointes qui en hérissent ordinairement le fer rendent très-difficile l’extraction de la flèche des chairs du blessé ; il est indispensable d’élargir la plaie avec un instrument tranchant, et de tailler et débrider les chairs dans toute la longueur du trajet qu’a suivi la flèche. Cette opération est d’autant plus difficile que la flèche, étant très-effilée, pénètre profondément. De plus, la tige en bois n’est que faiblement fixée au fer, et pour peu que l’on fasse effort afin d’attirer la flèche au dehors, le bois se dégage du fer, qui alors reste dans la blessure.
(Les flèches portent au moins à deux cents pas, et les javelines au moins à quarante[177].)
Les hommes vêtus de la châyeh, et les chevaux garnis de surtouts piqués, n’ont presque rien à craindre des flèches. J’ai vu beaucoup de cavaliers revenir du combat ayant les châyeh et les caparaçons couverts de flèches ; ils ressemblaient en quelque sorte à des hérissons.
Les flèches, ainsi que les lances, sont parfois empoisonnées, et alors les blessures qu’elles ont faites sont généralement mortelles. J’ai cherché à savoir comment on empoisonnait ces armes. On m’a assuré, au Dârfour, qu’on employait pour cela l’urine d’âne. On remplit un vase de cette urine ; on chauffe jusqu’au rouge les fers de lances et de flèches ; on les retire alors du feu, et on les éteint subitement dans le vase d’urine. J’ignore si cette information est exacte ; je la donne sans autre garantie que la parole des gens du pays.
J’ai été singulièrement surpris de la petitesse des arcs. Ils ne dépassent guère la longueur d’un empan (environ 25 à 28 centimètres). La flèche a moins d’un empan de long, et le rych, c’est-à-dire le fer, n’a guère en longueur que quatre travers de doigts (environ 8 centimètres).
Les arcs se fabriquent avec un bois solide et fort. Je ne me rappelle plus le nom de l’arbre qui le fournit.
Les cordes des arcs sont préparées avec des tendons de bœufs ou de buffles qu’on effile d’abord, et qu’ensuite on tord en cordes, avec un soin tel qu’une fois qu’elles sont terminées, et bien frottées avec le suc d’un arbre appelé chalaûb, elles semblent n’être qu’un seul et unique fil parfaitement poli. (On leur conserve leur souplesse à un degré convenable, en les frottant de temps à autre avec une substance grasse.)
Pour carquois, les archers ont un petit sac en peau de chèvre, dans lequel ils peuvent placer jusqu’à deux cents flèches. Ils ont un autre petit sac pour enfermer l’arc. Ils portent un de ces sacs pendant sur la cuisse du côté gauche, et l’autre, du côté droit. Ceux qui ne peuvent se procurer assez de peau n’ont qu’un seul sac pour l’arc et les flèches.
L’infanterie est disposée en bataille par masses séparées, et marche en chantant. Le chef de chaque masse se met à la tête de la troupe qui la compose, et s’il est fôrien il entonne un chant fôrien ; s’il est arabe, un chant arabe. La troupe répond par un refrain, à chaque repos. Voici un chant que j’ai entendu dans la lutte que soutint l’ab-cheykh Mohammed-Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl :
Lellé lellé ouaiê
Touroul élala saban-ghéréh
Non sy bi-nô
Déïn tély ei lona
Non fârsan-dio
Lô fârsâ lô
Non gui bara.
« Lellé lellé, allons ! — La poussière (du combat) s’élève du côté de l’Orient. — Demandez au buffle (au brave) comment (est l’éclat de) son casque. — Le buffle (est) au milieu de nos cavaliers. — La honte ! cavaliers, craignez la honte. — Le buffle (aura) son pareil (dans la bataille). » Voy. le chant no 5.
Voici l’explication mot pour mot.
Lellé lellé, n’a véritablement pas de sens (et répond aux flonflons, aux tra-la-la ou refrains des chansons françaises). — Ouaié, est une exclamation comme euh ! væ ! en latin. — Touroul, poussière. — Elala, est venue. — Ghéréh, du côté de. — Saban, corruption du mot arabe sabâhh, matin, orient. — Non, taureau, buffle, pour signifier le brave, le fougueux, le guerrier intrépide et terrible. (L’n finale, ici en italique, représente un son purement nasal, sans articulation d’n). — Sy, de, ex latin. — Bi, est la marque du pluriel ; ici, elle est appliquée au verbe nô. — Nô, demandez, informez-vous de. — Deïn, son, pronom ; (dyn, ton, le tien). — Tély, casque. — Ei, comment ? — Lona, lui (est-il ?) — Non, le taureau, le buffle. — Dio, au milieu de. — Fârsan, les cavaliers ; ce mot est arabe. — Lô, la honte. — Farsâ, ô cavaliers. — Non, le buffle. — Gui, avec (se trouvera avec). — Bara, frère, pareil, son semblable. Le brave sera avec son pareil, son frère ; c’est-à-dire vous, braves, vous trouverez des braves dignes de votre courage, vos émules au milieu du combat.
Cette ariette, entonnée et soutenue à l’unisson, d’une voix forte et sonore, par la masse des soldats, me parut avoir dans ses paroles quelque chose d’émouvant. Par la traduction, elle n’a plus qu’une couleur assez pâle. Cet inconvénient, d’ailleurs, n’est pas seulement pour le langage fôrien ; tous les chants étrangers, en revêtant les formes d’un nouvel idiome, perdent de leur valeur et de leur caractère en perdant leurs mots originels et leur tournure native.
Voici comment se partageait ce chant. Le chef de l’armée entonnait d’abord ces mots : Lellé lellé, et ses soldats répondaient en masse : Ouaié. Le chef reprenait : Touroul élala saban-guéreh ; non sy bi-no, déïn tély ei lona. Et les soldats continuaient en chantant : Non farsan dio, lô farsa lô, non gui bara.
Parmi les armées fôriennes, les soldats qui sont de race arabe ont leurs chants particuliers et en langue arabe. En voici un :
Tâur el-djâmoûs ouarad el-meih
Yédoûr el-dem yétérechrech beih[178].
« Le taureau-buffle s’est rendu à l’abreuvoir, — cherchant du sang pour s’en inonder. » Voy. chant 6.
Le chef entonne et chante d’abord seul ces paroles, puis toute sa troupe les répète. Ensuite il chante seulement le premier vers, et les soldats répondent par le second. Pendant les chants, les guerriers brandissent leurs lances, et renforcent de plus en plus leurs voix, de sorte qu’il s’élève de toute l’armée un brouhaha épouvantable.
Le corps des Fertyt attachés spécialement au prince fôrien est appelé le corps des abydyeh ou esclaves du sultan. (Ces esclaves fertyt sont en grand nombre au Dârfour, mais dispersés par troupes de cent, de deux cents, de quatre cents, et fixés dans diverses localités du pays. Ils relèvent d’un chef spécial. Quand le sultan en demande un certain nombre, même quelques milliers, pour une guerre par exemple, le chef en rassemble le nombre demandé et les fait arriver à la destination indiquée. Une troupe de deux mille de ces abydyeh compose toujours la suite du sultan, et lui forme un cortége particulier qui l’accompagne partout)[179]. En bataille, les abydyeh sont rassemblés par corps distincts. Leur chef d’abord entonne un chant, et tous ensuite répètent ce chant, qui est ordinairement en langue fertyt. Tel est celui-ci :
Gambou lyly ingâbia
Ouaya ouaya ingâbia
Ouarrei ouaya ouaya ingâbia[180].
J’ignore quel est le sens de ces paroles. J’en ai demandé maintes fois l’explication à des Fôriens ; je n’ai jamais pu parvenir à avoir une réponse satisfaisante.
Voici trois autres chants fôriens que j’ai entendus :
Lô yé sydy lô djé-guilo yâ doouei déyé
In daoua doïn bara déyé.
« Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu, homme courageux ; — ici, le brave aura affaire avec un autre brave[181]. »
Un autre chant se compose de la seule ligne suivante :
Kalô-nia dogdarè bio.
« Le lâche, un renard a fécondé sa mère. »
Le troisième chant est celui-ci :
Lô yâ lô kali-bô
Gam djer boâ djé-ni kali-bô
Non déyé
Gabalan dio-ké.
Ce chant, dans le langage fôrien, a une certaine couleur d’énergie et de beauté ; mais par la traduction, et surtout par la traduction littérale, il paraît faible et commun :
« Lieu, ô lieu, craindriez-vous ce lieu ? — (Non !) Dites (à l’ennemi) : « Allons ! va-t-en. » Laissez toute crainte. — Le buffle intrépide (trouvera) son égal (à combattre) au milieu (du champ de bataille). » Voy. chant no 2.
Voici l’explication de ces chants mot pour mot :
1o Lô, lieu. — Yé, est explétif, exclamatif. — Sydi, maître, au vocatif. — Lô, ce lieu. — Djé-guilo, regarde. Djé s’écrit par la seule lettre arabe djîm, et est la marque du singulier. (Pour signifier : « Certes je ne l’ai pas vu, » on dirait : A-guilo-ba ; a est un mot d’affirmation, et ba est le signe de la négation.) — Yâ, ô, signe du vocatif. — Doouei, homme. — Déyé, étalon, brave. Cette première ligne, traduite mot à mot, donne : « O lieu, toi maître de ce lieu, toi qui es ici sur ce lieu du combat, regarde, ô homme brave. » — Déyé, le brave. — Deïn et doïn, son, le sien. — Bara, frère, semblable. — In, de. — Daoua, affaire. — C’est-à-dire : « Le brave trouvera ici son frère d’affaire, son égal dans le combat. » En construisant régulièrement la traduction, en transposant les mots comme il convient, en y ajoutant ce qu’exige le complément de la phraséologie arabe, et en l’établissant selon les principes, on obtient cette phrase équivalente à l’original : « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu ; tu y verras chaque brave avoir à combattre un brave comme lui. »
2o Kalo, peureux, poltron. — Nia, mère. Le mot originel est inia ; dans son union avec kalo, l’i a disparu, a été perdu par contraction. — Dogdaré, renard. — Bio, coïvit. Hujus ignavi matrem vulpes coïvit. Le renard est l’emblème de la peur. Le sens expliqué de cette phrase fôrienne est : Le poltron est indigne d’avoir un homme pour père ; il ne peut être que le fils du renard peureux. Mais vous, guerriers, vous êtes enfants d’hommes, vous êtes braves.
3o Lô, lieu ; ya, ô ; lô, lieu. — Kali, craignez. — Bô, vous, est le pronom pluriel. — Gam, debout. — Djer, pars. — Boa, dites. — Djé, signe du singulier. — Ni, donne, laisse. — Kali, la peur. — Bô, de vous. — Non, le taureau. — Déyé, étalon, intrépide. — Gabalan, devant (lui, est un antagoniste digne de lui). — Dio, dans. — Ké, l’intérieur (des rangs ennemis).
Dans la seconde ligne du troisième chant, les mots gam djér, lève-toi, pars, retire-toi, composent une locution de mépris et de colère employée pour chasser un chien. Elle est l’analogue de açâ guir, expression en usage au Caire. Chez les Fôriens, les mots gam djer sont employés en général comme injure, et on les adresse fréquemment avec un ton de mécontentement et de mauvaise humeur à un individu qu’on veut repousser. Açâ guir, et simplement açâ, s’emploie dans la même intention en Égypte, et signifie : « (Gare) le bâton ! retire-toi. » Cette injure, gam djer, est de la nature des formules passées dans l’usage ordinaire et appliquées souvent avec un sens vague, sans rapport à la signification réelle des mots originels ; telle est l’expression française, s... n... de Dieu.
Les Fôriens sont persuadés que les chants guerriers animent le courage. Les Arabes des anciens temps avaient la même foi dans la puissance de leurs vers. Ces espèces d’hymnes fôriens rappellent les poésies martiales et enthousiastes des vieilles tribus de l’Arabie.
Dans leurs fêtes les Fôriens ont aussi des cantilènes, mais elles sont toujours psalmodiées par les femmes ; au Dârfour, les femmes sont spécialement chargées d’égayer les divertissements.
CHAPITRE XII.
Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et d’Égypte. — Habitudes des chevaux du sultan fôrien. — Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez les Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son maître. — Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le coursier du Tâmien et le coursier du Ouadayen : anecdote. — Croyances bizarres relatives aux chevaux. — Croyances sur la destinée après la mort, chez deux tribus. — Petits chevaux du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. — Vers à ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des chevaux. — Le faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés sur les chevaux. — Habitudes de guerre au Ouadây. — Les Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont peu de gros bétail. — Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un prince ne fuit jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas. — Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes.
Les chevaux sont, pour les populations du Soudan, la possession la plus précieuse, le plus puissant moyen de se faire respecter et de triompher de leurs ennemis... N’est-il pas écrit dans le Hadyth, ou recueil des paroles traditionnelles du Prophète : « Aux crins qui flottent sur le front des coursiers, est attachée la victoire pour jusqu’au dernier jour du monde. » Dieu a dit à son saint Envoyé, dans le Saint-Livre, pour avertir les musulmans d’être toujours préparés aux combats : « Tenez continuellement prêts contre vos ennemis tout ce que vous avez de forces, tout ce que vous avez de chevaux attachés auprès de vos demeures, afin d’inspirer la terreur aux ennemis de Dieu et à vos ennemis. » Les chevaux ont toujours été pour les Arabes la richesse la plus chère.
Au Dârfour il y a plusieurs sortes de chevaux. Les meilleurs se trouvent chez les grands et chez le sultan.
Les chevaux de race dongolah et ceux de race égyptienne sont recherchés au Dârfour. Les premiers sont assez souvent demandés par les princes, qui en font leurs montures de parade. Les dongolah ou dongoliens ont les jambes longues, la robe brillante et généralement noire. Mais les chevaux d’Égypte sont meilleurs. Leur taille, moins élevée que celle des dongoliens, est mieux proportionnée et plus gracieuse ; les ghouzz ou anciens mamelouks d’Égypte en faisaient leur monture favorite. Ces chevaux, d’ailleurs faciles à dresser, supportent assez bien la fatigue, et se façonnent parfaitement à l’élan de l’attaque et de la retraite. Leur robe est bien nuancée, mais elle a souvent les diverses teintes du pelage brun fauve.
Ceux que l’on préfère sont ceux dont la taille est convenablement haute, dont les jambes sont de longueur bien proportionnée, dont les flancs sont élancés, la croupe large et pleine, le poitrail développé, l’encolure de longueur moyenne, la course rapide et légère. Ces qualités se voient surtout dans les chevaux du sultan fôrien.
Les sâïs ou grooms les dressent à des habitudes singulières. Ainsi les chevaux du sultan, soit dans les voyages, soit dans les cérémonies de représentation, ne font aucune ordure pendant tout le temps que le sultan les monte. Si le cheval est au repos, comme dans les parades, dans les assemblées du Ouarrébayé, il ne remue pas même les pieds ; il reste tout le temps dans une immobilité parfaite, sans avancer ou reculer d’une ligne. Il ne lui est permis que d’agiter, c’est-à-dire lever et baisser la tête.
Si par hasard le cheval, dans une des circonstances que nous venons d’indiquer, vient à uriner ou faire son crottin, ou seulement à bouger d’un point de la place primitive où on l’a arrêté, le sultan en descend sur-le-champ ; les grooms emmènent aussitôt l’animal indécent, qui, pour punition de sa faute, reçoit une volée de coups comme avertissement de ne plus revenir à pareille impolitesse.
Lorsque j’étais au Dârfour, j’admirais la finesse et la grâce des chevaux du sultan. Je demandai à des saïs comment ils obtenaient et conservaient à leurs chevaux cette élégance et cette délicatesse. Ils m’apprirent qu’ils nourrissaient ces animaux en vert avec des graminées sauvages des environs du mont Kouçah, au nord de Tendelty, et qu’on entretenait cet état de légèreté et le dégagé svelte des chevaux, en leur donnant aussi une pâtée assez épaisse de doukhn concassé mêlée de miel. « Deux fois le jour, ajoutèrent les sâïs, le matin et le soir, on pétrit pour eux quatre jointées de ce doukhn, et deux fois aussi on leur jette quelques poignées des herbes prises vers le mont Kouçah. De plus, chaque matin, on leur donne à boire du lait frais. Par ce régime, les chevaux acquièrent de la vigueur et de la beauté, et restent fins et élancés comme tu les vois. »
Les chevaux d’origine ou race fôrienne sont d’abominables bidets à ventre bombé, d’un caractère rude et revêche. Bien repus, ils sont intraitables, ruent et se cabrent à tout moment. Montés, ils résistent à la main qui les conduit, n’ont jamais qu’une marche indécise et tortueuse, dévient sans cesse du chemin sur lequel on veut les tenir. Rétifs, ombrageux lorsqu’ils sont dans leurs instants de caprices, ils regimbent et luttent contre le cavalier. Quand même on les couperait en morceaux, ils ne se soumettent jamais. Dès qu’ils sentent le fouet, ils se cabrent et se dressent jusqu’à avoir le ventre debout. Indociles au frein, ils prennent souvent le mors entre les dents, et alors nul effort, nul jeu de bride ne peut les maîtriser ; ils emportent leur cavalier, et en bataille ils vont parfois le jeter au milieu de l’ennemi ; ils se précipitent à tort et à travers sur les rangs, et il est impossible de les retenir et de les ramener. L’indomptable bête se révolte, reste fixe en place, et fait tuer son maître. En résumé, ils sont quinteux et indociles ; c’est dire qu’ils ont les plus insupportables de tous les vices.
S’ils ont faim, s’ils ne sont pas abondamment repus, ils sont lâches et mous ; néanmoins, ils supportent bien la fatigue et les longs voyages. En guerre, lorsqu’ils sont blessés, ils bondissent, se cabrent jusqu’à ce qu’ils aient renversé leurs cavaliers. En cela, ils différent essentiellement des chevaux de race, qui, fussent-ils criblés de blessures, supportent la douleur avec courage, et ramènent leurs maîtres en lieu de sûreté.
Les meilleurs chevaux qu’il y ait au Dârfour sont ceux des Arabes qui habitent les alentours de cet État. C’est la race même des coursiers de la presqu’île arabique : à la poursuite, ils atteignent ; à la fuite, ils devancent, fussent-ils même affaiblis. Mais aussi quelle différence entre les soins de régime et d’éducation pour les chevaux chez les Arabes et chez les Fôriens !
Les Fôriens, excepté le sultan et plusieurs des grands du pays, nourrissent leurs chevaux de doukhn en grain. Cette nourriture engendre le gros ventre, entretient une surabondance de sang, et donne de la pesanteur. Les Fôriens paraissent avec ces lourdes montures aux fêtes et aux cérémonies ; avec ces montures ils voyagent assez commodément à des distances assez grandes ; mais pour cela, il faut, comme du reste c’est l’habitude parmi les personnages élevés, prendre des relais de deux en deux heures. Alors la bête ne se fatigue pas et ne fatigue pas non plus son cavalier.
Les Arabes n’ayant que peu de doukhn, nourrissent leurs chevaux aux pâtis ; ils les abreuvent toujours avec du lait frais, les frottent et les lavent tout entiers avec du beurre fondu ; et ils ont des chevaux appropriés et pliés à leurs besoins d’excursions, à leurs habitudes de rapine ; car c’est là la vie des Arabes.
Le Bédouin soudanien, dans ses plaines isolées, attache pour la nuit, au pied de son cheval, une entrave de fer assujettie à l’extrémité d’une chaîne longue au moins d’une brasse ; cette chaîne est fixée au lit sur lequel dort l’Arabe. Quand le cheval, accoutumé qu’il est aux courses, aux attaques, aux fuites, aux incursions, entend dans l’obscurité le plus léger bruit, le plus léger indice d’alarme, il hennit, s’agite, frappe du pied la terre, et éveille ainsi son maître. De jour, il est attaché près de la tente du Bédouin.
A quelque heure que ce soit, dès qu’un cri d’alerte vient à retentir, la femme du Bédouin, ou sa sœur, ou sa mère, etc., s’empresse de placer sur le cheval sa petite selle légère, de le brider ; et le bédouin, soit de nuit, soit de jour, monte aussitôt et part avec les hommes de sa tribu là où la circonstance les appelle. En un clin d’œil, une troupe de cavaliers débouche hors des tentes.
En raison de ces habitudes de vie guerroyante et inquiète, les Arabes estiment les chevaux à des valeurs extraordinaires. Un cheval qui s’est acquis quelque réputation se vend à un prix démesuré ; ainsi, une jument de quatre ans avec son poulain se vendra parfois au prix de cent vaches.
Les chevaux les plus chers sont les coureurs à trois kamyn ou trois relais. Voici l’origine de cette dénomination. — Il y a des chevaux, chez les Arabes des environs du Dârfour, qui ne vainquent à la course qu’à un kamyn ; d’autres gagnent de vitesse à deux kamyn, d’autres à trois. Ces derniers sont les plus fins coureurs. Pour ces courses d’épreuve, on établit, au moins à une heure de distance chacun, trois relais ou kamyn, et à chaque relais on poste dix hommes à cheval. L’individu qui prétend avoir un cheval à trois relais part au galop du premier relais avec les dix premiers cavaliers rivaux, et se dirige avec eux au second kamyn. Dès qu’il arrive en face de celui-ci, les dix cavaliers qui y sont postés, tout prêts à lutter de vitesse avec le coureur en question, s’élancent avec lui, et les onze rivaux courent alors à toute bride vers le troisième kamyn, où le cheval d’épreuve doit les devancer. De là encore, les dix chevaux frais qui l’attendent partent au grand galop, et le cheval d’abord vainqueur des vingt premiers doit arriver encore le premier au lieu où l’attendent ceux qui doivent décerner la victoire. De ce lieu au troisième kamyn il y a la même distance qu’entre chacun des autres relais.
Au Dârfour et au Ouadây, on rencontre quelques chevaux dignes émules des chevaux arabes pour la rapidité, la vigueur et la force de supporter la fatigue. Le récit suivant en offre un exemple curieux.
Un Tâmien ou habitant du Dâr-Tâmah avait acheté un très-jeune poulain de race et de sang noble. Il l’avait élevé, dressé avec la plus soigneuse attention. Quand le poulain fut en âge d’être monté, son maître le conduisait en rase campagne, l’exerçait à lutter de vitesse avec les plus lestes coureurs, et le jeune coursier devint tel que nul rival ne put l’atteindre, nul fuyard lui échapper.
Le Tâmien, enchanté des succès de son élève, songea à en tirer profit et à se mettre bientôt en incursions.
Il y a, entre les limites respectives du Tâmah et du Ouadây, un ravin encaissé dans des bords naturels distants l’un de l’autre d’environ deux kaçabah ou environ six brasses. Le Tâmien eut l’idée d’aller essayer, à ses risques et périls, si son élève serait capable de sauter ce ravin.
Il part, lance son cheval... Le cheval saute, et atteint à l’autre bord. Le lit du ravin est profond ; si l’animal eût manqué son coup, il périssait et son maître avec lui. Assuré, par cette expérience, de la vigueur et de la solidité de son cheval, le Tâmien se mit dès lors à rôder sur les terres limitrophes du Ouadây. Il allait auprès de quelque puits, et là il examinait les jeunes filles qui venaient puiser de l’eau. Lorsqu’il en apercevait une dont la beauté lui convenait, il l’enlevait, la prenait en croupe, s’enfuyait à toute course, et ne laissait atteindre à ceux qui le poursuivaient que la poussière qui volait sur ses pas. Parfois, les Ouadayens lancés sur sa trace furent près de le rejoindre ; et comptant sur la largeur du ravin comme sur un obstacle qui leur permettrait d’attraper et de saisir le ravisseur, ils se flattaient de l’espoir d’une juste vengeance. Mais le hardi Tâmien frappant à coups redoublés les flancs de son coursier, franchissait le ravin comme un trait, et laissait les cavaliers ouadayens stupéfaits de cette fuite audacieuse, déroutés dans leurs espérances, immobiles au bord du dangereux passage traversé par le fuyard... Et il fallait s’en retourner à vide.
Un jour, le larron enleva une jeune Ouadayenne, fille unique. Des cavaliers poursuivirent le Tâmien ; il leur échappa comme aux autres ; les cavaliers repartirent, désespérés de l’insuccès de leurs efforts.
Le père de la jeune fille rentra chez lui, tout irrité, et résolut de se venger. Or, il avait une jument près de mettre bas. Quand elle fut délivrée et qu’ensuite la chaleur du rut lui fit de nouveau rechercher l’étalon, notre Ouadayen prit une poignée de coton bien nettoyé et bien préparé, l’attacha avec soin sur les parties génitales de la jument, et l’y laissa pendant un jour entier. Il le retira tout humecté du suintement échappé de la vulve de la cavale, l’enveloppa avec précaution dans d’autre coton frais, et le plaça dans une sacoche.
Cela fait, le Ouadayen s’affuble d’un costume tâmien, et se déguise le mieux qu’il lui est possible. Caché sous son accoutrement qui le rend méconnaissable, notre homme passe au Dâr-Tâmah. Simulant le dénuement d’un étranger voyageur, il traverse le pays en mendiant, s’abritant là où il trouve asile.
Un jour, il aperçoit et reconnaît sa fille vers un puits. Sans rien dire, il examine de quel côté elle se dirige ; il la suit à distance, et la voit entrer dans la demeure de celui qui l’a enlevée. Le Ouadayen attend la chute du jour. Il va frapper à la porte de la maison : « Un hôte de Dieu ! dit-il, un malheureux voyageur ! » On le reçoit, on l’héberge... Il a aperçu le cheval et remarqué l’endroit où il est attaché et gardé.
Pendant la nuit, lorsque tout dort, le Ouadayen se lève, se rend auprès du cheval, se dispose à s’en emparer et à prendre la fuite. Mais l’animal est retenu par des entraves de fer fixées à une chaîne ; il ne peut être détaché. Le Ouadayen tire le coton de sa sacoche, l’approche des narines du cheval qui, aspirant alors l’odeur du rut, s’anime, s’échauffe... Le Ouadayen approche le coton, et Dieu voulut que le coton fût arrosé. Notre homme replie le coton, le replace dans sa sacoche... et attend la fin de la nuit. Il part de grand matin, et reprend la route de son village.
En quittant sa demeure, le Ouadayen avait laissé sa jument attachée, et avait défendu qu’on la déliât, ne fût-ce que pour un moment, de peur qu’elle ne vînt à être saillie. En rentrant chez lui, il se hâte de retirer le coton de la sacoche, le glisse dans les parties génitales de la jument, et l’y abandonne un certain temps. La semence se délaye, puis est absorbée par le fait de la chaleur locale. Dieu voulut que la jument conçût. Elle fut laissée attachée encore quelque temps. Enfin la conception devint manifeste ; elle mit bas et il naquit un beau poulain, l’image de son père.
Le Ouadayen, content, soigna attentivement l’éducation de son poulain ; et quand l’époque de monter le jeune coursier fut arrivée, il le dressa peu à peu à la course, aux manœuvres de force et de souplesse. Ensuite, pour le préparer aux incursions, il le conduisait au ravin de Tâmah, et, bravant tout danger, il exerçait son cheval à sauter ce redoutable espace. Le jeune poulain devint plus intrépide et plus fin coureur même que son père.
Le Ouadayen savourait la joie de la vengeance. Enfin il part pour le Dâr-Tâmah. Il descend près du puits où autrefois il a aperçu sa fille. Elle paraît, elle vient au puits. Le Ouadayen dispose son cheval, le bride, monte et appelle sa fille. Elle approche ; il se fait connaître à elle ; il la prend en croupe, et il s’enfuit au grand galop.
Les cris poussés de toutes parts annoncent que l’esclave du Tâmien est enlevée. Il rassemble à la hâte quelques cavaliers, s’élance avec eux à la poursuite du ravisseur ; et de loin il lui criait : « Où emmènes-tu cette fille ? arrête ! insensé. — Que me veux-tu ? répondait le fuyard ; que demandes-tu ? que t’importe, brigand que tu es ? viens donc, viens la prendre, si tu le peux. — Tu crois m’échapper ?... échapper à mon cheval ? — Oui, je t’échapperai ; et puis encore je vous enlèverai tous vos enfants, s’il plaît à Dieu... et avec ce cheval-là, entends-tu ? »
Le Tâmien, furieux, presse son cheval de toute sa force, serre de près son ennemi et va peut-être l’atteindre. Le Ouadayen redouble d’efforts et ne laisse au Tâmien que la poussière qui tourbillonne. Le larron du Tâmah s’étonnait de voir son cheval vaincu à la course. Mais c’est au ravin qu’il espérait triompher, qu’il s’attendait à saisir son rival au bord du précipice que le cheval ouadayen ne pourrait franchir. « Va, cours, disait le Tâmien ; le ravin est devant nous. — Oui ! au ravin ! » disait le père de la fille en ricanant.
Ils arrivent presque en même temps. Le Ouadayen frappe à grands coups les flancs de son cheval, le prépare à l’élan... Il vole... il a franchi le large fossé. Là il s’arrête, il attend son ennemi. Le Tâmien stupéfait est resté à l’autre bord. Ses compagnons le rejoignent ; tous d’un œil ébahi regardent le père et la fille. « Au nom du ciel, crie le Tâmien, dis-moi où tu as eu ton cheval. Que cette fille soit à toi ou à quelqu’un de tes parents, tu l’as reprise, c’est une affaire finie. Mais où as-tu trouvé ce cheval ? — Mon cheval est fils du tien. — Fils du mien ! Et comment ? » Le Ouadayen lui dit en quelques mots l’histoire.
Le Tâmien surpris se retourne vers ses compagnons : « Mes amis, dit-il, la race de mon cheval a passé chez nos ennemis ; gare à vous désormais ! » Et ils repartirent tout étonnés de leur mésaventure.
Il existe, dans les divers pays du Soudan, certaines croyances bizarres relativement aux chevaux. Je vais en indiquer quelques-unes.
Un individu avait un cheval qu’il aimait à la folie, qu’il admirait, qu’il choyait nuit et jour. Or une certaine nuit qu’il alla le voir à pas sourds et à une heure inaccoutumée, il l’aperçut avec des ailes aux flancs, déployées comme celles d’un oiseau. L’homme s’arrêta pétrifié de peur. Le cheval, à l’aspect de son maître, replia soudain et cacha ses ailes, et lui dit : « La première fois que tu viendras de nuit me voir, sans que rien me prévienne de ton approche, tu t’en repentiras. »
Les gens du peuple, au Dârfour, sont persuadés que les chevaux ne sont si rapides à la course, surtout quand ils fondent sur l’ennemi, que parce qu’ils volent alors avec des ailes véritables, mais invisibles. On croit encore au Dârfour, comme chose indubitable, que les chevaux ont un langage, et que jusqu’à un certain degré, comme l’homme, ils sont accessibles à la pudeur pour certains actes. Aussi, le Fôrien qui a une jument de race a grand soin, lorsqu’elle reçoit la saillie d’un étalon aussi de race noble, de jeter sur les deux acteurs un grand voile, tel qu’un milâyeh, afin d’empêcher que les émotions de la pudeur ne nuisent au succès de la conception.
Un Fôrien avait un cheval qu’il aimait à l’excès, dont il surveillait attentivement la nourriture et faisait soigneusement nettoyer la litière. Toutes les fois que le Fôrien s’était trouvé en danger, il avait été sauvé par son cheval. La femme du Fôrien mourut ; il se remaria. Souvent la nouvelle femme donnait au cheval la ration mêlée de poussière et de terre, et laissait la litière malpropre. Le Fôrien, depuis son dernier mariage, n’avait plus pour son cheval les mêmes attentions, les mêmes soins. Notre homme se trouva un jour dans un danger pressant, et ne put en sortir. Il fut fait prisonnier, lui et son cheval, et ensuite on l’obligea à soigner l’animal. Dès lors le Fôrien nettoyait et pansait parfaitement le cheval, et vannait la nourriture avant de la lui donner. Un beau jour le quadrupède dit à son ancien maître : « Voilà la récompense de qui néglige son cheval. » L’homme épouvanté demeura immobile, et le cheval reprit : « Ne crains rien ; il n’y a pas de mal. Veux-tu me promettre, si je te rends la liberté, d’avoir toujours pour moi les soins que tu me donnes aujourd’hui ? — Je te le promets. — Eh bien ! enlève mes liens ; monte sur moi... et sois tranquille. »
Le Fôrien détache le cheval et l’enfourche.
Le maître de la maison, informé presque aussitôt de l’évasion de ses deux prisonniers, part à leur poursuite avec plusieurs cavaliers ; les fuyards leur échappent ; les poursuivants en furent pour les frais de leur course. Les habitants du Dârfour ont des milliers d’histoires et de rêveries pareilles.
Les Témourkeh ont des croyances d’une autre espèce. Ainsi, ils croient que lorsqu’un d’eux meurt, il sort trois jours après de son tombeau, se transporte dans un autre pays que celui où il est mort, et qu’il y épouse une nouvelle femme. Les Maçâlît pensent que chacun d’eux, après sa mort, passe dans le corps d’un animal, d’une hyène par exemple, ou d’un matou. Cette foi ridicule en la métempsycose n’admet chez eux aucun doute.
Les chevaux du Ouadây et du Dârfour varient beaucoup de valeur et de qualités. Chez les Arabes qui entourent ces deux États, les chevaux sont supérieurs en beauté et en race. Généralement, au Ouadây, les chevaux sont de taille peu élevée, et ressemblent assez à ceux qu’on nomme en Égypte syçâniât, sortes de petits bidets que montent les enfants des grands. Les Ouadayens appellent ces chevaux djerkélyeh, c’est-à-dire qui tiennent l’amble (rahouân). Ces chevaux marchent beau, et ils ont le pas tellement vite et d’aplomb, qu’aucun autre cheval ne peut les suivre, qu’en un jour ils parcourent aisément un trajet ordinaire de deux jours. J’ai eu un djerkélyeh, et je faisais souvent avec lui le voyage de Ouârah au Botayha. Aucun autre cheval ne pouvait aller de pair avec lui. Mon père eut aussi une de ces montures.
Les Fôriens distinguent dans les chevaux certaines conditions qu’ils recherchent et certaines dispositions qu’ils réprouvent. Ainsi, ils aiment le pelage roux clair, l’étoile blanche au front et les trois balzanes. Lorsque la jambe antérieure droite est sans balzane, ils caractérisent le cheval par le nom de matloûk el-yémîn rkoûb es-salâtyn, libre de la droite, monture des sultans. Si la jambe antérieure gauche est sans balzane, ils le caractérisent par la dénomination de matloûk el-chemâl rkoûb el-ridjâl, libre de gauche, monture des braves. Mais le cheval qui a l’étoile blanche au front et les quatre balzanes est dit mouhaddjel el-arbaah djoullâb el-menfaah, balzané des quatre, portant bonheur. Dans des vers en arabe, à l’éloge d’un sultan, un poëte fôrien a dit :
« Il va sortir de son palais ; on lui apprête son coursier, enfant d’une mère pur sang,
« Coursier aux quatre balzanes, et dont la cinquième marque blanche est au front.
« Il vient au camp, et il modère l’ardeur de son coursier.
« Prince illustre ! Les mères des hommes, comparées à la sienne, ne sont que des esclaves ; la sienne seule est d’un sang libre et noble. »
Le cheval sans balzanes est appelé tôto. Ce nom se trouve dans des vers composés à la louange de l’Ab-cheykh Mohammed-Kourra :
« Il va sortir ; on lui sangle son tôto ;
« Les trompettes retentissent, les maûgueh poussent de grands cris.
« Criez, célébrez le héros.
« Les hommes de Doouein[182] se sont assemblés en foule autour de lui.
« Kourra, sans le secours de l’injustice,
« A su inspirer la crainte et le respect[183]. »
Après la robe roux clair, les Fôriens recherchent et aiment dans les chevaux la couleur alezan foncé, puis l’alezan doré, et enfin le pommelé bleuâtre. Quant aux blancs purs ou à peu près, personne ne les estime ; on ne trouve à les vendre qu’aux individus qui n’ont pas le moyen d’en acheter d’autres. Cette répugnance tient à ce que l’on croit que les chevaux à robe blanche ne voient pas au milieu du combat, et l’expérience semble avoir justifié cette croyance. Je me rappelle à ce sujet ces deux vers :
« Au nom du Ciel, écartez les chevaux blancs ; jamais ne venez avec eux en bataille.
« Ne savez-vous donc pas ce qu’on a dit ? On a dit qu’au milieu des combats ils sont aveugles. »
Les vers que nous avons cités tout à l’heure à la louange du sultan et à la louange de Kourra, ne sont pas selon les règles métriques et grammaticales arabes. Toutefois, ils ont une certaine cadence rhythmique qui rappelle les formes et les principes de la versification. Les poëtes qui composent ces espèces de vers les improvisent, et n’ont aucune connaissance de la prosodie ; souvent ils se livrent à des luttes poétiques dans lesquelles chacun d’eux s’efforce de surpasser les autres en verve et en couleur.
Ces luttes ont ordinairement un motif d’intérêt. Toutes les fois que le sultan monte à cheval et sort, il est précédé immédiatement de deux poëtes qui à tour de rôle récitent chacun un vers à l’éloge du prince. Ceux de ces poëtes qui prétendent au talent poétique s’étudient à acquérir une certaine facilité rhythmique, s’exercent à trouver impromptu de poétiques images, des saillies spirituelles, et par conséquent à plaire au sultan et à l’émouvoir. Ceux qui montrent une certaine supériorité sont préférés et sont admis à improviser devant le prince, dont ils reçoivent alors des dons et des récompenses, selon le temps qu’ils l’ont accompagné et le nombre de fois qu’ils l’ont régalé de leurs rimes. Ces poëtes sont presque toujours des Arabes nomades. On ne voit pour ainsi dire pas de Fôriens qui aient assez d’inspiration et de sens du rhythme pour être admis comme poëtes du sultan[184].
Les vers que composent parfois certains ulémas qui se trouvent au Dârfour, sont toujours accueillis avec empressement, applaudis et vantés des courtisans, si le prince régnant a quelque teinture de connaissances littéraires ; mais s’il est ignorant, il se contente des vers que lui débitent les poëtes ambulants arabes qui l’accompagnent dans les cérémonies publiques ou dans ses excursions ; il ne s’informe pas s’il y a au monde d’autres versificateurs ; il n’en prend nul souci.
Il est certains mouvements des chevaux dont les Fôriens tirent augure. Ainsi, en campagne, si quelques chevaux étendent en avant les jambes antérieures, comme par une sorte de pandiculation, c’est présage de victoire. Si au contraire on en voit tendre et porter en arrière les jambes postérieures, c’est signe de déroute. Les Fôriens ont une foi sans réserve dans ces indications ominiques.
Voici une petite aventure qui eut lieu sous le règne de Tyrâb, sultan du Dârfour.
Ce prince avait pris en amitié un faguyh appelé Moûça-Taghâouys, remarquable par l’à-propos et le piquant de ses réparties, par la fécondité et l’aisance de sa conversation.
Le faguyh Moûça suivit Tyrâb dans l’expédition du Kordofâl. Le détachement de troupes dans lequel était Moûça fut mis en déroute dans une rencontre. Le faguyh montait alors un cheval à grandes taches blanches et noires. Craignant de tomber entre les mains des ennemis, qui peut-être, à l’allure remarquable du cheval et à son harnachement, croiraient avoir à capturer dans le cavalier un personnage important du Dârfour, le faguyh mit pied à terre, s’enfuit et échappa au danger. Le cheval aussi prit la fuite ; il arriva au camp de Tyrâb ; on le saisit et on le conduisit au sultan. « Voilà, dit-on au prince, le cheval de Moûça. Il paraît que le faguyh a été tué, puisque le cheval s’est enfui. » Tyrâb, tout ému, déplora le malheur du faguyh ; ensuite il ordonna d’attacher le cheval avec les siens, en attendant plus ample nouvelle.
A une heure ou deux après le coucher du soleil, Moûça rentre au camp. Il se rend de suite auprès du sultan. Tyrâb, surpris et content de le revoir, lui demande ce qui lui est arrivé. « Hier, dit Moûça, j’ai souffert et vu dans le combat tout ce qu’on peut imaginer d’affreux et de terrible. Mon cheval blanc et noir a été tué, et si la main de Dieu même ne m’eût protégé, j’étais tué aussi. » Tyrâb sourit à ce détour de malice, mais ne laissa pas apercevoir qu’il savait le secret de l’histoire. « Ce n’est rien que cela, mon cher Moûça, dit le sultan. Je te rendrai tout ce que tu as perdu ; tu as montré trop de courage pour que je me permette de te laisser aller à pied. »
Le lendemain matin, Moûça vient revoir Tyrâb. Le prince s’informe de la santé de son faguyh et le prie ensuite de lui donner les détails de la bataille. Moûça débita son récit, et ne manqua pas de répéter ce qu’il avait déjà raconté sur les dangers qu’il avait courus. Alors le sultan dit à ceux qui l’entouraient : « Donnez de suite un de mes chevaux au faguyh Moûça. » Tyrâb avait ordonné à l’avance que lorsqu’il demanderait un cheval pour le faguyh, on amenât le cheval blanc-noir. On amène donc le cheval... Moûça le reconnaît, et, tout ébahi, il crie au coursier : « Tudieu ! animal ! tu ressuscites avant le jour de la résurrection ? » Et le sultan et l’assemblée partirent d’un bruyant éclat de rire.
Moûça avait son franc-parler auprès de Tyrâb, et ne ménageait, dans ses conversations avec le prince, aucun des grands du pays. Aussi, tous faisaient force cadeaux et force présents au malin et dangereux faguyh ; celui qui manquait à cette sorte de devoir, en était bientôt puni par les traits méchants dont le faguyh l’accablait auprès du sultan. Moûça était craint et cajolé de tous[185].
Les Fôriens exagèrent de beaucoup les qualités et la valeur de leurs chevaux, ils attachent une grande importance à certains signes provenant de la couleur ou des taches de la robe, ou de la position et du nombre des endroits du pelage dans lesquels le poil se contourne en forme de petite rosace. Il est hors d’utilité de rapporter ici toutes les interprétations qu’ils font de ces signes pour l’appréciation des défauts ou des mérites des chevaux. Ils ont aussi sur ces animaux une foule de vers et d’anecdotes interminables.
Au Ouadây, les habitudes et les formes de tactique sont à peu près les mêmes qu’au Dârfour. Nous nous dispenserons donc d’entrer à cet égard dans de nouveaux détails, qui ne seraient que des répétitions oiseuses. Nous ferons remarquer seulement que les Ouadayens sont moins recherchés que les Fôriens dans leurs vêtements de guerre, dans les harnachements et appareils de leur cavalerie, dans les kerguel ou plaques métalliques qu’ils suspendent sur le front des chevaux, etc. Une différence à noter encore entre les Ouadayens et les Fôriens, c’est que les Ouadayens ne chantent jamais ni avant ni pendant le combat. Ils considèrent les chants de batailles comme des puérilités. Au lieu de cela, ils ont le son des trompettes droites et longues (tubæ des Romains), que font retentir les kabartou, et le bruit étourdissant du tikjil ou tambourin.
Les Fertyt ou habitants du Dâr-Fertyt n’ont pas de chevaux ; en animaux domestiques, ils n’ont guère que des bœufs : encore n’en trouve-t-on en abondance que chez quelques-unes de leurs tribus, telle que la tribu des Djengueh dont nous avons déjà parlé. Dans leurs courses et leurs voyages, les Fertyt, n’ayant pas de bêtes de somme, font transporter leurs bagages par les femmes. Elles réunissent ces bagages en paquets ou en ballots, qu’elles chargent sur leurs têtes.
En voyage, ou en campagne, ou au combat, les Fertyt portent leur roi sur un koursy, ou espèce de tabouret en ébène. Ils s’alternent et se relayent quatre par quatre ; le koursy est toujours tenu à hauteur de l’épaule par les porteurs. En bataille, si les Fertyt sont vaincus, les quatre porteurs du mélik déposent Sa Majesté à terre et se sauvent ; Sa Majesté doit rester et reste là où on l’a placée. Car, au Soudan, jamais un roi ne doit fuir, même lorsque ses soldats sont en déroute complète ; un roi, en cas de défaite générale, descend de cheval, ou bien on le pose par terre, s’il est porté à bras comme chez les Fertyt, et il demeure en place ; s’il fuyait, il serait déshonoré.
Il est encore d’usage antique au Soudan, que dans les guerres, jamais le prince qui se trouve enveloppé dans une déroute, ne soit tué par l’ennemi, à moins que ce soit par hasard et dans la mêlée ; s’il est trouvé à terre et arrêté en place, on l’épargne. Il n’y a que des gens sans aveu et du bas peuple, qui parfois osent se permettre de le tuer ; s’il est aperçu d’abord par des gens même de condition ordinaire, il est toujours respecté. Le prince que l’on fait ainsi prisonnier, est conduit aussitôt au prince victorieux, qui l’accueille avec bienveillance, lui rend les honneurs dus à la majesté royale, et lui assigne pour quelques jours une place dans le camp, afin de traiter immédiatement des conventions à régler. Dès que les stipulations sont consenties, on renvoie le prince vaincu, et en l’entourant de tous les égards que comporte son rang.
On laisse aussi la vie sauve aux câdis et aux ulémas qu’on prend dans une bataille, aux maûgueh, aux individus qui battent du tambourin et des timbales devant les sultans. Tous ces prisonniers ne sont ni tués ni vendus par l’ennemi ; on les met en liberté et on les renvoie dans leur pays. De même quand un roi fertyt est pris, on le traite avec honneur et on le renvoie chez lui. Ces lois de la guerre sont observées de temps immémorial au Soudan.
On ne tue pas non plus un prisonnier ordinaire, à moins qu’il ne soit reconnu coupable de meurtre particulier, de tentatives ou de projets de trahison, après qu’il a été pris, ou bien encore si on l’entend injurier, invectiver, ou dénigrer ses vainqueurs.
Lorsqu’un sultan tombe au pouvoir des ennemis, on lui enlève tout, ministres, visirs, officiers, chevaux, armes, chameaux. Ensuite, on lui recompose un nouvel entourage d’officiers, de serviteurs, choisis parmi les troupes victorieuses, et par conséquent qu’il ne connaît pas ; ce sont eux qui reconduiront l’illustre prisonnier dans ses États. Si les femmes du sultan vaincu ont été la proie des vainqueurs, on ne les lui rend jamais ; elles sont emmenées captives. Ensuite, elles sont déposées dans une demeure convenable où elles sont entretenues aux frais de l’État. Quant à celles qui étaient esclaves ou concubines le sultan vainqueur en dispose à son gré ; il les vend, ou les donne, ou se les réserve pour son harem.
Lorsque Sâboûn se fut rendu maître d’une grande partie du Bâguirmeh, il fit vendre, comme esclaves, un nombre considérable de femmes et d’enfants. Il voulait, par ce châtiment exemplaire, disait-il, punir les Bâguirmiens d’avoir partagé l’impiété et l’irréligion de leur sultan. (Une telle conduite serait, sous tout autre prétexte, un crime aux yeux de l’islamisme. Mais comme Sâboûn voulait alors venger la religion qu’il croyait outragée par les Bâguirmiens, le droit des gens devait céder, et une correction violente devenait un fait légitime)[186]. Les femmes du sultan bâguirmien eurent le même sort ; Sâboûn s’en réserva quelques-unes et donna les autres[187].
CHAPITRE XIII.
Différences et analogies dans les habitudes du Dârfour et du Ouadây. — Chasses aux esclaves par les Fôriens. — Salatyeh ou lance de permission de chasse. — Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute ou se réunit une ghazoua ou ghazia. — Sultan ou chef de chasse. — Partage des esclaves. — Procédé de répartition des captures. — Attentions pour le sultan de la chasse. — Prise d’une station ou d’un village. — Acceptation de tribus au nombre des protégés du Dârfour, et exclusion. — Réserves de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses annuelles. — Cas de maladie ou de mort d’un sultan de chasse. — Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte d’être vendus aux Arabes. — L’esclavage est permis par l’islamisme. — Procédé des Ouadayens pour les chasses. — Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus entre proches parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler l’ébène.
Au Ouadây et au Dârfour, il est certaines habitudes qui diffèrent et d’autres qui se ressemblent.
Les Ouadayens portent des vêtements larges et amples, analogues aux vêtements des femmes égyptiennes, appelés beddâouyeh, sorte de grand tâub ou pallium en forme de chemise. Les Fôriens n’ont que des vêtements de moyenne ampleur, analogues aux eireh ou blouses des sâïs ou grooms d’Égypte. Cependant les étoffes dont on fait les habits au Ouadây sont extrêmement étroites. Le lé n’a guère que deux pouces de large. Au Dârfour, les étoffes employées ont au moins une coudée en largeur.
Dans les revues des troupes, les Ouadayens de distinction portent toujours de gros turbans qui rappellent ceux des anciens ghouzz ou mamelouks d’Égypte. Les Fôriens, aux revues, n’ont pour coiffure que le tarboûch ou calotte rouge.
Les habitants du Dârfour ont un certain luxe et un certain appareil pour leurs vêtements de guerre, les selles de leur cavalerie, le harnachement des chevaux. Au Ouadây, cet apparat est rigoureusement défendu, et les vizirs même n’ont que de simples selles couvertes de cuir rouge.
Les Ouadayens ont derrière chaque oreille, près de la nuque, un daûmah ou renflement artificiel, ce qui, pour eux, est le signe irrécusable du courage. Les Fôriens, au contraire, n’attachent aucune importance à ces protubérances.
Au Dârfour, les hautes fonctions de l’État sont à vie ; au Ouadây, elles sont annuelles.
Les ghazoua ou expéditions pour les chasses aux esclaves, dans le Dâr-Fertyt et le Dâr-el-Djénâkhérah, s’exécutent d’une manière différente par les Fôriens et par les Ouadayens. Au Dâr-Séleîh, le sultan envoie pour ces chasses, un aguyd de sa part, avec une troupe désignée à l’avance et qui, à elle seule, fait l’expédition, sans s’adjoindre qui que ce soit d’étranger. Au Dârfour, on procède différemment.
Tout Fôrien, même un simple particulier, qui se sent capable de conduire une ghazoua, demande une salatyeh ; et s’il l’obtient, il se met en route avec le plus d’individus qu’il peut ramasser et réunir de toutes parts. Voici comment se prépare et s’exécute une ghazia ou ghazoua complète.
Celui qui peut faire un présent au sultan et qui a quelque ami ou protecteur qui le soutienne et le protége auprès du prince, va au Fâcher avec son présent, dans les premiers jours de l’été, quelque temps avant l’arrivée des pluies. Le mieux qu’il convienne d’offrir au sultan, comme don, est un cheval tout bridé et sellé et un esclave qui le conduit. Si le prince agrée le présent et permet de faire l’expédition qui lui est demandée, il donne au solliciteur, en signe d’autorisation, une salatyeh, c’est-à-dire une grande lance, et il délivre un permis d’excursion conçu par exemple dans les termes suivants :
« De par le Grand Sultan, refuge et appui de tous, gloire de tous les rois arabes et non arabes, maître du cou de toutes les Nations, souverain des deux terres et des deux mers, serviteur des deux Villes saintes, mettant son espérance dans le Dieu de justice et de longanimité, le Sultan Mohammed-Fadhl le Victorieux, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Guerriers, Chartay, Damleg, et Chefs de nos armées.
« Nous, Sultan, favorisé de Dieu, soutenu par sa grâce spéciale, sultan victorieux, avons gratifié de nos faveurs et de notre bienveillance, un tel fils d’un tel, et lui avons donné une salatyeh pour conduire une expédition dans le Dâr-Fertyt, et faire une ghazoua dans la direction de telle tribu. Tous ceux qui l’accompagneront dans son entreprise, grands ou petits, sont à l’abri de toute incrimination ou de tous reproches de notre part. En foi de quoi, le présent firman est émané de notre sublime générosité et de nos nobles bontés. Loin, loin toute opposition, tout acte de malveillance contre ce mandat. Et nous avons recommandé au porteur de ce permis, d’user d’égards et de justice envers tous ceux qui suivront cette expédition, de se conduire avec l’équité et la modération qu’inspire la crainte de Dieu, pour ce qui lui reviendra des esclaves capturés. Et salut. »
Muni d’un firman ou permis de ce genre et de la salatyeh qui confère l’autorité de chef d’une ghazoua, le solliciteur sort de la demeure du sultan, et accompagné d’un ou de deux serviteurs, se poste sur la grande place du Fâcher. Là, il s’accroupit sur un tapis qu’on lui étale par terre, et on place en face la lance ou salatyeh. Un domestique bat alors du tambourin. On accourt de tous côtés auprès du chef de la ghazoua qui va se préparer, on se presse autour de lui, et il donne connaissance du firman qu’il vient d’obtenir.
A la nouvelle de l’expédition, les marchands se présentent avec des étoffes de toiles pour vêtements. Le chef de la ghazoua en achète autant qu’il croit en devoir acheter, selon le profit présumé de son entreprise ; ces achats sont toujours à crédit. Les limites des prix varient suivant certaines circonstances. Ainsi, lorsque le marchand veut accompagner l’expédition, et que la quantité des objets qu’il a vendus ne vaut, par exemple, qu’un esclave au Fâcher, le chef de la ghazoua conclut l’achat de ces objets à cinq ou six esclaves, mais qu’il livrera au marchand dans le Dâr-Fertyt même. Si au contraire le marchand ne se soucie pas de suivre l’expédition, et préfère être payé au retour de la ghazoua, alors les objets sont achetés seulement au prix de deux ou trois esclaves. Après que les conditions du marché sont acceptées, le maître de la salatyeh donne par écrit au marchand une reconnaissance ou billet. Il arrête ainsi et régularise ses arrangements avec tous ceux dont il prend des marchandises. De cette manière, il rassemble des étoffes, des vêtements, et aussi des chevaux, des chameaux, des ânes, etc.
Il y a des chefs de chasses qui contractent ainsi des engagements pour plus de cinq à six cents esclaves. Mais tout cela est en raison de la confiance qu’inspire l’expéditionnaire ou maître de la salatyeh, et selon ce qu’on lui connaît de résolution et d’habileté.
Pendant le temps qu’exigent ces préliminaires de départ, plusieurs individus viennent s’associer au conducteur de l’expédition. Alors il fait transcrire un certain nombre de copies de son firman, et en remet une à chacun de ces individus ; à chacun aussi il remet, pour le voyage, ou un cheval ou un chameau.
Ensuite, il désigne, à ces premiers compagnons de chasse, la route qu’ils ont à prendre. Il les divise, pour le départ, en une dizaine d’escouades dont chacune a son chef particulier et suit la route qui lui a été fixée. Le rendez-vous général est toujours au delà des frontières sud du Dârfour. Le chef expéditionnaire part aussi par une route différente de celles que prennent les escouades.
Chaque chef d’escouade, en passant par un village ou un bourg, fait battre du tambourin, rassemble ainsi les habitants du pays, leur communique le contenu du firman du sultan, leur indique ensuite les conditions offertes par l’entrepreneur de la chasse à ceux qui suivront son excursion, et promet, par exemple, que le propriétaire de la salatyeh ne prendra pour lui, à la première djébâyeh (ou première répartition et distribution de la première chasse), que le tiers des esclaves que chaque chasseur aura pu atteindre, et, à la seconde djébâyeh, le quart. Généralement, un certain nombre de jeunes Fôriens, surtout de familles pauvres, s’adjoignent à la troupe expéditionnaire.
Le maître de la salatyeh, dans sa route, s’arrête de la même manière dans tous les pays qu’il rencontre, y fait connaître le contenu de son firman, et annonce ses conditions de répartition des esclaves entre lui et ceux qui le suivront. Il arrive de cette façon avec ses chevaux, ses chameaux, etc., à son pays natal, où il reste quelques jours pour se reposer.
Ensuite, il part pour le lieu du rendez-vous général. Une fois qu’il y est arrivé, il prend le titre de sultan, se compose un cortége, une sorte de cour avec ceux auxquels il a délivré les copies du firman, et qu’il a chargés de rassembler autant de compagnons d’expédition qu’il leur serait possible. Il y a de ces sultans de ghazoua qui alors se trouvent à la tête de neuf à dix mille individus, et même plus encore.
Le sultan distribue immédiatement les fonctions de sa cour (et se constitue un corps d’officiers auxquels il assigne les titres et les devoirs des fonctionnaires et officiers qui composent la cour et l’entourage du véritable sultan, du souverain du Dârfour). Cela fait, le chef de la ghazoua est reconnu et appelé sultan par toute l’expédition. Il donne des vêtements à sa troupe ou garde particulière, lui distribue ce qu’il a de chameaux, d’ânes, de chevaux.
Souvent, d’autres individus viennent d’eux-mêmes et sans avoir été recrutés par les chefs d’escouades, s’unir à la Chasse, amenant avec eux leurs chevaux, leurs chameaux et un plus ou moins grand nombre d’amis et de connaissances. Mais tous, sans exception, sont aux ordres du sultan d’expédition, qui désormais a sur tous une autorité souveraine et absolue. Sa parole, ses ordres, ses volontés font loi, et il conserve cette puissance jusqu’à ce que, au retour de l’expédition, il soit rentré dans le lieu même où il a été revêtu du titre de sultan.
Quant à la répartition des produits de la chasse, les règles sont fixées et connues.
Tous les esclaves pris sans résistance et sans combat sont pour le sultan de l’expédition ; il en est de même des esclaves qu’à son passage les mekk fertyt ou rois fertyt des provinces adjointes lui donnent en cadeaux.
Une fois que l’expédition est en chasse, elle pousse ses courses et ses captures aussi loin qu’il lui est possible. Quand elle est parvenue au terme qu’elle voulait atteindre, le sultan, à la nuit, fait annoncer par un maûgueh crieur, que la djébâyeh ou répartition aura lieu le lendemain matin. Cette répartition s’opère de la manière suivante.
Le sultan fait planter et dresser un zérybeh ou clôture circulaire à deux issues. Les gens de la ghazoua viennent à la pointe du jour, chacun avec ce qu’il a attrapé d’esclaves. Si le nombre de ces esclaves est considérable, le sultan, selon qu’il est exagéré ou modéré dans ses prétentions de partage, prend une quote-part plus ou moins forte. Si le sultan est raisonnable dans ses exigences, il se contente, même lorsque le butin est abondant, de prendre un tiers. S’il a des prétentions par trop ambitieuses, il prend moitié.
Le zérybeh dressé pour la répartition est en branches d’arbres épineux, avec deux ouvertures opposées (à la manière de celui que représente la figure 1). Des serviteurs ou gens de la suite du sultan de la ghazoua se postent aux deux issues, et le sultan est accroupi au milieu du zérybeh. Tous les individus de l’expédition amènent ce qu’ils ont capturé d’esclaves, et chaque propriétaire, à tour de rôle, les introduit dans l’enceinte. Lorsqu’il entre, on écrit son nom et le nombre d’esclaves qu’il a avec lui. S’il en a deux, le sultan expéditionnaire en prend un, mais toujours le meilleur ; l’autre reste à son propriétaire et sort avec lui par la porte opposée à celle par laquelle il est entré. On délivre au maître un papier certifiant qu’il ne doit plus rien au sultan, c’est-à-dire qu’il a subi la loi du partage.
Cette cérémonie se répète indistinctement pour tous ceux qui ont fait capture, dût la djébâyeh durer dix jours et même un mois.
L’individu qui n’a pu enlever qu’un seul esclave attend à part jusqu’à ce que se présente un autre individu qui n’ait également qu’un esclave. Alors le sultan prend un des deux esclaves et laisse l’autre en propriété commune aux deux propriétaires. Nous supposons ici que le sultan s’est réservé le droit de prendre la moitié des captures. Quel que soit le lot que le sultan s’adjuge, il le garde dans le zérybeh.
Après le partage terminé, le maître de la salatyeh appelle ceux envers lesquels il a contracté des dettes et auxquels il a promis de s’acquitter à la première djébâyeh dans le Dâr-Fertyt. Il rembourse ce qu’il doit, et dès le lendemain il se remet en route dans une direction nouvelle et en se rapprochant du Dârfour. Il commence une autre chasse. On la poursuit, on enlève, on pille tout ce qu’on rencontre, jusqu’à ce qu’on se trouve à environ un jour de marche des frontières du Dârfour. Alors le sultan fait procéder à la seconde djébâyeh. S’il n’est pas trop exigeant, il ne prend de chaque expéditionnaire que le quart des esclaves capturés ; sinon, il prend le tiers et même la moitié.
Le conducteur en chef d’une chasse prélève sur la quantité des esclaves qui sont devenus sa propriété, ce qu’il doit livrer au sultan souverain, ce qu’il doit remettre en cadeaux aux grands qui l’ont aidé à obtenir sa salatyeh, et ce qu’il doit, à son retour, donner pour acquitter les dettes qu’il a contractées lors de son départ.
Pendant la chasse, le chef sultan a certains droits particuliers de préhension. Ainsi, tout esclave dont la possession est contestée entre deux ou plusieurs expéditionnaires, qui prétendent avoir pris cet esclave, appartient au sultan. Lui appartiennent encore tous les esclaves de ceux qui meurent dans l’expédition, s’il ne s’y trouve pas un parent qui en hérite immédiatement.
Le maître d’une salatyeh, lorsque l’excursion a été heureuse, en retire facilement de quoi donner au sultan ce qui est de droit royal, faire des présents aux courtisans qui l’ont favorisé, payer ses dettes, et avoir en surplus pour lui-même une centaine d’esclaves. Outre cela, les chevaux, les chameaux, les ânes et tous les harnachements et bagages qui ont pu être conservés et ramenés avec l’expédition, sont de droit la propriété du sultan expéditionnaire. Tous ceux à qui, lors du départ, il avait confié des montures, les lui rendent à leur retour. Ils ne doivent garder que les vêtements qu’ils ont reçus. Enfin chaque individu regagne son pays avec le butin que Dieu lui a fait la grâce de pouvoir enlever.
Le conducteur d’une chasse a toujours soin de traiter, plus avantageusement que les autres, les individus dont il s’est composé son cortége d’honneur et sa suite sultanienne ; car c’est par leur coopération qu’il a rassemblé la troupe d’expédition, et par conséquent c’est à eux qu’il est redevable des produits de la chasse. Parfois même il ne prélève rien sur leurs captures, ni dans la première répartition, ni dans la seconde. Ce sont eux encore qui veillent à la sûreté et à tous les besoins du sultan.
A chaque halte, ils font établir un abri pour lui et pour tout ce qui lui appartient ; de plus, ils ont toujours de leurs gens en avant-garde, afin de préparer le lieu de station du sultan pour chaque étape. C’est dans ce but que lors du départ du Dârfour ils emportent à dos d’animaux, des tiges ou cannes de doukhn, des pieux, etc., en quantité suffisante pour en construire chaque jour un enclos ou demeure au sultan. Lorsqu’on se remet en route, ils enlèvent cette construction, retirent de terre les cannes de doukhn, les pieux, chargent le tout sur les bêtes de transport, chameaux ou ânes, et à la halte suivante ils recommencent de même. En un mot, Sa Majesté chasseresse doit la considération, la puissance, l’autorité dont elle jouit, à ceux dont elle s’est fait un entourage particulier, et qui d’ailleurs le servent et le respectent comme les grands de l’État servent et respectent le sultan souverain au Fâcher.
Le chef d’une ghazoua a encore à sa suite des maûgueh ou bouffons, et des individus qui se sont volontairement attachés à lui avec la fonction de falganâouï. Il se choisit aussi, et se désigne, pour compléter sa cour ambulante, un roi des kôrkoa, un roi des korayât, un roi du Soûm-in-dogolah, un Abadyma, un Tékényâouï, un Ab-cheykh, etc. Ces grands, attachés au sultan de l’expédition, s’occupent des provisions et vivres de leur maître, se chargent de le pourvoir de ce qui lui est nécessaire, car au départ on ne se munit pas ordinairement de provisions qui puissent suffire jusqu’au retour. Aussi, lorsque l’expédition arrive sur le territoire des provinces adjointes, elle s’y munit de vivres. Chaque roi de ces provinces rassemble autant de provisions qu’il lui est possible, et les vend à la troupe en voyage. Il donne également en cadeau un certain nombre d’esclaves au sultan et aux gens du cortége. Le sultan, à son tour, fait présent d’habits au roi et aux individus de la suite du roi.
Lorsqu’une expédition cerne une station ou un village des Fertyt, et que les habitants se soumettent sans résistance, le sultan en garde le chef comme prisonnier, le traite avec honneur, lui donne un habit, puis le renvoie à ses subordonnés. Mais le sultan prend parmi eux ce qu’il y a d’hommes, de jeunes gens, de filles, de femmes encore jeunes, en fait son profit, et ne laisse absolument que les vieillards et ceux qui ne lui paraissent pas en état de supporter la fatigue du voyage ou de servir comme esclaves, ou qui ne pourraient être avantageusement vendus.
Au sultan expéditionnaire appartiennent encore, sans partage, les denguyeh, les fekk-el-djébâl et les hâmel. On distingue par le premier de ces noms, les individus rencontrés et pris sans résistance dans les bois ou sur les chemins. Les fekk-el-djébâl sont ceux qu’on a bloqués sur une montagne, et qui se sont rendus à discrétion sans avoir essayé de se défendre. Les hâmel sont les esclaves, ayant été déjà la propriété d’un maître autre que les individus faisant partie d’une salatyeh, et qui se sont échappés.
Le conducteur d’une chasse a le droit, comme sultan, de recevoir au nombre des tribus alliées, ou provinces adjointes, les villages ou stations de Fertyt qui désirent s’attacher au Dârfour à titre de tributaires. (Les tribus fertyt qui s’engagent à ce genre de soumission, se mettent par là à l’abri des incursions déprédatrices qui tous les ans viennent les bouleverser et leur enlever des esclaves.) Le sultan peut encore annuler le privilége de protection précédemment accordé à une peuplade, à un village, dans le cas où cette peuplade ou ce village s’est rendu coupable de trahison ou de mauvaise foi envers le chef de la salatyeh. Le sultan n’est point obligé, pour rompre ces alliances, de demander l’assentiment ou la permission d’aucune autorité. Il a toute liberté d’action, mais sous la condition de se conduire en cela avec justice et équité. (Une fois qu’il a prononcé l’exclusion de telle peuplade du nombre des alliés tributaires du Dârfour, il la traite en ennemie et en enlève ce qu’il y trouve d’individus à son gré.)
Le maître d’une salatyeh conserve sa puissance et l’exercice complet de ses prérogatives pendant toute la durée de l’expédition, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il ait remis le pied sur les frontières du Dârfour et que la troupe qui l’accompagnait se soit séparée. Chacun alors prend la route de son pays. Lors de cette séparation, si le sultan s’est conduit convenablement dans son expédition, c’est-à-dire dans les djébâyeh ou répartitions des captures, chacun fait son éloge, vante sa justice, et lui exprime le vœu de repartir l’année suivante avec lui pour une nouvelle chasse. Mais s’il s’est montré trop avide, infidèle à ses promesses, alors on rompt en visière avec lui ; il n’y a plus ni retenue ni modération, et ce n’est plus autour du sultan déchu qu’un concert général de malédictions et d’injures.
Pendant la durée de l’excursion, les officiers ou vizirs du sultan extra fôrien, et en général la troupe expéditionnaire, s’occupent, comme nous l’avons déjà indiqué, de pourvoir à la nourriture de leur maître ; et pour cela tous cherchent à découvrir les nids ou réserves où les Fertyt cachent leurs grains.
Se voyant constamment en butte aux chasses des Fôriens et des autres peuples voisins, les Fertyt ont imaginé de placer leurs réserves de grains sur les arbres ; ils les y cachent si habilement, qu’un voyageur qui ne serait pas prévenu n’en découvrirait pas une seule. Ils choisissent, pour établir ces cachettes, les arbres les plus touffus et les plus riches en rameaux. Ils en coupent un certain nombre de branches, qu’ils réunissent et lient solidement ensemble, de manière à former une sorte de plancher-claie, ou plan à claire-voie assez serré. Ils étalent ensuite sur ce plancher un lit de feuillage, et par-dessus un lit de bouttâb, c’est-à-dire de balles ou glumes des épis du doukhn. Cette balle conserve le grain, en le garantissant de l’humidité pendant et après l’époque des pluies.
Lorsque le plancher-claie est achevé, on arrange par-dessus une sorte de petite hutte conique en cannes de doukhn, et à laquelle on laisse d’abord le sommet ouvert afin de pouvoir introduire le grain. A mesure qu’on y accumule le grain, c’est-à-dire le doukhn, on tapisse de bouttâb les parois intérieurs de la hutte ; et après qu’elle est remplie, on en ferme l’ouverture. L’épaisseur du feuillage et l’entrecroisement serré des branches des arbres, dérobent au regard ces réserves aériennes ; il n’y a guère que ceux qui en connaissent l’emplacement qui sachent les retrouver. Le Dâr-Fertyt est d’ailleurs presque partout couvert de forêts peuplées d’arbres d’une grosseur monstrueuse et d’un branchage extraordinairement abondant.
Les Fertyt qui habitent les terres élevées, enfouissent leur grain ou doukhn dans des matmoûrah. Ce sont des fosses plus ou moins spacieuses et profondes qu’ils tapissent de bouttâb avant d’y déposer leurs récoltes pour les conserver. Les matmoûrah (ou, selon la forme du pluriel arabe, les matâmyr) sont de véritables silos pratiqués sur les terrains les plus hauts, et préservés ainsi de l’humidité donnée par l’infiltration des eaux des torrents ou des étangs que produisent les pluies.
Les Fôriens se creusent aussi des matmoûrah pour garder leurs grains. Mais les riches, et surtout les grands de l’État, construisent, pour y déposer leurs récoltes, des réserves spacieuses en cannes de doukhn ; ce sont d’assez vastes huttes, appelées au Dârfour dirgâyeh.
Certaines peuplades du Dâr-Fertyt établissent leurs demeures sur des arbres, et n’ont d’autres refuges ou stations que ces constructions singulières... Nous en parlerons tout à l’heure.
Tous les individus qui, chaque année, obtiennent des permis de chasse aux esclaves dans le Fertyt, ne dirigent pas leurs incursions sur un même point. Chacun a son itinéraire indiqué pour le départ et pour le retour. Cet itinéraire est spécifié dans le permis délivré par le sultan ; on y désigne quelles sont les peuplades sur lesquelles l’expéditionnaire, en allant et en revenant, peut conduire ses chasses et faire ses captures ; il lui est défendu de dépasser les limites qu’on lui a déterminées. Ces spécifications sont enregistrées, avec son nom, dans des états qui restent entre les mains du sultan.
Ces précautions ont pour but de prévenir tout désordre ; car, chaque année, le sultan délivre plus de soixante à soixante-dix salatyeh, dont les bénéficiaires partent tous à la même époque. Si l’on ne fixait pas les itinéraires, les troupes allant en chasses se rencontreraient souvent l’une l’autre, se battraient, et les Fertyt des contrées où auraient lieu les rencontres, devenant victimes de ces avides collisions, seraient probablement détruits en peu de temps. Il est rare que deux ou trois expéditions se croisent dans leurs courses.