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Voyage au Ouadây

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. (continued 2)

Dr. (Nicolas) Perron translation

(S. P.)

NOTE 35. PAGE 302.

C’est probablement de la fondation de la ville de Saccatou que veut parler ici le cheykh El-Tounsy ; mais il ignore absolument le nom de Saccatou. Ce nom ne fut donné que plus tard, en 1805, à la ville de Zâky ou Dam-Fôdio.

(P.)

NOTE 36. PAGE 307.

En Orient, le terme de philosophe est une injure, un paronyme d’impie ; de même, franc-maçon, qu’on prononce, au Caire, farmaçôn, est synonyme d’impie, de corrompu, et surtout d’homme sans foi religieuse.

(P.)

NOTE 37. PAGE 319.

La lecture du Coran par de simples fakhy, sortes de lecteurs exercés à la psalmodier, est une œuvre pie. On loue ces lecteurs mercenaires, aux anniversaires des morts, aux fêtes, pendant le Ramadân ou mois de jeûne, etc., et on invite plusieurs personnes à venir entendre la sainte psalmodie.

(P.)

NOTE 38. PAGE 328.

Le zoukhmeh, en Égypte, est fait de plusieurs lanières de cuir enfermées dans une enveloppe aussi de cuir et cousue sur ces lanières, qui ne la débordent que de quelques pouces à l’extrémité par laquelle on frappe. Le zoukhmeh a environ un mètre et demi de longueur et environ cinq ou six centimètres de largeur ; il est légèrement aplati dans toute sa longueur, et épais de deux centimètres. L’extrémité par laquelle on frappe le patient, est un peu plus étroite et plus mince que le reste.

(P.)

NOTE 39. PAGE 329.

Les téna (prononcez l’n par un son nasal seulement) sont les kamkolak ou justiciers, ou administrateurs de la justice. Leur tribunal est en plein air et en permanence sur le Fâcher. Il y a les grands kamkolak et les kamkolak de second ordre. Comme chargés de la justice, ce sont des magistrats de première importance dans l’État, et ils ont une part considérable dans l’administration gouvernementale. Ils sont les substituts, les représentants du souverain, au nom duquel ils jugent, et dont la sanction donne force et valeur à leurs jugements. C’est pour ces raisons qu’ils sont appelés les appuis de l’État. Quant au terme de téna, c’est le nom général et collectif par lequel les Ouadayens désignent le corps des kamkolak tous ensemble.

(S. P.)

NOTE 40. PAGE 332.

Le chichm est une graine noire fournie par le cassia apsus. On enlève la pellicule noire après avoir laissé macérer la graine dans de l’eau de rose. Ensuite cette graine, ainsi mondée, est réduite en poudre et sert comme collyre sec. Il est astringent et très-employé en Égypte dans les ophthalmies chroniques indolentes.

Le nabk-el-karnau est une sorte de pâte assez friable préparée avec le fruit de l’arbre dit nabk-el-karnau, qui est un rhamnus dont le fruit est jaune roux. On pile la pulpe de ce fruit encore frais, après en avoir séparé le noyau. La pâte s’emploie, au Caire, comme médicament astringent et analeptique.

(S. P.)

NOTE 41. PAGE 341.

Les monnaies qui ont cours en Égypte sont très-nombreuses. Je vais en donner une indication avec les altérations ou variations qu’elles ont subies dans leurs noms.

L’abou-medfa ou ryâl abou-medfa, ryâl ou talari à canon, est ainsi appelé en Égypte, et chez la plupart des Arabes, parce qu’on a pris les deux colonnes de l’empreinte pour deux canons. Ce ryâl est la colonnate ou talari d’Espagne, ou piastre forte, peso fuerte, peso duro, que nous écrivons douro d’après la prononciation espagnole.

Le ryâl adjoûz, le ryâl vieux, est l’ancienne piastre forte d’Espagne, dont l’empreinte est en partie effacée et qui a perdu de son poids et de sa valeur.

Le ryâl abou-arba, le ryâl à quatre I, est très-recherché au Soudan ; c’est le même que l’abou-medfa ; il diffère seulement par ce qu’il a IIII auprès de la figure empreinte ; c’est la piastre forte de 1798, frappée à l’effigie de Charles IIII.

La talari d’Autriche ou thaler, aussi à cause de quelques particularités interprétées plus ou moins bizarrement dans le dessin de l’une ou l’autre empreinte, est appelé en Égypte ryâl abou-tâcah ou abou-tâgah, ou abou-chebbâk, ryâl ou talari à fenêtre ; ou abou-ébreh, talari à aiguille ; ou ryâl abou-noctah, talari à point, à cause de deux petites rosaces qui sont sur la parure de l’effigie.

Le ryâl abou-teyrah, talari à oiseau, est de Russie.

Ces différents ryâl sont compris collectivement sous la dénomination générale de ryâl frânsa, c’est-à-dire ryâl d’Europe. Le cinq francs de France est le ryâl fransâouy ; mais le nom général et presque exclusif par lequel on le désigne est ryâl chinco ; c’est le mot cinco, au lieu de cinque, italien. Mais pour les Arabes et les Turks, ce mot n’a pas la signification cinq, c’est un nom abstrait. La pièce de cinq francs de France est appelée parfois aussi ryâl abou-chagarah, le ryâl à l’arbre, allusion aux deux rameaux que présente une des deux empreintes ; et encore abou-choûcheh, ryâl à toupet, à cause de la touffe de cheveux que porte l’effigie royale. Le ryâl à canon est préféré à tous.

Les autres monnaies fractions du cinq francs, ou de la piastre forte d’Espagne, ou du thaler, ou de l’abou-teyrah, ne se voient que très-rarement en Égypte.

En monnaies d’or étrangères, la guinée anglaise est de beaucoup la plus abondante ; après elle, ce sont les sequins et ensuite les doublons. La première est appelée guiné ; les sequins sont les boundoucah ou boundouky (vénitien), les madjiar ; les autres sont appelés dèbloûn. La guiné fransâouy ou le vingt francs français est appelé généralement, surtout dans les divans, par le nom de binto, corruption de l’italien venti, vingt. Par les changeurs, le vingt francs est appelé encore louïgui ; c’est le mot luigi italien, Louis. Le binto moufred est le vingt francs simple, et le binto mizoueg (mizouedj), est le vingt francs double ou pièce de quarante francs.

Le sequin de Venise est désigné souvent par la dénomination de boundouky abou-laûzeh, le vénitien à amande. Le sequin madjiar, dit magar ou madjiar, est spécifié par le nom de magar abou-chebbâk, le sequin à fenêtre.

L’or du doublon équivalant à seize piastres fortes d’Espagne, est assez recherché en Égypte. Mais celui qu’on préfère à tout autre est l’or du boundouky ; et lorsqu’on veut désigner un or du meilleur titre possible, on dit dèhèb boundouky, or de sequin de Venise ; quand on veut désigner un or de mince qualité, on dit dèhèb frengui, or européen, et dèhèb fransâouy, or français.

Voici les noms usuels et les valeurs des monnaies qui ont cours en Égypte, c’est-à-dire principalement au Caire et à Alexandrie ; car les fellâh ou paysans d’Égypte n’ont guère occasion de les voir et à plus forte raison de les connaître. La liste que je donne, je l’ai traduite du dernier tarif du gouvernement pour la fixation des valeurs comparatives des monnaies. Au moment où j’insère ici cette liste (3 juin 1845), le tarif n’a que deux mois de publication. Cette fixation des valeurs monétaires est indispensable pour régulariser le cours des transactions et surtout des ventes et achats de détail ; car pas une seule des monnaies n’est donnée et reçue à son taux réel : toutes sont comptées par la population à un prix plus élevé. On met la plus grande sévérité à prévenir et à détruire ces incertitudes dans le cours des monnaies. Pour avoir un point de comparaison nécessaire à l’intelligence de la liste ci-dessous, il suffit de savoir que la pièce de cinq francs française vaut actuellement, en valeur monétaire égyptienne, 19 piastres et 10 paras, que la piastre se subdivise en 40 paras, et le para en 10 djédyd.

MONNAIES D’OR.

NOMS. VALEURS. POIDS. TITRE.

Piastres. Paras. Carats[247]. Carats.

Doublon (d’Espagne) 313 + 30 140 20 7/8

Demi-doublon 156 + 35 120 »

Quart de doublon 78 + 17 1/2 60 »

Huitième de doublon 39 + 8 3/4 30 »

Guinée anglaise 97 + 20 41 22 1/16

Demi-guinée 48 + 30 20 1/2 »

Portugais ancien 174 + 4 73 1/2 21 47/48

Portugais nouveau 173 + 10 73 1/2 21 7/8

Boundouky 46 + 17 18 23 23/24

Magar, madjiar 45 + 26 18 23 13/24

Binto 77 + 6 33 21 17/24

Monnaies d’or de Constantinople.

Mahmoûdyeh ancien 60 + 22 24 1/2 22 15/16

Demi-mahmoûdyeh 30 + 11 12 1/4 »

Mahmoûdyeh nouveau 50 + 33 24 1/2 19 1/4

Demi-mahmoûdyeh 25 + 16 1/2 12 1/4 »

Foundoucly mahmoûdy ancien 43 + 10 17 1/2 22 15/16

Demi-foundoucly[248] 21 + 25 8 3/4 »

Quart de foundoucly 10 + 32 1/2 4 3/8 »

Foundoucly mahmoûdy nouveau 34 + 10 16 1/2 19 1/4

Demi-foundoucly 17 + 5 8 1/4 »

Quart de foundoucly 8 + 22 1/2 4 1/8 »

Foundoucly sélîmy ancien 36 + 12 17 1/2 19 1/4

Demi-foundoucly 18 + 6 8 3/4 »

Quart de foundoucly 9 + 3 4 3/8 »

Mahboûb sélîmy nouveau 25 + 13 12 1/4 19 11/48

Adlyeh ancien 17 + 16 8 1/8 19 7/8

Demi-adlyeh 8 + 28 4 1/16 »

Quart d’adlyeh 4 + 14 2 1/32 »

Adlyeh nouveau 15 + 28 8 1/8 17 29/48

Demi-adlyeh 7 + 34 4 1/16 »

Quart d’adlyeh 3 + 37 2 1/32 »

Zaryf ancien 3 + 2 2 5/24 13 17/24

Zaryf nouveau 2 + 28 1 29/48 15 2/3

Khairyeh ancienne 20 + 5 9 20 3/4

Demi-khairyeh 10 + 2 1/2 4 1/2 »

Khairyeh nouvelle 17 + 10 8 20

Demi-khairyeh 8 + 25 4 »

Khairyeh medjydy 17 + 10 8 20

Demi-khairyeh 8 + 25 4 »

Quart de khairyeh 4 + 12 1/2 2 »

Monnaies d’or d’Égypte.

Yuzlik (ou 100) 100 + 0 44 1/6 21

Demi-yuzlik 50 + 0 22 1/12 »

Khairyeh de 20 20 + 0 8 1/3 21

Demi-khairyeh 10 + 0 4 1/6 »

Quart de khairyeh 5 + 0 2 1/12 »

Khairyeh ancienne 8 + 32 4 1/2 18 1/8

Khairyeh plus nouvelle 8 + 32 3 15/16 20 7/8

Sàdyeh ancienne 3 + 37 2 18 1/8

Sàdyeh nouvelle 3 + 37 1 17/24 20 7/8

Mahboûb moustafâouy 24 + 8 12 7/8 17 5/16

Demi-mahboûb 12 + 4 6 7/16 »

Quart de mahboûb 6 + 2 3 7/32 »

Mahboûb mahmoûdy 20 + 34 12 16 1/8

Demi-mahboûb 10 + 17 6 »

Quart de mahboûb 5 + 8 1/2 3 »

MONNAIES D’ARGENT

Ryâl abou-medfa 20 + 28 140 88 17/24[249]

Demi-ryâl 10 + 14 70 »

Quart de ryâl 5 + 7 35 »

Ryâl chinco 19 + 10 128 90 1/4

Ryâl amérîca 19 + 0 139 82

Ryâl napolitân 19 + 22 142 82 5/8

Demi-ryâl 9 + 31 71 »

Ryâl châl (moscovite) 13 + 27 146 56 1/4

Ryâl couchly (à oiseau) (Le même que l’abou-tâcah, ou abou-teyrah.) 20 + 0 144 83 1/3

Monnaies d’argent de Constantinople.

Bechlik ancien 16 + 20 135 73 1/2

Bechlik nouveau 2 + 24 71 1/2 20 3/4

Iklik 10 + 0 129 1/2 46 1/4

Yuzlik 11 + 23 150 1/4 46 1/4

Altmichlik 3 + 0 33 1/2 54

Altlik médjydy 4 + 30 66 1/5 43

Demi-médjydy 2 + 15 32 3/8 »

Ryâl nouveau 16 + 35 6 81 3/4

Sittyny médjydy 1 + 3 15 15/16 41

Achrynyeh médjydy 0 + 8 7 2/3 15 3/4

Acharât médjydy 0 + 4 3 1/3 17 1/4

Faddah fart médjydy 10 + 18 88 7 3/4

Altlik 5 + 0 68 44

Piastre 0 + 24 15 24

Altlik hamydy 9 + 15 118 1/2 47 1/2

Catàh mahmoûdy 6 + 6 77 48

Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48

Monnaies d’argent d’Égypte.

Ryâl masry (égyptien) 20 + 0 144 83 1/3

Demi-ryâl 10 + 0 72 »

Quart de ryâl 5 + 0 36 »

Piastre 1 + 0 7 1/4 83 1/3

Achrynyeh (vingt) 0 + 20 3 5/8 83 1/3

Achrâouyeh, ou acharât 0 + 10 1 13/16 83 1/3

Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48

Il y a encore les khamsât ou pièces de cinq paras, sorte de monnaie de billon dont la plupart sont anciennes. Enfin, il y a les acharât ou dix paras en cuivre et les khamsât ou cinq paras en cuivre aussi, et dont on frappe en Égypte une très-grande quantité. On les désigne par le nom de achara faddah et khamseh faddah. On les désigne les uns et les autres par les noms de nahâs, cuivre, khourdet nahâs (turk), brins, morceaux de cuivre, rognures, et dans le vulgaire par cazârah, saleté, et par amryty, du nom d’un village qui ne fournit que des objets grossiers et mauvais. On frappe encore, en assez grande quantité, des paras en cuivre. Le nom de para est un mot turk ; il est parfois employé sous le nom de bara, car l’arabe n’a pas la lettre p. On les appelle nouss, méïdy, faddah. Cependant ces trois noms ne s’emploient pas indifféremment. Le nom de méïdy ne se dit que quand on veut parler d’un seul para[250]. Quant à l’emploi du premier nom, on dit seulement nouss, nousseyn et kâm nouss, c’est-à-dire 1 para, 2 paras, quelques paras. Le mot de faddah ne s’emploie que depuis trois paras inclusivement, et au delà indéfiniment ; ce mot faddah reste toujours invariable. On dit, par exemple, télâté faddah, khamseh faddah, achara faddah, myé faddah, elf faddah, etc., c’est-à-dire trois paras, cinq paras, dix paras, cent paras, mille paras ou 25 piastres. Quand on dit ryâl simplement, ce mot signifie 90 paras. Ainsi, 60 ryâl signifient 135 piastres.

Les monnaies d’or et d’argent de Constantinople ne sont pas très-abondantes en Égypte comparativement aux autres. Les monnaies actuellement frappées en Égypte et les seules frappées en Égypte maintenant, c’est-à-dire les pièces d’or de 100 piastres, de 50 piastres, de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, les pièces d’argent de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, la piastre, les pièces de 20 paras, de 10 et de 5 paras, et enfin les pièces de cuivre de 10 paras, de 5 paras et de 1 para, sont les plus répandues dans le commerce et dans le public.

Pour les monnaies non musulmanes, les plus abondantes sont la guinée anglaise, le vingt francs français, le cinq francs français, le douro ou piastre forte d’Espagne et le thaler autrichien. La monnaie d’argent d’Égypte et de Constantinople se distingue de loin par le seul aspect. Elle est toujours plus noire et plus sale que les monnaies d’argent de tous les autres pays. Elle n’a jamais le poli et l’éclat des autres pièces étrangères. Il semble que le coup du coin qui les frappe n’est pas assez vigoureux. Il n’y a que les petites pièces d’argent égyptiennes qui aient l’œil de l’argent d’Espagne, ou de France, ou d’Autriche, etc.

La monnaie d’or d’Égypte est aujourd’hui très-bien frappée. Sous ce rapport et sous celui du titre, elle est de beaucoup supérieure à celle de Constantinople.

Il reste encore en circulation quelques khairyeh d’or valant 8 piastres 32 paras, et de sàdyeh ou khairyeh valant 3 piastres et 37 paras ; mais le gouvernement les fait disparaître autant qu’il le peut ; toutes les fois qu’on aperçoit cette monnaie entre les mains de qui que ce soit, elle est saisie, coupée en deux immédiatement ; alors le propriétaire n’a plus qu’à la vendre au poids de ce qu’elle contient d’or.

Au Hedjâz et au Soudan, les colonnates d’Espagne sont très-recherchées, et la quantité qu’on y importe est extraordinaire. Mais une fois que ces pièces ont pénétré dans ces contrées, elles y sont presque toutes gardées, enfouies, cachées. Nous en avons vu une preuve en parlant du trésor trouvé au palais du Birny du Bâguirmeh par les Ouadayens.

En Égypte, les monnaies d’or et surtout les monnaies égyptiennes et constantinopolitaines sont très-fréquemment rognées, principalement par les juifs.

Sous le rapport général, le nombre des capitaux morts est considérable. La plus grande partie des musulmans qui possèdent du numéraire, le tiennent caché sans penser à en extraire de profit, soit par transactions commerciales ou industrielles, soit par voie de banque ou de prêt. Ce dernier mode de fructification est même proscrit, en principe, par la loi religieuse.

Voyez la valeur du derhem et du dinâr, à la note 50.

(P.)

NOTE 42. PAGE 342.

En Égypte, les femmes, même celles d’une très-médiocre aisance, ont très-souvent dans la bouche un morceau de loubân. Elles le mâchent longtemps, pour se parfumer l’haleine. Ce loubân est d’un blanc légèrement jaunâtre.

(P.)

NOTE 43. PAGE 348.

Il y a, dans ce passage du texte, l’accoutrement entier d’un cheykh. Le caftân, comme on le sait, se met par-dessous le jubbé et se maintient croisé au moyen de la ceinture. Le jubbé est pardessus le tout ; aujourd’hui, il est remplacé par la faradjyeh, qui n’en diffère que par un peu plus d’ampleur et par la longueur et la largeur des manches.

Pour les jambes, les cheykh n’ont qu’un caleçon large qui vient de la hauteur des reins jusqu’à mi-jambe au plus. Les bas sont un hors-d’œuvre inutile.

La sandale mekkoise est une semelle en cuir qu’on fixe sous le pied par des courroies liées sur le dos du pied, et dont une passe entre les deux premiers orteils. Ces courroies sont variées de couleurs par de petites bandelettes de cuir coloré et surajoutées.

(P. S.)

NOTE 44. PAGE 356.

Les prières de la délivrance sont pour obtenir de Dieu que l’âme du défunt soit délivrée du feu de l’enfer.

Tout musulman qui récite lui-même, à une époque quelconque de sa vie, ou pour lequel on récite, après sa mort, cent mille fois la série des mots suivants : « Coul houa Allah âhad Allah es-samad lam yélid oua lam yoûlad oua lam yékoun laho koufoûän âhadoun, » c’est-à-dire : « Dis ceci : Dieu est le Dieu un, le Dieu éternel ; il n’a point enfanté et n’a point été enfanté, et nul être ne lui ressemble en nature[251], » ce musulman, dis-je, sera sauvé des peines de l’enfer soit à l’avance, soit après sa mort, fût-il déjà dans le feu de la géhenne.

(S.)

Pour expédier plus vite les cent mille récitations de la formule ci-dessus, plusieurs individus se réunissent et la prononcent ensemble. Ainsi, lorsque vingt personnes sont réunies, chacune a cinq mille fois à répéter la phrase rédemptive.

(P.)

NOTE 45. PAGE 356.

Le chapelet ordinaire des musulmans a cent petits grains, y compris le mâdneh. Le grand chapelet, qui correspond au rosaire des chrétiens et dont on se sert pour la prière du pardon, a mille grains, tous du volume d’une grosse noisette et disposés comme nos chapelets. Toujours, dans les petits comme dans les grands chapelets, les grains sont enfilés dans un cordonnet ; jamais ils ne sont maintenus par de petits chaînons de laiton. A la place de la croix, il y a un fragment très-allongé appelé mâdneh, minarêt.

Sur chaque grain on prononce « lâ Ilâh ill’ Allah, il n’y a de Dieu que Dieu. Pour le chapelet du pardon, il faut répéter ces mots soixante-dix mille fois. Afin d’atteindre rapidement au complément de ce nombre, on rassemble plusieurs individus ; on les fait asseoir, accroupis en cercle, sur une natte ; un d’entre eux, comme chef de cérémonie, prononce le premier lâ Ilâh ill’ Allah sur le mâdneh. Chaque priant a alors un grain du chapelet entre les doigts, et répète les mots lâ Ilâh ill’ Allah ; puis il prend un autre grain et dit encore ces mêmes paroles, et ainsi de suite ; de sorte que tout le chapelet passe entre les mains de tous, en tournant dans le cercle des priants ; lorsque le mâdneh revient à la main de celui qui l’a tenu le premier, les mille grains ont voyagé et passé dans les mains de tout le cercle, et chaque priant a prononcé mille fois lâ Ilâh ill’ Allah. Ainsi, sept personnes termineront l’affaire en dix tournées, quatorze en cinq tournées, trente-cinq en deux tournées, soixante-dix en une seule tournée. Si le nombre de 70,000 fois est dépassé, tant mieux ; mais jamais il ne faut rester au-dessous de ce chiffre pour que l’effet soit obtenu ; au prix de 70,000 fois, Dieu ne refuse jamais le pardon. C’est un prix fait.

Au Soudan on compte autrement. Chaque priant a un chapelet ordinaire, 99 grains, plus le mâdneh, 100. A ce chapelet est attaché un appendice de dix autres grains glissant à frottement dur sur la corde qui les traverse. Après chaque cent lâ Ilâh ill’ Allah, on fait descendre un des dix grains surnuméraires du côté de l’extrémité flottante de l’appendice. Quand ces dix grains sont descendus, le priant a dit mille fois les paroles pieuses. Selon le nombre des priants réunis, on calcule à l’avance combien de milliers de fois chacun doit répéter lâ Ilâh ill’ Allah.

Le résultat est le pardon inévitable des péchés du mort, et l’âme est rachetée des feux de la géhenne.

(S. P.)

NOTE 46. PAGE 358.

Le défré ou difrei est une plante aquatique qui se rapproche du riz. La graine est blanche, moins alongée que celle du riz, un peu aplatie comme celle du sésame. Elle est de meilleur goût que le riz.

Le korayb a une graine analogue à celle de la moutarde, mais n’en a pas le goût piquant. On la réduit en poudre pour la préparer en nourriture ; la farine n’a pas de matière liante, elle manque de gluten. Voy. les notes du Voyage au Dârfour.

(S. P.)

NOTE 47. PAGE 372.

J’ai eu la vérification directe du fait indiqué dans ce passage, chez le cheykh El-Tounsy même. Il eut comme hôte, pendant deux jours, un pèlerin ouadayen qui a épousé une des filles du sultan Chérif. Le jeune fils du cheykh jouait avec un petit éventail en plumes d’autruche. Il le présenta au Ouadayen en lui disant de s’éventer ; et soudain notre pèlerin leva les deux mains en repoussant l’éventail, et s’agitant pour éviter d’en recevoir la moindre ventilation. « Non ! s’écria-t-il, non, non ! cela est pour le sultan seul. — Mais tu n’es point au Ouadây. — C’est égal ; si on venait à le savoir, on me tuerait à mon retour. — Et qui, d’ici, ira parler de cela au sultan ? — Qui sait ? » Et le malin enfant du cheykh chercha maintes fois à éventer le bon Ouadayen, qui avait l’œil braqué du côté de l’éventail, et se tenait en garde avec une inquiétude étonnante contre le moindre mouvement de son espiègle ennemi. D’après les découvertes faites dans les ruines de l’ancienne Ninive, à Khorsabad, près de Moussoul, le chasse-mouche ou éventail et le parasol sont tenus par des eunuques placés auprès des princes, et jamais ces insignes n’accompagnent d’autres personnages que des rois. Cette circonstance permet de croire que le parasol, le chasse-mouche ou l’éventail étaient des attributs spéciaux aux souverains. Il en est de même au Ouadây.

(P.)

NOTE 48. PAGE 395.

Le kouldjou est un oiseau à dos noir et à ventre blanc, venant au Soudan à l’époque des pluies ; il est gros comme une poule d’Égypte ; bec noir et pieds noirs ; claquant du bec ; dos à reflets rougeâtres.

(S. P.)

NOTE 49. PAGE 396.

Le kirdâouy est, d’après l’explication verbale que j’ai reçue du cheykh, un long couteau assez grossier, maintenu au poignet gauche par un large anneau ou bracelet en cuir. Le kirdâouy est fixé à ce bracelet de manière que le manche soit du côté de la main, et que le couteau soit appliqué sous l’avant-bras ; la pointe alors dépasse de beaucoup le coude. Le couteau est tenu par la main gauche appliquée sur la poignée, et la main droite peut aller trouver facilement cette poignée et dégaîner au moment du besoin. Les Ouadayens ont toujours le kirdâouy attaché et appliqué au bras, dans le moindre voyage, partout où ils ont à craindre ou présument qu’ils auront à craindre. C’est une arme de défense contre les hommes et contre les animaux sauvages.

Le couteau qui se porte au-dessus du coude s’attache la pointe en bas, avec une cordelle en cuir rouge fixée au fourreau, et n’a guère que six à huit pouces de long. Bien entendu, ces couteaux-poignards sont à lame non fermante.

Les Fôriens portent aussi au poignet une espèce de kirdâouy, mais dont la lame n’est pas plus longue que l’avant-bras.

Le manche des kirdâouy est en bois dur, assez souvent en ébène. La partie du fer qui traverse la longueur du manche en dépasse l’extrémité libre et est recourbée, ce qui la fixe solidement au manche. Parfois ce manche n’est ni en bois ordinaire dur, ni en ébène, mais en courroies fines de cuir rouge ; on entoure la partie du fer qui forme la poignée de quelques chiffons ou de morceaux de cuir, et par-dessus on roule d’abord des courroies rouges ; ensuite on tisse l’enveloppe extérieure avec de très-fines lanières de cuir. Voy. fig. 8.

La lame du kirdâouy a assez souvent une saillie ou crête sur le milieu, à égale distance des deux tranchants.

Le fourreau est en cuir rouge. Il porte, vers le manche du couteau, l’anneau ou bracelet de cuir qui maintient l’arme au poignet. Ce bracelet a de deux doigts à deux pouces de largeur, et est solidement cousu au fourreau. Celui-ci est percé par son extrémité la plus mince, de manière à laisser sortir au moins un pouce de la lame. Cette disposition est constante ; car l’individu peut être surpris par une circonstance particulière et subite, ou bien il ne veut porter qu’un léger coup de pointe, et dans ces cas, ou il n’a pas le temps de dégaîner, ou il ne veut pas dégaîner, et il frappe de la pointe qui saille du fourreau.

Les individus de distinction se font des fourreaux, pour leurs kirdâouy, en peau de crocodile et d’une blancheur remarquable.

(S. P.)

NOTE 50. PAGE 409.

L’histoire que je viens de raconter me rappelle une aventure arrivée à Ahmed, fils de Toûloûn, sultan d’Égypte. Toûloûn un jour envoya Ahmed chercher quelque chose dans l’intérieur de son palais, et Ahmed surprit une concubine de son père avec un esclave. La concubine se crut alors perdue ; elle sentit bien qu’elle allait être dénoncée à Toûloûn. Elle ne dit mot à Ahmed, et dissimula son trouble et son inquiétude. Elle attendit que le sultan rentrât dans l’intérieur du palais ; alors, les yeux en larmes, elle alla se présenter au prince. Toûloûn la voyant tout éplorée, se sentit ému, car il l’aimait. « Que t’est-il arrivé ? lui dit-il. — Prince, répondit-elle d’un air malicieusement innocent, peut-il te convenir que ton fils cherche à me séduire ? Si je n’avais usé d’adresse avec lui, si je ne lui avais donné rendez-vous pour un autre moment, il allait tout à l’heure me soumettre à son caprice, ou me tuer. »

Toûloûn, étonné et furieux, résolut immédiatement de faire périr son fils ; cependant l’amour paternel se révoltait à l’idée d’un pareil spectacle. Toûloûn écrivit à un de ses intendants : « Aussitôt que tu recevras cette lettre, tranche la tête à celui qui en est porteur, et cela sans demander aucune explication. Salut. » Le prince plie la lettre, appelle son fils et lui dit : « Va porter cette lettre à un tel. Qu’il exécute l’ordre qu’elle contient ; puis reviens à la hâte. »

Ahmed se met en devoir d’obéir et se fait seller un cheval. L’esclave qui avait été surpris en délit, voulant en apparence être agréable à Ahmed, et espérant en même temps faire accroître encore la colère et l’indignation de Toûloûn, qui verrait la négligence de son fils à exécuter des ordres pressants, s’approche du jeune prince et lui dit : « Où va mon maître ? — Mon père m’envoie porter un ordre à un tel. — Mon maître voudrait-il me faire l’honneur de me charger de cette commission et de le dispenser de cette fatigue ? Vous pouvez compter sur mon zèle et mon exactitude. » Ahmed accepte, remet la lettre à l’esclave et reste au palais.

Le lendemain, se présente à Toûloûn un envoyé de la part de l’intendant, et ayant à la main une musette ou petit sac et une lettre ainsi conçue : « Après vous avoir baisé les mains, je vous annonce que j’ai exécuté vos ordres. Je vous expédie la tête de celui que vous m’avez ordonné de mettre à mort. Je vous l’envoie par le porteur de ce billet. » Toûloûn examine la tête et reconnaît une tête d’esclave. Il appelle son fils Ahmed. Celui-ci arrive. « Qu’as-tu fait, lui dit le sultan, de la lettre que je t’ai chargé de porter à mon intendant ? — Je l’ai confiée à l’esclave un tel, qui me l’a demandée, et m’a juré par ta vie de la remettre à l’adresse indiquée. — Qu’y a-t-il donc eu entre toi et cet esclave ? » Ahmed se tut. « Dis-moi la vérité, » repartit vivement Toûloûn. Alors Ahmed déclara qu’il avait surpris cet esclave avec une concubine, et il la nomma. « J’ai gardé le silence, ajouta-t-il, dans la crainte d’être cause de leur perte à tous deux. »

Toûloûn examina et vérifia le fait, reconnut l’innocence de son fils, et condamna à mort sa concubine.

Miséricorde de Dieu sur Ibn-Aroûs le Tunisien, qui a dit ces deux vers !

« Mon cher, tu m’as dit : « Va me chercher du hâk ; » et pour ton argent, je t’en ai apporté.

« Qui fait le bien, trouve le bien ; et qui fait le mal, se perd. »

(Ces vers ne sont pas construits, en arabe, sur un mètre prosodique régulier, mais sur un mètre vulgaire. Ils doivent être lus dans l’arabe selon la prononciation populaire, c’est-à-dire sans les voyelles finales des mots. Quant au mot hâk, il n’a pas de sens. Celui qui l’a prononcé l’a dit au hasard, n’ayant pour but que d’envoyer chercher au marché un objet imaginaire.) Voici l’aventure qui a donné lieu à la composition de ces deux vers.

Le cheykh Ibn-Aroûs ou Ahmed-Ibn-Aroûs était encore enfant quand son père mourut. La mère d’Ahmed se remaria. Le nouveau mari prit en aversion Ibn-Aroûs comme fils d’un autre lit. Notre homme un jour rentra à la maison avec des fruits. Il voulait les manger seul. Arrive subitement Ibn-Aroûs. Le beau-père, déconcerté, cherche un prétexte pour éloigner l’enfant et se régaler à l’aise. « Ahmed, dit-il à Ibn-Aroûs, prends-moi ce dânek[252] et va chez l’attâr (épicier-droguiste, ou à peu près) m’acheter de ce qu’on appelle du hâk. »

L’enfant acceptant l’indication comme vraie, prend le dânek et va chez tous les attâr, demandant partout : « Avez-vous du hâk ? » Et de partout on lui répond : « Non. » Il passe par hasard près de jeunes enfants qui avaient un gros scorpion attaché avec un fil et leur servant de jouet. Et les enfants répétaient : « hâk, hâk, » c’est-à-dire : à toi ! prends ! Alors, Ibn-Aroûs leur dit : « Est-ce qu’on appelle cette bête-là hâk ? — Certainement. — Eh bien ! prenez donc ce dânek, et donnez-moi votre hâk. Depuis une heure j’en cherche de tous côtés et je n’en trouve pas. » On accepte l’offre. Ahmed donne son dânek et emporte le scorpion. L’enfant ignorait que la piqûre en est parfois mortelle ; mais heureusement Dieu le préserva de malheur. Ahmed regagna la maison. « M’apportes-tu du hâk ? lui demanda le beau-père. — Oui. — Où est-il ? — Le voici. — Voyons ! donne-le-moi. » Notre homme tend la main, et l’enfant lui remet le scorpion. Le beau-père en fut si vivement piqué qu’il en mourut. Ce fut alors qu’Ibn-Aroûs rima les deux vers que j’ai cités.

De pareils exemples il y a à conclure la vérité de cette parole de Dieu : « La méchanceté revient toujours sur celui qui la fait ; qui fait le mal, reçoit la récompense du mal. » Le Prophète a dit aussi : « L’homme recueille selon ses œuvres : le bien pour le bien, le mal pour le mal. » De là cette maxime : « Qui creuse un fossé pour perdre son frère, y sera précipité par la main de Dieu. »

L’aventure suivante offre encore le même sens moral. Un roi avait deux favoris pour convives habituels ; mais l’un d’eux était jaloux de la considération dont le roi honorait son collègue, d’ailleurs plus récent dans l’amitié du prince. Le piquant de la conversation du nouveau courtisan, sa vivacité d’esprit avait séduit le roi et captivé son amitié. L’ancien favori imagina, pour perdre son compagnon, de lui préparer un mets assez recherché alors, mais dans lequel on mit exprès beaucoup d’ail.

Le jaloux invite son émule à dîner, et fait servir le plat à l’ail. L’invité, excité par l’apparence et aussi par le haut goût du mets, en mange abondamment, à pleine satiété ; puis, son collègue lui dit : « Maintenant, garde-toi bien d’approcher du roi tant que ton haleine conservera une odeur d’ail ; le prince ne peut la supporter ; et si d’aventure il t’appelait, aie bien soin de ne pas lui laisser sentir l’odeur d’ail : ce serait assez peut-être pour qu’il te prît en haine. » Le conseil fut reçu comme sincère. L’invité se retira chez lui, et son rival alla chez le roi. « Prince, lui dit-il, j’ai une communication à vous faire. — Voyons ! laquelle ? — Vous accordez votre bienveillance à des gens qui ne la méritent pas ; vous admettez à vos côtés des gens qui ne devraient pas vous approcher de si près. — Qui veux-tu désigner par là ? — Notre commensal ordinaire. Il prétend que vous avez mauvaise haleine, et qu’il ne s’assied jamais à votre table qu’avec une incroyable répugnance, dégoûté qu’il est de l’odeur repoussante qui vous sort de la bouche. Si vous doutez de la vérité de ce que je vous dis, tenez ! envoyez-le chercher sur-le-champ ; faites-le approcher très-près de vous ; feignez que vous ayez quelque chose de secret à lui confier, et vous verrez de quelle manière il détournera la tête. »

Le roi, furieux, fit appeler le favori absent, qui d’ailleurs ne se doutait nullement des manœuvres hostiles de son collègue. Le favori, malgré son odeur d’ail, se vit obligé d’obéir. Le roi l’accueillit avec affabilité, comme d’ordinaire, le reçut d’un air souriant et l’invita à s’approcher ; mais notre homme tremblait de laisser sentir en lui l’odeur d’ail, et il détournait sans cesse la face. Le roi, alors persuadé de la vérité de la dénonciation qui lui avait été faite, dit au dernier venu : « Voyons, passe la nuit au palais ; j’ai besoin de toi pour une affaire importante. Lorsque je t’appellerai, tu entreras ici par telle porte secrète. »

L’autre courtisan, vizir de malheur, était présent, et ces dernières paroles accrurent encore sa jalousie. « Quoi ! se dit-il, j’ai dénoncé mon rival pour l’éloigner d’ici, et voilà que j’ai seulement réussi à le rapprocher encore plus intimement du roi. » Il attendit que son collègue sortit, et il alla lui dire : « Je serais bien aise de passer ici la nuit avec toi. — Très-volontiers ; comme il te plaira. » Et ils allèrent ensemble à l’appartement qu’avait désigné le roi. Cet appartement était assez éloigné de celui où restait Sa Majesté. Dans l’espace intermédiaire, on creusa immédiatement, et par ordre du prince, une grande fosse sur laquelle on arrangea ensuite un faux sol mince et fragile ; tout près de là furent apostés des esclaves, avec ordre d’épier le moment où ils entendraient tomber quelqu’un dans la fosse, afin de se hâter alors de la combler de terre.

Les deux courtisans passèrent une partie de la nuit à causer ; puis notre jaloux fit semblant d’avoir envie de dormir ; il bâilla plusieurs fois ; son collègue fut, par contagion, pris de la même envie, et céda au sommeil. Son compagnon se tint éveillé. « Bonne occasion ! se dit-il ; il ne faut pas la perdre. Je vais rester ainsi jusqu’à ce que le roi appelle ; j’irai à lui, et je lui montrerai que mon rival ne met ni attention ni souci à exécuter les ordres de son maître. « Vous lui avez recommandé, dirai-je au prince, de rester éveillé jusqu’à ce que vous l’appelassiez ; il n’a pas tenu compte de votre recommandation ; il s’est endormi. Dès que j’ai entendu votre ordre, j’ai cru devoir accourir. Le roi, mécontent, chassera cet homme qui me fait ombrage, et l’éloignera du palais pour toujours. »

Notre jaloux veille. Sur le dernier tiers de la nuit, il entend la voix du roi qui appelle. Le courtisan s’empresse de se lever, d’aller répondre. Et l’autre dormait profondément ; il n’entendit rien, ne s’aperçut de rien. Le traître ouvre la porte secrète, et d’un pas empressé marche dans les ténèbres. Il tombe dans la fosse, et en un clin d’œil les esclaves l’ont comblée de terre. Il meurt étouffé.

Au matin, le courtisan endormi s’éveille. Il se voit seul. « Le roi t’a appelé pendant la nuit, lui dit-on, mais tu ne l’as pas entendu ; tu dormais. » Le courtisan s’habille, se parfume, et se présente au roi. Le roi, étonné de le revoir, appelle les esclaves. « Comment, leur dit-il, avez-vous donc accompli mes ordres d’hier ? — Nous les avons suivis avec la plus scrupuleuse exactitude. Nous avons enseveli, étouffé sous la terre celui qui est tombé dans la fosse. » Alors le roi s’adresse au courtisan : « Où donc est ton ami ? — Prince, que Dieu vous conserve ! mon ami était avec moi hier soir. Nous avons causé très-longtemps ; le sommeil nous a gagnés ; il s’est endormi le premier ; je me suis endormi peu après ; j’ignore ce qui lui est ensuite arrivé. A mon réveil, mon ami n’était plus avec moi. »

Le roi, stupéfait, ordonne de nouveau de creuser la fosse, et on y trouve le courtisan mort. Alors le roi dit à l’autre : « Qu’y avait-il donc entre vous deux ? — Rien, que je sache. Nous étions bons amis, je le crois. Seulement, hier il m’a invité à manger avec lui, et il nous fit servir un excellent plat, mais fortement assaisonné d’ail ; j’en ai beaucoup mangé. Après le repas, mon ami m’a conseillé d’éviter, ayant à la bouche l’odeur d’ail, de m’approcher trop près de vous, parce que cette odeur vous déplaît et vous répugne. Peu après que je suis sorti de chez mon ami, vous m’avez appelé ; j’ai dû obéir ; je suis venu. Mais quand vous m’avez fait approcher de vous, j’ai eu peur que vous ne sentissiez en moi l’odeur d’ail, et je me suis tenu constamment la face détournée de vous. Voilà tout ce qui s’est passé ; je ne sais rien de plus. »

Le roi reconnut là un récit sincère, et comprit que la jalousie avait amené la perte de l’autre convive. Ensuite le roi raconta tout ce qui s’était passé la veille. « C’est pour toi, dit-il à son courtisan, que j’avais fait creuser la fosse ; mais tu étais innocent, et pour cela tu l’as évitée. Lui, conduit par des intentions criminelles, est tombé dans le précipice. »

Honte à la jalousie ! Notre saint Prophète a dit : « La jalousie mange et dévore le fruit des bonnes œuvres, comme le feu mange et dévore le bois. » Et un poëte a rimé ces deux vers :

« Dis à l’homme jaloux de mon bien-être : « Sais-tu bien à qui tu sembles reprocher cette aisance ?

« C’est Dieu, ce sont ses décrets souverains que tu parais blâmer. Il t’est donc bien pénible de voir ce qu’il m’a donné ! »

(S.)

NOTE 51. PAGE 414.

La contenance de la jeune fille durant la scène tragique dont nous parlons, n’a rien d’extraordinaire au Ouadây. Si son nouveau prétendant eût bougé sous le couteau, s’il eût témoigné la moindre peur, il était répudié par la fille. Les Ouadayennes ne veulent pas d’amants ou de maris poltrons ; elles ne veulent pas se mettre sous la protection d’un homme incapable de faire face au danger, à la douleur, à la mort, et par conséquent incapable de protéger, de défendre la femme qu’il prendrait.

(S. P.)

NOTE 52. PAGE 415.

Allusion comique au grand Alexandre des Arabes, surnommé le Bicorne. Il fut prophète, et contemporain d’Abraham. Voy. notes du Voyage au Dârfour.

(P.)

NOTE 53. PAGE 420.

Le châyeh, nom qui me paraît singulièrement rapproché du mot saie, sayon, sagum, σάγος, vêtement de guerre des Perses, des Romains et des Gaulois, est une sorte de couverture piquée, fourrée de coton comme une courte-pointe, et dont s’affublent, en guerre, les cavaliers fôriens.

Les couvertures des chevaux sont de même facture, et représentent exactement la forme des grands caparaçons des anciens chevaliers. Ces caparaçons descendaient presque jusqu’à terre, et ne laissaient guère que la tête du coursier à découvert ; parfois même ils le couvraient tout entier. Au Soudan, et surtout au Dârfour, les caparaçons vont jusqu’à mi-jambe.

(P.)

NOTE 54. PAGE 428.

Yâ ouendai a ici le sens de provocation ; le texte de ce passage l’explique par Bism Illah, qui signifie au nom de Dieu, mais qui est une forme d’appel, d’incitamentum, et qui se traduirait, selon l’intention, non selon les mots, par : « Avance ! »

Ouendai, en fôrien, est un terme d’injure employé très-fréquemment ; il veut dire proprement, émule, rival, égal, et répond au vieux mot compaing (compagnon), mais toujours avec le sens de : qui a pris pour femme la répudiée d’un autre. Dans la circonstance dont l’auteur parle ici, le disgracié compare la place qu’il a perdue à une femme qu’il aurait quittée ou qu’il aurait répudiée.

Voici comment le cheykh El-Tounsy indique, par un commentaire placé dans le texte, les usages du mot ouendai, égal, semblable. « Dans le cas actuel, on veut dire : « Toi qui es mon semblable, mon égal, mon collègue. » Le mot ouendai, dans le sens primitif, s’applique à l’un et l’autre de deux individus qui ont épousé les deux sœurs ; alors chacun est le ouendai de l’autre, semblable et égal à lui par sa femme.

« Ensuite, par extension, celui qui a été porté aux fonctions qu’avait un autre, est alors son ouendai. On donne encore ce nom à celui qui, ayant demandé une femme en mariage, a d’abord été bien accueilli par le père et la mère de cette femme, puis a été supplanté par un autre qui l’a demandée après lui, obtenue et épousée, puis enfin, un jour de bataille, est venu provoquer le rival préféré à se jeter avec lui dans la mêlée. Enfin, on applique encore le nom de ouendai à celui qui, ayant répudié une femme, s’en est ensuite repenti, a voulu reprendre sa femme, et l’a vue alors convoler à d’autres noces. »

(S. P.)

NOTE 55. PAGE 429.

Depuis la Haute-Égypte jusqu’au Sennâr et au Soudan, au moins dans le Soudan oriental, c’est-à-dire dans la moitié est du Soudan, farkhah, employé dans ce passage pour dire la belle, en parlant de lances, signifie jeune fille, jeune esclave, une belle. Presque dans toute la moyenne et la basse Égypte, farkhah veut dire poule, poulette. Dans ce dernier sens, au Soudan, on emploie le mot dedjâdjeh, employé aussi dans cette signification en Syrie, etc. En Égypte, djârieh signifie femme ou fille esclave, qu’elle serve ou non comme concubine à son propriétaire.

— Les vélites romains, sortes de voltigeurs irréguliers, avaient pour armes un arc, une fronde et sept javelots (tela). Les hastaires avaient primitivement de longues lances (hastæ). Les cavaliers eurent aussi, dans un temps, deux javelines (pila). Les hastes ou longues piques, hastæ, sont les analogues des farkhah du Dârfour. On sait que Pline composa un traité sur la manière de se servir de la javeline à cheval : De jaculatione equestri.

NOTE 56. PAGE 430.

Les Himiarites, peuple d’origine arabe de la souche de Saba, dans l’Yémen, sont les Homérites, Homeritæ des Latins. Zoû-Yézen, un des rois de Himiar ou des Himiarites, vivait environ un siècle avant l’islamisme. Son fils Seyf vit Abd-el-Mouttaleb, aïeul de Mahomet. Abd-el-Mouttaleb prolongea ses jours, dit-on, au delà de cent ans.

(P.)

NOTE 57. PAGE 458.

Dououein, prononcez l’n par un son nasal sourd. Les hommes de dououein, signifie les Fôriens. Ce nom leur est donné par les Arabes du Dârfour, parce que les Fôriens, pour appeler quelqu’un, disent : yâ dououei. L’n finale de dououein est ajoutée par les Arabes.

(S. P.)

Gens de dououei ou de dououein rappelle, pour la forme, l’ancienne appellation : les gens d’oc, les gens de la langue d’oc.

(P.)

NOTE 58. PAGE 458.

Voici la transcription de ces vers et des vers qui les précèdent. Ceux qui sont à l’éloge du sultan sont entièrement arabes, mais selon le langage corrompu et la prononciation vicieuse des Arabes des contrées dont il est question ici.

Marag (marac, par le câf guttural) ; oua cheddô lô (chaddoû laho) àla men oummou horrah, — mouhhagguel (le g est pour djim) min el-arbaàh oua-l-khâmseh ghourrah. — Youguellil fy-l-matammeh (ce mot, de forme arabe, signifie camp) yemsik yégourrah (yédjourrou-hou) ; — oummân (pour oummahât) en-nâs khadam oummoû (pour oumm-hou) ouaheîd-hâ (diminutif de ouâhed) horrah.

Les vers à l’éloge de Kourra sont en fôrien mêlé de quelques mots arabes : — Marag cheddo-lô àla tôto — oua-l-kirtim (trompettes) békâ (pleurent, crient) em-maûgàouy korak-lo (devant lui ; lo est pour laho). — Kôrko (criez) nebbézôh (nebbezoû-hou, vantez-le) — nâs dououein djôlô (sont venus en foule) — Kourra bilâ (sans) sîya (mal, injustice) — El-Khalki (la syllabe ki doit être écrite par un câf guttural) khâfoh (pour khâfoû-hou).

(S. P.)

NOTE 59. PAGE 459.

Ces poëtes rappellent les aèdes, ἀοιδοί, ou chanteurs que les chefs guerriers des anciens Hellènes avaient à leur service, et qui les suivaient aux batailles. Souvent même les aèdes combattaient aussi. Poëtes de nature, inspirés par l’heure, échauffés par la mêlée, nourris d’anciennes légendes, ils improvisaient au milieu de leurs frères d’armes qu’ils animaient et enthousiasmaient. Ils furent les pères des vieux bardes et des scaldes.

(P.)

NOTE 60. PAGE 462.

Le faguyh Mouça avait la prétention de donner pour vers des phrases arabes en apparence cadencées ; elles étaient farcies de fautes de grammaire et d’orthographe, et étaient même sans rimes. Voici de ces espèces de vers, à l’éloge des femmes :

Sadrik satyhan kenno (kéennaho) lôhan djeiiéroh

Sâdâ faguyha-l-nâci kân kettâbâ

Ehlik izâzan yehfazoû es-soultân

Chartik bacar ouâlâ rouboù Corân.

« Ta poitrine est (lisse comme) une surface bien polie ; il semble que ce soit une planchette (à écrire) luisante, enduite de chaux,

« Et trouvée par un faguyh qui ensuite y a tracé des caractères[253].

« Tes parents sont haut placés ; ils veillent à la personne du sultan.

« (Veux-tu accepter de moi) pour douaire des bœufs, ou bien le quart du Coran ? »

(S.)

D’après l’explication que m’a donnée le cheykh El-Tounsy, le sens réel de ces vers est différent de celui qu’ils présentent au premier aspect. Le prétendu poëte veut dire :

« Ta poitrine est douce comme une surface bien polie ; elle est large et parée de kharaz, et elle charme les regards comme une jolie planche bien lisse que moi faguyh j’aurais ornée de lettres !! Veux-tu pour prix de ta main, pour douaire, que je te donne un nombre de bœufs, ou bien que je lise le quart du Coran ? »

Cette dernière proposition en rappelle une semblable dont l’accomplissement fut consacré jadis par Mahomet lui-même. — Une jeune femme vint s’offrir au Prophète arabe pour qu’il l’épousât. Le Prophète refusa et dit à ses disciples : « Qui de vous veut se marier avec cette femme ? — Moi, répondit l’un d’eux. — Quel douaire lui donnes-tu ? — Je n’ai rien, reprit le disciple. — Pas même un anneau de fer ? — Non, pas même un anneau de fer ? — Eh bien ! récite à titre de douaire la sourat ou chapitre de la Vache. » (C’est le chapitre II du Coran.) Le disciple récita la sourat indiquée, et le mariage fut conclu.

(P.)

NOTE 61. PAGE 465.

Cette note est la fin d’un chapitre ; mais cette fin ne se trouve plus en place convenable, à cause des transpositions que j’ai cru devoir faire dans l’original. C’est pour cela que ce passage est renvoyé aux notes.

« Nous terminons ici ce chapitre, dit le texte. Ce que j’ai indiqué, relativement au but que je voulais atteindre, me semble assez explicite pour faire comprendre les habitudes militaires des contrées dont j’ai parlé. Je passe à ce qui regarde les cérémonies du mariage, et je décrirai ce qu’elles ont d’intéressant et de curieux. Je dirai les fêtes qui les accompagnent, les jeux, les repas, les danses, les zikr et leurs formes. Et Dieu est le secours des hommes, leur aide pour le succès de ce qu’ils se proposent. »

(S.)

Le zikr, dont nous avons déjà parlé dans les notes du Voyage au Dârfour, est une cérémonie dans laquelle plusieurs personnes réunies récitent en forme de psalmodie, à intervalles variés, les différents noms et attributs de Dieu. C’est un genre de prière accompagné de mouvements perpétuels, de salutations et de balancements singuliers dont l’effet est de porter à l’extase ou à l’émotion religieuse les priants excités déjà par les cris sourds et pectoraux au moyen desquels ils pensent devoir invoquer les bénédictions de Dieu. Parfois plusieurs priants tombent étourdis et frappés d’une sorte de congestion cérébrale. Ces cérémonies ont quelque chose de sauvage, de pénible à voir, parfois aussi quelque chose de bouffon, et toujours beaucoup de ridicule.

Les zikr ne sont pas d’ailleurs considérés par la majorité des ulémas comme œuvres de grande utilité. Je n’ai jamais vu d’uléma se mêler personnellement et comme acteur dans un zikr. Jamais non plus on ne voit un uléma se soumettre au daûceh. Dans le daûceh, un certain nombre d’hommes se couchent à plat ventre par terre, à la file les uns des autres, bien rangés en ligne, bien serrés côte à côte, et un cheykh, à cheval, passe au pas sur eux tous. Il y a toujours quelques pieux patients qui ont de la peine à se relever, ou qui ne peuvent plus se relever ; mais on dit alors que c’est la grâce de Dieu, une sainte extase qui les pénètre, les absorbe, les agite ou les stupéfie. Gardez-vous bien de dire que l’extase prétendue est dans une côte cassée, une violente contusion, etc., vous auriez tort. La puissance du saint à la fête duquel s’opère cette cérémonie empêche que jamais malheur arrive, et il n’en arrive jamais, ce qui est, disent les musulmans, une preuve de la divinité et de la supériorité de leur religion. Ce sont des miracles que tous les ans, à jour et heure fixe, Dieu fait et doit faire pour démontrer, au moins quelques fois l’an, la vérité de l’islamisme. Tous les ulémas vous répètent cela avec l’air le plus pénétré du monde ; mais dites-leur, et je le leur ai dit vingt fois, de se mettre sous la patte du cheval officiant dans cette sainte cérémonie, pas un n’en veut entendre parler ; ils craignent pour leurs côtes. Quant aux patients qui restent à terre, on les enlève vite, et il n’en est plus question. Voy. Mœurs et coutumes des Égyptiens modernes, de M. Lane, en anglais.

(P.)

NOTE 62. PAGE 492.

Le para, comme nous l’avons déjà dit à la note 41, est appelé en langage vulgaire nouss, c’est-à-dire demi. Cette dénomination se rapporte à l’invention d’une petite monnaie qui pesait primitivement une demi-drachme d’argent, et qui fut frappée pour la première fois par Mouéiïed, sultan d’Égypte ; et de là, par altération du nom de ce prince, on appela cette monnaie méydy. On continua à la frapper ; mais peu à peu elle perdit ou on lui fit perdre de son poids, et sa valeur se réduisit à presque rien ; en sorte qu’il n’en est pour ainsi dire plus resté que le nom et une sorte de vieille monnaie, mince comme une pelure d’oignon, de la valeur d’un para.

(S. P.)

NOTE 63. PAGE 497.

Damyreh est le nom de deux petits villages dans la province du Gharbyeh ; l’une est le petit Damyreh, l’autre le grand Damyreh. Le cheykh connu sous le nom de Damiry est l’auteur d’un ouvrage de zoologie.

(P.)

NOTE 64. PAGE 509.

Le seau de son puits se déchira. Cette expression figurée repose sur la manière dont on fait les seaux au Soudan et en Égypte. Chaque seau est un morceau de cuir solide, carré long, dont les deux bouts et un des deux bords sont cousus. Un bâton attaché en travers sur l’ouverture sert à saisir le seau.

(P.)

NOTE 65. PAGE 515.

Les quelques lignes renfermées entre deux parenthèses sont une note que j’ai reçue verbalement du cheykh El-Tounsy. Elle m’explique pourquoi je n’ai pas trouvé dans les cartes géographiques que j’avais à ma disposition le nom des Toubou-Turkmân. Ils ne se sont jamais ou presque jamais présentés aux voyageurs. — Le désir de prendre leur talion sur Ahmed fut la cause occasionnelle qui les amena sur le passage de la caravane.

(P.)

NOTE 66. PAGE 522.

Les saàdyeh et les rifâyeh sont deux corporations qui existent encore actuellement en Égypte. Ce sont des sortes de psylles se donnant comme sorciers et magiciens, maniant impunément serpents, vipères, scorpions, avalant vifs ces reptiles et insectes, avalant aussi des clous, du verre, etc., le tout par la grâce et protection du chef dont ils sont les adeptes dévoués et confiants, les uns consacrés au cheykh Saàd-ed-Dyn, leur patron, les autres au cheykh Rifâah, aussi patron. Au Caire, on a plus de confiance dans les saàdyeh ; à leurs cérémonies religieuses, ils battent d’un petit tambourin qui a la forme du daraboukkah.

Les tchaouîch et les dalatlyeh précédaient les princes en public, et battaient alors de petits tambourins comme on en voit encore en Égypte dans presque toutes les fêtes et réjouissances publiques et particulières. L’usage de battre du tambourin devant les princes fut aboli en Égypte par Mohammed-Aly-Pacha, lors de la création du nizâm ou des troupes régulières.

(S. P.)

NOTE 67. PAGE 524.

Il y a une vingtaine d’années, les milâyeh (voy. notes du Voyage au Dârfour) étaient importés de Basrah en Égypte, sous le nom de milâyeh du Hedjâz. Ceux qu’on fabrique maintenant en Égypte, à Bacyoûn, sont de qualité bien supérieure, et se vendent de 60 à 70 piastres. Ceux de Basrah ne valent que 30 à 40 piastres.

(S. P.)

NOTE 68. PAGE 534.

Les keloûd sont des peaux de chèvres ou de moutons, tannées et teintes en rouge. Nous avons vu ailleurs comment, au moyen d’une substance végétale, se préparent ces cuirs colorés. Ils servent au Dârfour, au Ouadây, etc., à faire surtout des houroûz, étuis cylindriques, ou bien enveloppes plates triangulaires, bien fermés et cousus, dans lesquels sont placés des talismans préservatifs, c’est-à-dire des bouts de papier sur lesquels on a écrit des paroles du Coran.

Les houroûz se portent, sur la chair, jusqu’au nombre de sept ou huit, au-dessus du coude droit et au col ; ils servent de talismans et de parure pour les jeunes gens surtout. Le jeune homme qui en a sept ou huit au bras droit, plus un couteau dans sa gaîne en cuir rouge au-dessus du coude gauche, relève avec fierté et d’un air résolu les larges manches de sa blouse. Le cheykh El-Tounsy, l’auteur de ce Voyage, portait toujours huit houroûz à droite et un couteau à gauche, et, à ce qu’il m’a dit, il était, en raison de cela et de sa personne avenante, parfaitement bien venu auprès du beau sexe.

Les houroûz s’attachent au bras par de jolies cordelles faites de minces lanières de keloûd.

Le keloûd se colore en noir en mettant un peu de terre sur la surface rouge, et en la frottant alors quelques instants sur un fer de lance ou une simple tige de fer. Par le frottement seul, sans mettre de terre, la couleur rouge passe également au noir, mais beaucoup plus lentement. Le keloûd noirci sert principalement à fermer les deux extrémités des houroûz cylindriques.

Ce sont des keloûd rouges qu’enleva en grand nombre la princesse touboue, et il fallait consentir à les lui donner sans la moindre opposition ; car tous les Toubou, sans exception, sont d’une exigence égale à leur vigueur, à leur audace, à leur opiniâtreté. Ils sont d’une légèreté et d’une vitesse extraordinaire. Leur habileté à manier le chameau à la course, à sauter dessus, même quand l’animal est au galop, a quelque chose de merveilleux.

(S. P.)

NOTE 69. PAGE 546.

Il y a plusieurs années, les pèlerins du Maghreb, au nombre de plus de dix mille par an, allaient en pèlerinage par le désert. Aujourd’hui le nombre est extrêmement diminué, et même, depuis deux ans (1844 et 1845), on n’a presque pas vu, au Caire, de pèlerin des régences de Tripoli et de Tunis. Ceux des autres États barbaresques ou des Arabes voisins de ces États, se rendent tous en Égypte par mer, pour aller de là à la Mekke. Cette habitude s’est établie depuis le règne de Soleymân, sultan du Maroc et prédécesseur du sultan actuel Abd-er-Rahman.

J’ajouterai à ces quelques mots reçus oralement du cheykh El-Tounsy, quelques renseignements qu’il m’a donnés, aussi de vive voix, sur le sultan Soleymân et sur son prédécesseur.

Le sultan Mohammed, qui régnait au Maroc il y a une soixantaine d’années au moins, laissa le trône à son fils Yézyd. Mohammed consacra des sommes immenses au rachat des prisonniers musulmans enlevés par les Maltais sur les différents points du rivage nord de l’Afrique, car avant que les Maltais fussent soumis à la France, puis à l’Angleterre, ils faisaient souvent de ces captures, et à quelques conditions que ce fût, il était impossible aux gouverneurs ou pachas moghrébins de délivrer les prisonniers. A force de manœuvres parlementaires, de supplications, de discussions, de propositions, de dépenses, le sultan Mohammed réussit à en obtenir le rachat.

Yézyd fut à peine maître du pouvoir impérial au Maroc, qu’il leva des troupes, passa en Espagne, et, par la force des armes, s’avança assez loin dans la péninsule. Vainqueur des Espagnols en plusieurs rencontres, il les tenait en échec, menaçait presque d’une conquête définitive le midi de l’Espagne, lorsque, faisant sa prière, il fut assassiné par un musulman, qui le frappa d’un coup de lance. L’armée marocaine, privée de son chef, repassa en Afrique.

Les fils des sultans précédents, voyant le trône vacant, prétendirent tous, chacun pour soi, au pouvoir souverain. Les désordres, l’inquiétude, les menaces de guerre civile s’annoncèrent de toutes parts. La population du Maroc, afin de prévenir les conséquences désastreuses d’un bouleversement général, déclara qu’elle n’accepterait pour sultan que celui des princes prétendants qui n’aspirait point au sultanat. On voulait indiquer par là Soleymân, qui était en grand renom de piété et de science religieuse. On lui offrit la souveraineté ; il la refusa.

Peu après, des habitants des campagnes se rassemblèrent et allèrent lui présenter un placet au moment où il terminait une leçon à la mosquée de Karaouyn, à Fâs (Fez) ; car déjà, depuis longtemps, Soleymân faisait un cours de jurisprudence et expliquait le Coran ; même après son élévation au sultanat, il continua cet enseignement pendant quelques années. Le placet remis à Soleymân contenait les questions suivantes :

« Que penses-tu de gens qui, voyant leur chef mort, disent presque tous : « Je veux être roi ; c’est moi qui gouvernerai ? » Si tant de prétentions rivales s’agitent et se heurtent ainsi pendant quelque temps, la guerre civile va s’allumer et l’État est perdu. Parmi ces gens il est un homme de piété, de sagesse, de simplicité, de modération, de caractère, de science ; si celui-là est roi, toutes les discusions et les rivalités se taisent, les discordes intestines sont prévenues, l’État est sauvé. Eh bien ! cet homme, le pays l’appelle au trône ; on le demande pour souverain, et il refuse. D’après la loi, est-il permis de forcer la volonté de cet homme, de l’obliger à accepter la souveraineté ? Est-ce permis, oui ou non ? Et si les sollicitations, les prières ne peuvent fléchir sa volonté, s’il résiste à tout, même à la violence, est-il permis, d’après la loi, de le tuer ? Est-ce permis, oui ou non ? Réponds-nous. »

Soleymân lit le placet, et, ignorant ou feignant d’ignorer à quel dénoûment marchait cette affaire, il répond de suite, avec calme et gravité : « Cet homme, il faut le forcer. — Et s’il refuse ? — Il faut le tuer. — Écris-nous cette réponse au-dessous de notre consultation et mets-y ton cachet. » Soleymân écrit, appose son cachet, et rend la pièce à celui qui la lui avait présentée. L’homme la prend, la plie, la glisse dans son sein sous son vêtement, et portant la main sur le bras de Soleymân, qu’il attire légèrement à lui : « Fais-nous le plaisir de venir avec nous, dit-il au prince ; suis-nous. — Où me conduisez-vous ? — Au trône. — Au trône ! Je ne puis pas accepter cet honneur. — Comment ! — Je suis ici consacré tout entier à l’étude, à la science ; ces occupations me plaisent, me rendent heureux... — Mais... — Je ne conviens pas au trône. — Laisse ces détours inutiles. De deux choses l’une : ou sultan, ou tué ; choisis. Toi-même tu as prononcé le jugement. » Et on entoure Soleymân, on l’emmène et on le proclame sultan.

A peine est-il au pouvoir, que toutes les rivalités et les prétentions disparaissent. Il impose le respect et la crainte par sa justice, son activité, son amour pour la religion, son attention et sa fermeté dans le maniement des intérêts de l’État, sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets.

Soleymân s’établit trois résidences impériales, une à Miknâceh, une à Arâych et une à Mourrâkech (Maroc) ; mais le plus souvent il résidait à Miknâceh (Mékinez).

Soleymân, en vieillissant, songea à assurer l’avenir de ses enfants, et ce souci, porté au degré d’un amour paternel trop égoïste, lui suggéra la pensée de thésauriser pour toute sa famille. Il oublia qu’il était roi ; il ne fit plus que se constituer en quelque sorte le pourvoyeur de la fortune de ses fils. Il avait vu Sélâmeh, le fils du sultan Yézyd, réduit à la misère, et il voulut mettre ses enfants à l’abri d’une pareille destinée. Sélâmeh passa les dernières années de sa vie en Égypte, mendiant à la porte des grands les secours de leur charité. Soit de gré, soit pour céder par une sorte de compassion aux demandes que faisait Sélâmeh de façon un peu aigre, ceux à qui il s’adressait faisaient l’aumône à ce sultan déchu, encore trop fier dans sa détresse. Sélâmeh mourut misérablement au Caire, il y a plusieurs années. Le cheykh El-Tounsy, après son retour de Morée avec les troupes égyptiennes, a vu ce prince marocain au Caire, en 1244 de l’hégire (1828-29 de notre ère).

Soleymân connut la fin de Sélâmeh, et s’efforça, dis-je, de préparer à ses enfants de quoi échapper à toute chance qui pût les exposer au besoin, les forcer de vivre aux dépens du hasard et de la commisération des hommes, toujours trop incertaine et trop capricieuse. Il thésaurisa. Les droits d’arrivages, de douanes, pour les provenances commerciales par mer, montaient à 2 1/2 pour 100 ; il éleva ces droits à 10 pour 100. Les Cabyles ou Berbères des montagnes payaient annuellement une demi-colonnate par tête, comme capitation, au gouvernement du Maroc, et cet impôt était perçu tous les ans par un envoyé du sultan marocain. Soleymân éleva cette capitation à deux colonnates. Les Berbères refusèrent de payer, et jurèrent qu’ils ne livreraient ni les deux douros, ni le demi-douro, l’ancienne capitation. De là une guerre.

Soleymân envoya son fils Ibrahim, à la tête de troupes considérables, contre les Cabyles. On en vint aux mains ; Ibrahim fut battu et tué ; les bagages et les armes des vaincus restèrent en butin aux Berbères. Le sultan rassembla de nouvelles troupes, en prit le commandement et marcha contre les rebelles. Soleymân fut battu complétement et fut forcé de s’enfuir, accompagné de quelques affidés seulement.

Il recueillit les débris de son armée et reprit le chemin de la capitale ; mais toutes les villes, toutes les localités qui se sentirent quelque force lui barrèrent le passage ou lui fermèrent leurs portes, et il fut obligé de soumettre le pays pièce à pièce. Il eut à lutter contre des résistances sans cesse renaissantes. Ceux qu’il réduisait aujourd’hui à l’obéissance, demain renouvelaient la révolte pendant qu’il en forçait d’autres à recevoir ses ordres, qui, là encore, ne devaient être respectés qu’un jour. Soleymân recruta ses troupes de tous ceux qu’il pouvait attirer dans son parti ; il les maintenait sous les armes par menaces, ou par rigueur, ou par largesses. Pendant trois ans il ne cessa de manœuvrer, dans ses États, contre ces fluctuations et ces mouvements perpétuels de la révolte. Cet orage, qui se promenait dans tout l’empire marocain, semblait ne pas vouloir s’éteindre.

Les chefs de la religion, les ulémas se concertèrent pour aviser aux moyens de conjurer la tempête. Ils écrivirent à Soleymân : ... « L’état actuel des choses ne peut durer davantage. Tu ensanglantes et ruines le pays. Depuis trois ans que la guerre nous épuise, nous sommes las. Depuis trois ans, les campagnes désolées restent sans culture, et la disette, la famine va bientôt nous envahir avec tout ce qu’elle apporte de souffrances et d’horreurs. Tu ne peux plus gouverner ; abdique, renonce au pouvoir ; il le faut. »

Soleymân abdiqua, et on s’accorda à porter au trône le sultan actuel Abd-el-Rahman, cousin de Soleymân. (Ces détails m’ont été racontés par le cheykh El-Tounsy, le 16 novembre 1844.)

(P.)

NOTE 70. PAGE 548.

« Aussi rare que le griffon d’Occident. » Cette comparaison repose sur la croyance arabe au sujet de l’existence, à une époque indéterminée de l’antiquité, de deux êtres fantastiques appelés ancâ ou griffons. L’un se trouvait en Orient, l’autre en Occident. Géants énormes, ils avaient la forme humaine avec des ailes proportionnées à la masse et à la hauteur de leur corps. Ils s’enlevaient dans les airs à des distances prodigieuses, incalculables. Ils emportaient alors sans effort ni fatigue des éléphants, dont ils faisaient leurs repas, dans les espaces qui séparent la terre du ciel.

(S. P.)

NOTE 71. PAGE 562.

Les traditions attribuées aux compagnons du saint Envoyé de la Mekke, ont conservé l’anecdote que voici comme modèle de ponctualité consciencieuse.

Un homme emprunta 100 dinârs ou pièces d’or pour une spéculation commerciale qu’il voulait faire dans un lieu qu’il désigna. Il s’était engagé à rembourser son emprunt à une époque fixée, mois et jour.

Il part, traverse le fleuve voisin et arrive bientôt à sa destination. Ses affaires terminées, il s’en retourne. Parvenu près du fleuve, il ne trouve pas de barque pour le traverser. Il attend, il patiente plusieurs jours, mais en vain. L’échéance de sa dette approche ;... il est au dernier jour. Tourmenté, inquiet, désolé d’être forcé de manquer à sa promesse, de ne pouvoir arriver chez lui quand il n’a plus que le fleuve qui l’en sépare, il imagine de prendre un bâton de bois ou un jonc, de le vider en tube et d’en faire un moyen d’envoi. Il prépare cet appareil, compte 100 dinârs, et les place dans le tube avec un billet ainsi conçu :

« A mon très-honoré ami..... (un tel).

« Depuis plusieurs jours je ne puis avoir une barque pour traverser le fleuve ; aujourd’hui est l’échéance de ma dette envers toi. Ne sachant comment faire pour m’acquitter sans retard et selon ma promesse, je place les 100 dinârs que je te dois dans ce tube de bois et je les confie aux eaux du fleuve. Je prie Dieu de te faire arriver cette embarcation, je la mets sous sa sainte garde. La bonté divine ne manque jamais à qui se repose sur elle. »

Ensuite notre homme fait ses ablutions, puis sa prière, et ajoute : « Mon Dieu, je te confie ces pièces d’or ; c’est le bien d’un tel. Dirige-les jusqu’à lui. » Et il met l’envoi à flot. La destinée voulut que le créancier eût l’idée d’aller du côté du fleuve et de voir si le débiteur arrivait. Il s’assied près de la rive et y passe une partie du jour. Vers le soir, le bâton atteint le rivage et touche terre près du créancier. Celui-ci le repousse machinalement ; le bâton revient se présenter au rivage. Notre homme le prend, l’examine, et s’aperçoit que le bâton est cacheté et scellé à l’extrémité. Il brise le cachet, secoue le bâton, et voilà que s’en échappent des dinârs et un papier. Notre curieux, tout stupéfait, ouvre et lit le papier : c’était une lettre du débiteur qu’il attendait. Le créancier compte les dinârs, et trouve juste la somme qui lui était due. Il la met en poche et retourne chez lui.

Quelques jours après le débiteur revient. Il se reprochait d’avoir hasardé la somme qu’il avait expédiée par les flots. « Je voudrais bien savoir, se disait-il, si mes dinârs sont arrivés ou non à leur destination. » Et il n’osait aller en parler à son créancier. Il se décide à prendre d’autres dinârs et à aller acquitter sa dette. Il entre chez son homme, s’excuse du retard qu’il a mis à payer sa créance, expose et jure par serment qu’il n’a pu trouver de barque et par conséquent venir solder sa dette au jour promis. Ensuite il compte les dinârs et les livre à son homme. Celui-ci écoutait d’un air tranquille les excuses, les serments, tout le récit ; mais il s’étonnait de voir qu’il ne fût pas question de l’envoi par eau. Le créancier reçut l’argent sans mot dire.

Le débiteur se dispose à se lever et à sortir. « Mais, lui dit le créancier, tu n’as donc pu m’envoyer cet argent par personne ? — Mon Dieu non ! — Tu n’avais pas quelque moyen... quelque ?... — Écoute, j’ai employé le moyen que voici : Quand je vis approcher le jour de l’échéance de ma dette, je cherchai une barque pour passer le fleuve ; je n’en trouvai pas. J’imaginai alors de prendre un jonc ou un bâton, de le vider en tube, et de placer dans l’intérieur les dinârs que je te devais. Je t’écrivis mes excuses en quelques mots ; j’introduisis la lettre et l’or dans le tube ; je confiai le tout à la garde de Dieu et j’abandonnai mon envoi au gré des flots, dans l’espoir qu’il t’arriverait. A mon retour, ne sachant pas si mon embarcation avait eu bonne traversée, je n’osai pas t’en parler. Je ne vis rien de mieux à faire que de t’apporter, sans nulle information, le montant de ma dette ; et c’est ce que j’ai fait. — Tout a réussi selon tes vœux. Ton expédition m’est parvenue au terme fixé. J’étais allé, le jour de l’échéance, sur la rive du fleuve. J’attendais ton retour ou au moins l’arrivée de quelque messager de ta part. Je patientai jusqu’au soir. Je désespérais de te voir ou de recevoir de tes nouvelles. Je pensais à rentrer chez moi, lorsque tout à coup je remarque un bâton flottant à la merci des vagues. Il est d’abord conduit vers moi ; je le repousse ; il revient ; alors je le prends. Il me paraît pesant. J’examine, et je vois qu’il est cacheté et scellé. Je brise le cachet, je secoue le bâton, les dinârs tombent et avec eux un papier. Je lis ; il était de ta main. Je rends grâce à Dieu, je garde les dinârs, et tout émerveillé je regagne le logis. Tiens, mon ami, voilà les dinârs que tu viens de me compter ; que le ciel te comble de bénédictions et te fasse fructifier cet or. »

Le débiteur reçut les dinârs, remercia son créancier et partit content. Une amitié sincère et profonde unit pour toujours ces deux hommes.

Qui dirige ses actes avec conscience et en vue de Dieu, qui remet au Seigneur le soin de ses espérances, n’est jamais déçu. La Providence ne trompe point celui qui s’abandonne à elle ; j’en donnerai encore un exemple.

Un homme avait projeté et décidé un voyage. La femme de cet homme était enceinte. Au jour du départ il fait ses ablutions, sa prière, et termine en adressant à Dieu ces mots : « Mon Dieu, je confie à ta sainte protection le fruit que ma femme porte dans son sein. Qui est sous ta protection ne périclite pas. »

L’homme partit. Dieu permit que la femme de son serviteur mourût. Le voyageur, par des circonstances imprévues, prolongea son absence beaucoup plus qu’il ne l’avait présumé d’abord.

A son retour, il trouve sa demeure fermée, abandonnée. Il demande où est sa femme. On lui apprend qu’elle n’existe plus. Il soupire, il s’afflige. Quand sa première douleur fut un peu calmée, il voulut aller visiter le tombeau de sa femme et y lire quelques chapitres du Coran comme pratique de rédemption.

Il se rend auprès du tombeau, s’assied et fait sa pieuse lecture. Il entend un bruit léger, une sorte de bruit de mouvement se produire sous le tertre funéraire. Il écoute, il approche l’oreille d’une ouverture qu’il aperçoit, et s’assure que le bruit qu’il a entendu sort réellement du tombeau[254]. Il enlève la terre du tumulus, en débarrasse les pierres latérales, ouvre la tombe... Il aperçoit un jeune enfant qui se mouvait çà et là, puis se rapprochait de sa mère étendue sur le sol. Et la mère, Dieu lui avait ressuscité la moitié du corps dans toute sa longueur : une main, un pied, un œil, un sein ; l’enfant tettait la mamelle revivifiée, et la mamelle lui fournissait le lait dont il avait besoin.

L’homme reconnut la femme pour sa femme, et le nourrisson pour son fils. Il prit l’enfant ; aussitôt la moitié vivante de la mère mourut. Et le malheureux père entendit une voix miraculeuse lui dire : « Tu as mis ton fils sous ma sauvegarde ; je te l’ai gardé, et je te le rends. Si tu m’avais aussi confié ta femme, je te l’aurais gardée. » Le mari s’en alla emportant son fils et admirant la grandeur du miracle, mais désolé d’avoir oublié de recommander sa femme... Oui, Dieu est tout-puissant !

Mais, je le rappelle, la pureté de conscience, l’amour de la vérité, là est la nef du salut, le rempart contre le malheur. Bénédiction de Dieu sur Haryry, qui a dit ces vers :

« La conscience ! la vérité ! dût-il t’en coûter le supplice du feu promis aux coupables.

« Aie la crainte de Dieu ; le malheur, c’est de déplaire à Dieu pour plaire aux hommes. »

Et sachez, une fois pour toutes, que les prophètes furent hommes de conscience et de vérité dans tout ce qu’ils ont révélé ; sachez qu’ils n’ont pu mentir. Sachez aussi que les saints sont à l’abri de la fourbe et de l’imposture, car c’est Dieu qui les inspire et les possède. De là la vérité de la maxime reçue par les traditions sacrées : « Le saint qui mentirait perdrait toute sa puissance de sainteté, sa vertu de miracles. » Nul défaut, nul vice même, rien autre enfin que l’imposture n’exclut et ne détruit la sainteté ou vertu de bénédictions et de miracles ; il n’y a, il n’y a, vous dis-je, que l’imposture qui le puisse.

(Les musulmans attachent au nom de Saint une tout autre signification que les chrétiens. Pour eux, un saint est un homme qui, rempli par une émanation divine, a la vertu des œuvres merveilleuses, a le pouvoir de guérir par signes ou par paroles, d’opérer des miracles au moment où l’on s’y attend le moins, de prédire aux hommes ce qui les attend de près ou de loin, de deviner les pensées des autres, d’expliquer les songes, de savoir ce qui se passe à distance, etc. Le Saint, possédé par un esprit qu’il n’aperçoit pas, mû par une puissance qui dépasse toutes les puissances ordinaires des hommes, animé par un enthousiasme intermittent ou continu, articule souvent des paroles décousues, énigmatiques. Souvent aussi l’influence qui les domine les tient dans un état permanent d’idiotisme, d’imbécillité. Les vices de conformation sont encore ordinairement des signes de sainteté, c’est-à-dire d’influence privilégiée de l’Esprit surnaturel.

Ces idées, heureusement répandues chez des peuples encore enfants ou sauvages, sont la sauvegarde des aliénés, des idiots, des malheureux frappés d’imbécillité, de difformités corporelles. Mais, d’autre part, beaucoup d’individus jouent l’idiotisme, l’inspiration, c’est-à-dire la sainteté, comme métier et spéculation ; car, en Orient, être Saint est une industrie à laquelle la crédulité générale paye facilement un revenu perpétuel. Qui ne connaît, au Caire, l’idiot Abd-el-Ouahâb, sale, repoussant, à crâne gros comme les deux poings, teigneux ? Constamment, en pleine rue, des femmes viennent recevoir ses touchers comme moyens de bénédiction, comme grâce pour devenir mères. Un attouchement d’Abd-el-Ouahâb sur la figure des femmes et partout ailleurs, attouchement souvent rendu par les femmes à Abd-el-Ouahâb, attire toutes les grâces du ciel.)

(P.)

El-Charâny raconte dans son livre Des degrés des Saints et de leur puissance d’actions, le fait étonnant que voici : Un ouâly d’Égypte fit saisir un coupable et le condamna à mort. Le coupable s’échappa des mains de ses gardes et courut se réfugier auprès d’un Saint cheykh, dans une chapelle ou petite mosquée. Le Saint était vannier, il faisait des paniers, des corbeilles en folioles de dattier. Le fugitif se présente au cheykh. « Saint homme, lui dit-il tout agité, je me mets sous la protection de Dieu et sous la tienne. Je fuis ceux qui veulent me tuer. »

Or, il y avait près du Saint un tas de folioles de dattier. « Ne crains rien, mon ami, dit le cheykh ; glisse-toi sous ces folioles et reste là bien caché. » L’homme se blottit, s’ensevelit sous les folioles. Arrivent ceux qui le poursuivent, les gens du ouâly. « Brave cheykh, disent-ils, un individu est entré ici à l’instant même. Il nous a échappé. Montre-nous où il est. — Il est là, sous ces folioles. » Les alguazils cherchent, mais Dieu leur trouble la vue, les aveugle, grâce à la vertu de bénédiction du cheykh consciencieux qui leur a dit la vérité. Les perquisiteurs ne voient pas leur homme. « Nous sommes bien fous, se disent-ils entre eux. Nous nous fatiguons à chercher un homme là où il n’y aurait pas de quoi cacher un chat. Cet imbécille, cet idiot de cheykh s’est moqué de nous et nous fait perdre notre temps et notre peine. En vérité nous sommes bien simples de le croire. » Et ils sortent.

Le pauvre condamné mourait, Dieu le sait ! mourait de peur sous les feuilles de dattier, lorsqu’il entendit le cheykh dire aux agents du ouâly : « Il est là, sous ces folioles. » Après ce miracle, qui aveugla ainsi les chercheurs et sauva le coupable, notre homme se rassura, et lorsque furent disparus ceux qui le cherchaient, il dit au Saint : « Mon brave cheykh, m’étais-je réfugié ici pour que tu voulusses bien me cacher, ou pour que tu misses ces gens-là sur ma trace ? — Mon fils, répond le cheykh, ce qui t’a sauvé, c’est que j’ai dit la vérité. Sans la vérité, Dieu te laissait prendre. »

Et voyez comment Dieu loue dans son Saint Livre les cœurs purs et sincères, lorsqu’il dit, en parlant des ansârs de Médine, ces généreux défenseurs du Prophète dans les premiers dangers qui menacèrent l’islamisme naissant : « Ce sont des hommes qui ont été rigoureusement fidèles à ce qu’ils avaient promis. Les uns ont achevé leur carrière, les autres attendent encore le terme de leurs jours ; mais pas un n’a changé, pas un n’a manqué à sa parole. » Un poëte a heureusement introduit les premiers mots de ce passage du coran à la fin des deux vers que voici :

« Oui, mon cœur, mon âme, tout mon être est dévoué à ces hommes aux mains desquels je me suis confié.

« Ils m’avaient promis de ne jamais m’oublier, de me voir partout, et ils ont été fidèles à ce qu’ils m’avaient promis au nom de Dieu. »

(S.)

NOTE 72. PAGE 563.

Loubed est le dernier des aigles du sage Locmân. Ce Locmân, l’Ésope, l’Esculape et le Socrate des musulmans, et dont le 31e chapitre du Coran a le nom pour titre, était, disent-ils, un prophète à qui Dieu accorda de vivre autant que plusieurs aigles. Le dernier de ces aigles est Loubed, qui vécut une série de siècles ; quand il mourut, Locmân mourut. Loubed est pris comme terme de comparaison pour les désignations de longues durées, comme nous prenons parfois, en langage vulgaire, l’exemple de Mathusalem.

(P.)

NOTE 73. PAGE 579.

Des cinq prières journalières des musulmans, les unes doivent se dire à haute voix, les autres à voix basse. La prière de l’aube se dit à haute voix ou à voix basse, à discrétion. Celle de midi et celle de l’après-midi doivent se réciter à voix basse. Celle du coucher du soleil et celle de l’eché, ou une heure et demie après le coucher du soleil, doivent s’articuler à haute voix. C’est à ces diverses circonstances, qui toutes sont de rigoureuse obligation, que le texte ici fait allusion par ces mots : « Nos prières à voix haute, ou basse. »

(P.)

NOTE 74. PAGE 579.

L’auteur identifie le sabârés et le syr. Mais cette indication ne me paraît pas juste, car le syr de mer est le joël ou atherina hepsetus, petit poisson presque diaphane, et le syr d’Égypte, ou comme on l’appelle dans le vulgaire, le biçârieh, est une mœnide ou ménole. Voyez Traduction d’Abd-el-Latyf, par Sylvestre de Sacy, notes du chapitre IV.

(P.)

NOTE 75. PAGE 588.

Les khammâceh, ou mercenaires à cinquième, sont ceux dont les gages ou le salaire sont le cinquième du produit donné par leur travail. Ce que ces mercenaires reçoivent pendant la durée de leurs travaux, est ensuite déduit, par estimation, de ce qui leur revient comme salaire.

(S. P.)

NOTE 76. PAGE 597.

J’ignore quelle est la valeur monumentale, la valeur artistique de la construction, des décorations et ornements de la chapelle et du tombeau ou mausolée de saint Abd-Allah ; mais je doute très-fort que cette valeur soit telle que nous l’indiquent les expressions admiratives de notre auteur ; car les Arabes, actuellement surtout, n’ont aucun goût dans les beaux-arts, aucun sentiment de l’harmonie des couleurs et de l’ornementation, aucune idée de ce que nous appelons le beau dans les œuvres d’architecture, de peinture, de sculpture. Le voisinage des couleurs les plus heurtées est pour eux l’agencement le plus exquis, le plus ingénieux, parce qu’il frappe et surprend le plus rudement les yeux. La finesse et la délicatesse des nuances sont pour eux chose inaperçue. Il faut du fracas, en fait de couleurs comme dans les fêtes, pour les intéresser ; ce sont des enfants. Qu’on voie comment ils parent aujourd’hui leurs mosquées, de grandes bandes blanches de badigeon à la chaux, alternées avec des bandes rouge de brique grossier, également larges, ou bien de grands carrés blancs alternés avec des carrés rouge briqueté, sombres et ternes.

Ce genre d’ornement appliqué aussi aux maisons, le plus souvent à l’extérieur, est, pour un œil arabe, d’un effet magnifique, étonnant. Des minarets du Caire, aujourd’hui, sont blanchis à la chaux, du haut jusques en bas ; ce sont de grands fantômes sinistres, pâles ; et les Arabes, ulémas et peuple, de s’écrier dans leur admiration : « Y a-t-il d’aussi belles choses que cela en Europe ? »

(P.)

NOTE 77. PAGE 606.

Pendant le Ramadân ou mois de jeûne, et dans tous les jeûnes que s’imposent volontairement les musulmans, on ne doit manger que pendant la nuit, depuis le coucher du soleil ; on mange alors autant que l’on veut ou que l’on peut ; mais au matin, dès qu’il y a assez de lumière pour distinguer un fil blanc d’un fil noir, on doit avoir fini de boire et de manger. Pour ne pas être surpris par l’heure, on fait le sahr ou repas du matin vers deux heures avant le lever du soleil.

NOTE 78. PAGE 607.

Le chapitre appelé Yâ syn dans le Coran, est le trente-sixième. Il porte ce nom parce que ses deux premières lettres sont un yâ et un syn, écrites isolées. Beaucoup d’autres chapitres du Livre sacré de l’islamisme commencent par des lettres ainsi séparées, sortes de sigles dont Dieu seul, disent les musulmans, connaît le sens. Le chapitre Yâ syn est le premier de la quatrième division du Coran ; car les musulmans divisent leur Livre en quatre parties : la première comprend les cinq premiers chapitres, c’est-à-dire celui de La Vache et les quatre suivants ; la deuxième renferme les chapitres suivants jusqu’à environ la moitié du chapitre de La Grotte ; la troisième renferme les chapitres au delà, jusqu’au chapitre de Yâ syn exclusivement ; enfin la quatrième partie, ou le quatrième quart, commence par le chapitre Yâ syn et comprend le reste du livre.

On divise encore le Coran en trente parties écrites séparément ; et lorsqu’on a à le réciter comme prière de miséricorde pour un mort, on distribue une ou deux de ces trente parties à chaque assistant, qui alors se met à réciter son lot ; de cette façon, l’on expédie vite la lecture du livre. Le Coran ainsi divisé se désigne par le nom de Rabàh. Quant au chapitre Yâ syn, il y a une quantité considérable de grâces et de bénédictions attachées à sa lecture. Voy. la note mise à ce chapitre, traduction de Savary ; Paris, 1829.

(P.)

NOTE 79. PAGE 619.

Combien de fois les torrents, pendant la nuit, ont apporté le malheur, la mort ! En voici un exemple cité presque partout :

Un vizir était à la chasse ; il aperçoit une troupe de gazelles. Il se met à les poursuivre et s’enfonce au loin dans les plaines. Il arrive à une épaisse forêt. Il était à cheval. En courant il se voit tout à coup serré au milieu des arbres, il va de son genou en heurter un contre lequel il va passer. Pour éviter le choc, il dégage le pied de l’étrier, lève la jambe, passe sans heurter, et abaisse aussitôt le pied pour le replacer dans l’étrier. Mais par hasard alors l’étrier est jeté contre l’arbre et l’embrasse ; ensuite, tiré avec violence par la rapidité et la force d’élan du cheval, il revient par un ricochet subit et violent, frappe sur un orteil du vizir et le blesse.

Après la chasse, le vizir s’en retourne chez lui. Il néglige de soigner sa plaie ; elle s’envenime, se gangrène ; la jambe se gonfle et perd tout mouvement. Le sultan, informé de l’état de son vizir, lui envoie des médecins. On visite le malade, et d’un commun accord on décide qu’il faut amputer la jambe, comme seul moyen de sauver les jours du blessé. Le vizir se soumet à l’opération et est amputé. On le traite ensuite ; et il rendait grâce à Dieu : « Je remercie le Ciel, disait-il ; j’ai perdu un membre, mais, après tout, je n’en ai perdu qu’un. »

Le jour que l’opération fut faite, ou le lendemain, un malheureux aveugle se présente au sultan et implore sa générosité. « Comment as-tu perdu la vue ? dit le sultan ; est-ce par accident, ou bien es tu aveugle-né ? — Par accident, dit l’étranger, et j’étais déjà avancé en âge quand ce malheur me frappa. — Comment cela t’est-il donc arrivé ? — Prince, j’étais marchand et j’avais quelques richesses ; je vivais dans l’aisance. Je me dégoûtai du séjour de Basrah, et je résolus d’aller me fixer dans une autre ville. Je réalisai ce que j’avais de fortune en circulation, en marchandises ; je pris ma femme, mes enfants, tout ce que je possédais, et je partis avec une caravane qui se rendait à Bagdad.

« Une nuit, nous étions descendus et arrêtés dans une vallée assez basse ; nous étions là tranquilles. Vers minuit, à cette heure où tout dort, un torrent se précipite sur nous. Tout à coup des cris retentissent dans la caravane, et de vingt côtés j’entends ces mots : « Sauve qui peut ! » Je me lève épouvanté, troublé ; le torrent entraînait ma famille et mes richesses.

« J’avais deux fils en bas âge. Je prends le plus jeune, je l’emporte à la hâte, et vais le déposer sur une petite hauteur voisine. Je reviens, je saisis mon autre fils, et je le transporte aussi sur une hauteur voisine de la première. Je le posais à terre, lorsque j’entendis mon plus jeune fils pousser des cris affreux. Je vole à lui ; un loup l’avait éventré et lui mangeait les entrailles. Une indicible douleur s’empare de moi ; je contemplais mon pauvre enfant, lorsque j’entends mon autre fils jeter à son tour des cris épouvantables. Je cours à lui... ; un loup venait aussi de l’éventrer et le dévorait.

« Je me retire, désolé, brisé de douleur ; et je vois un de mes chameaux qui, échappé des flots du torrent, s’enfuyait et gagnait l’espace. Je cours ; je vais à lui, afin de le lier et de le garder ainsi pour le reste du voyage ; je cherche à saisir mon animal, je le flatte pour le calmer, je m’approche tout contre lui. Mais dès qu’il se sent toucher il rue, et des deux pieds me frappe à la face et me crève les deux yeux. Depuis ce moment je suis aveugle, malheureux comme tu me vois. »

Le sultan donne une aumône généreuse à cet homme, et en même temps il dit à ses courtisans : « Conduisez ce brave homme à mon vizir, et qu’il lui raconte l’histoire que vous venez d’entendre ; mon vizir se consolera ; il verra qu’il n’est pas de malheur si grand qu’il n’y en ait encore un plus grand dans la main de Dieu ; il verra que son accident est peu de chose auprès de celui qui a frappé ce pauvre aveugle. »

NOTE 80. PAGE 620.

Le genre de médication indiqué dans ce passage est tous les jours invoqué et employé par les musulmans. Un cheykh, c’est-à-dire un musulman qui a un caractère religieux, ou tout autre individu qui a une réputation de sainteté, ou de piété, ou de vogue dans ce genre de pratiques hiéroïatriques, écrit un passage ou seulement quelques mots du Coran sur un carré de papier d’environ un pouce ; et, par la vertu des paroles du Coran, le malade qui applique sur lui ce papier reçoit certaines influences qui le guérissent ; s’il ne guérit pas, on ne s’en prend à personne. Souvent on répète le procédé, et, bien entendu, jamais le malade ne s’en trouve pire.

(P.)

NOTE 81. PAGE 621.

A l’époque du rut, le chameau écume abondamment, et par moments il enfle la membrane extensible de sa bouche, et la pousse au dehors d’un côté des mâchoires, en produisant un bruit de gargouillement assez fort. A cette époque, le chameau est dangereux, indocile, irritable, et il faut le tenir constamment muselé. Il refuse de manger, et on est obligé de lui introduire de force des aliments jusque dans le gosier, à travers les intervalles des courroies ou des cordes de la muselière. L’animal est tout entier aux désirs qui le dominent.

[Décoration]
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