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Voyage au Ouadây

PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE. (continued 3)

Dr. (Nicolas) Perron translation

Le fetcha sortit tout courroucé. Tchigama, informé de ce qui s’était passé dans cette entrevue, alla trouver son père : « Prince, lui dit-il, l’ennemi approche ; venez avec nous à sa rencontre. — Mon fils, personne n’a pu me décider à sortir d’ici. Penses-tu y réussir, toi, par ta ruse ? Pourquoi donc ces manœuvres contre ton père ? T’ai-je jamais rien refusé ? Ne t’ai-je pas laissé une puissance illimitée ? Comment peux-tu consentir à une démarche aussi honteuse et conspirer contre moi ? » Tchigama demeura stupéfait, étourdi de cette réponse. Toutefois, il jura qu’il n’avait dit que la vérité, qu’une armée nombreuse de Ouadayens approchait, et que les Bâguirmiens, sans la présence de leur sultan, n’auraient pas assez de courage pour résister à l’ennemi. Le sultan Ahmed ne voulut rien croire.

La goumsou rentra quand Tchigama prononçait ses dernières paroles ; elle le saisit tout à coup par la barbe : « Infâme ! s’écria-t-elle, trahir ton père ! Tramer sa mort ! est-ce là ce qu’il avait droit d’attendre de toi, fils rebelle ! » Tchigama sortit, indigné de ces injures et bouillant de colère. « Dieu le veut, dit-il ; le Bâguirmeh est perdu ! » Lorsque les grands virent qu’il était impossible de persuader le sultan, les uns quittèrent la ville et s’enfuirent, les autres restèrent inactifs. Les troupes du fetcha et de Tchigama gardèrent leurs positions hors du birny et attendirent les Ouadayens.

Dieu, qui avait décrété la chute et la perte du sultan bâguirmien, lui avait aveuglé l’esprit et étendu sur le cœur un voile de ténèbres. Car il est dit : « Quand Dieu a résolu le malheur d’un peuple, il obscurcit les intelligences des plus sages, afin que sa divine volonté s’accomplisse. »

Le fetcha et Tchigama livrèrent bataille avec ce qu’ils avaient de troupes réunies. Ils furent battus, et un grand nombre des leurs demeurèrent sur la place. Informés de cette défaite, les autres fils du sultan accoururent, rallumèrent le feu de la mêlée et combattirent en furieux.

Les Bâguirmiens, comme je l’ai déjà indiqué, avaient cru d’abord que les Ouadayens étaient peu nombreux, et que toute leur armée ne se composait guère que du corps des esclaves qui le premier leur apparut. Mais quand ils virent les autres divisions s’avancer contre eux, les colonnes s’allonger, les soldats combattre en hommes qui semblaient préférer la mort à la vie, ils se débandèrent et s’enfuirent. Dans leur déroute ils furent poursuivis par l’ennemi et perdirent un grand nombre d’hommes, tués ou prisonniers. Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense. Ceux des Bâguirmiens qui échappèrent à l’ennemi, ne durent leur salut qu’à la rapidité de leur fuite.

Les Ouadayens entrèrent dans la ville et pénétrèrent jusqu’aux environs de la demeure du sultan. Celui-ci, persuadé alors, mais trop tard, que les Ouadayens étaient maîtres du pays, voulut aller les repousser. La goumsou et les autres femmes l’en empêchèrent : « Pourquoi, lui dirent-elles, te mêler à la foule ? Les esclaves, les grands que tu as ici, sont plus braves que toute cette multitude. Un souverain ne doit se présenter en bataille qu’avec des gens de son rang ou de plus illustres que lui. » Ahmed accueillit cette réflexion et resta dans son birny ou palais.

Bientôt retentit jusqu’au birny le fracas du combat, et le sultan apprend alors que ses troupes vaincues sont en fuite. Il appelle à grands cris ses esclaves, qui aussitôt se pressent autour de lui ; il leur ordonne de fermer les portes du birny, de se poster sur les murs d’enceinte, et d’empêcher à coups de flèches les ennemis de pénétrer dans le palais. Ahmed réunit ainsi auprès de lui environ quatre mille hommes qui bordèrent le haut des murs. Le fetcha, Tchigama et les débris de leurs troupes, après leur déroute, étaient accourus en toute hâte à la demeure du sultan. Ils n’en étaient plus qu’à quelque distance lorsqu’ils sont assaillis par les Ouadayens, qui leur lancent une pluie de traits. Les Bâguirmiens tombent de toutes parts, et leur foule est forcée de se disperser. Ils reviennent à la charge, et de nouveau ils sont accablés de flèches ; ils résistent encore, mais ils perdent un nombre considérable de soldats.

En ce moment arrive Sâboûn avec le reste de l’armée. Alors se produisent un bruit et un bouleversement affreux ; tout se confond, les cris des soldats, les hennissements des chevaux, les décharges de mousqueterie, le retentissement des tambourins, le rauque éclat des trompettes, les trépignements de la cavalerie, les cris, les vociférations : vacarme horrible où l’on ne distingue plus rien ; on eût dit que le ciel tombait en éclats sur la terre. Dans ce désordre extrême, Sâboûn continue sa marche et arrive jusque près de la porte du palais. « Eh bien ! dit-il aux Ouadayens, est-ce là l’ordre que je vous ai donné ? Ne vous ai-je pas dit que quand je vous rejoindrais, si la victoire n’était pas décidée, vous auriez à vous en repentir ? » Et tous s’animent, s’échauffent de plus en plus ; les aguîd encouragent à grands cris leurs soldats. On se presse de tous côtés en troupes serrées, comme jadis les adorateurs des idoles se pressaient dans les temples pour les cérémonies sacrées. Les Ouadayens reçoivent une pluie de traits ; mais rien ne les arrête, et en un instant ils sont au pied des murs du palais. Alors ils se hissent sur les épaules les uns des autres, et atteignent ainsi les merlons ou découpures qui bordent le sommet des murailles. Se voyant en nombre, les Ouadayens semblent ne plus apercevoir les esclaves qui les combattent ; le birny est inondé de Ouadayens ; un dernier combat se livre entre eux et les esclaves du palais, qui sont enfin repoussés de partout et laissent le sol couvert de leurs morts. Toutes les portes du birny sont enfoncées ; la masse des Ouadayens s’y précipite à grands flots. Ce fut alors un affreux carnage, un spectacle capable de faire blanchir subitement les cheveux à un enfant. De toutes parts les femmes et les enfants poussent des cris d’effroi, les tambourins battent, les trompettes sonnent.

Sâboûn était à la porte du palais. Il avait recommandé à ses soldats, s’ils rencontraient le sultan Ahmed, de le lui amener vivant. Sâboûn attendit, mais il fut déçu dans son attente. Nul n’aperçut le sultan vaincu. Enfin Sâboûn vit les Ouadayens sortir chargés de butin. Il leur demanda où était le sultan Ahmed ; personne ne l’avait rencontré, personne ne savait ce qu’il était devenu. Cette fâcheuse circonstance contrista Sâboûn ; la fuite du sultan bâguirmien lui parut un sinistre présage. Sâboûn craignait qu’Ahmed ne parvînt à rassembler de nouvelles troupes, à rallumer ainsi la guerre et recommencer une lutte sérieuse. Calculant ces conséquences inquiétantes, le prince ouadayen ordonna de suite à quelques officiers de sa cavalerie d’aller à la découverte, de chercher, d’explorer partout, et, s’ils découvraient le refuge d’Ahmed, de ne revenir qu’après s’être emparés du fugitif. Puis Sâboûn sortit de la ville et campa aux environs.

Constamment préoccupé de la fuite du sultan bâguirmien, Sâboûn ne savait à quelle combinaison arrêter sa pensée. Les ulémas et les personnages les plus distingués qui l’avaient suivi à l’armée, vinrent le féliciter de ce que Dieu lui avait accordé la grâce de vaincre son ennemi, de s’emparer de la ville et de triompher dans cette lutte sanglante. Ils le trouvèrent soucieux et rêveur. Cet état d’inquiétude leur parut surprenant et inexplicable. Un des visiteurs s’enhardit à prendre la parole : « Prince, dit-il, aujourd’hui c’est jour de joie, de félicitations pour Ta Grandeur, et cependant nous te voyons dans l’anxiété, comme si quelque incident contraire avait trompé tes espérances. — Comment ne serais-je pas inquiet ? ce que je désirais le plus m’échappe. — Et qu’est-ce donc ? — J’ignore ce qu’est devenu le sultan Ahmed, s’il est parmi les morts ou s’il a disparu avec les fuyards. S’il est mort, c’est bien ; il a délivré le pays de sa personne et est délivré aussi de toute crainte. S’il a fui, il reste comme une calamité encore menaçante pour les autres, et comme un tourment pour lui-même. — Prince, dit alors mon père, il est facile de vérifier si le sultan Ahmed a survécu ou non au carnage : désigne quelques hommes sûrs et dévoués, et charge-les de t’amener les femmes du sultan. Tu placeras ces femmes dans une tente particulière ; ensuite tu ordonneras d’apporter tous les cadavres qui sont dans le palais ; on les montrera l’un après l’autre à ces femmes. Si elles aperçoivent le corps de leur maître, elles le reconnaîtront ; si dans le nombre elles n’en reconnaissent aucun, alors, prince, tes inquiétudes seront fondées. »

Cette idée ramena la sérénité dans l’esprit de Sâboûn. Il appela Adjmayn et lui confia l’exécution du projet indiqué par mon père. Adjmayn partit ; il revint peu après avec les femmes du sultan Ahmed. Les soldats les avaient eues à discrétion, les avaient découvertes, violées, dépouillées de leurs parures et même de leurs vêtements. Ces excès avaient eu lieu sans l’assentiment et à l’insu de Sâboûn. Ce prince, uniquement occupé du sultan Ahmed, ne pensait qu’à le retrouver et à s’emparer de lui. Les soldats, voyant qu’aucun ordre n’avait été donné pour empêcher le pillage du birny et en respecter les femmes, s’étaient abandonnés à tous les désordres.

Ces malheureuses femmes arrivèrent au camp, dans le plus déplorable état. Adjmayn les laissa d’abord à quelque distance, et vint informer le sultan de ce qui leur était arrivé, et lui dire qu’elles étaient nues. Sâboûn leur fit donner les vêtements les plus beaux que l’on put trouver. Une fois qu’elles furent vêtues, on les introduisit dans le camp et on les mit sous une grande tente élevée près de celle de Sâboûn.

On apporta les morts, on les présenta aux femmes l’un après l’autre. Elles en virent ainsi un grand nombre sans articuler un mot, sans faire le moindre geste ou le moindre mouvement. Mais quand elles aperçurent le cadavre d’un homme âgé, débile, décharné, toutes poussèrent de grands cris, se jetèrent sur lui, lui embrassèrent les pieds et les mains. On pensa alors que ce devait être là le cadavre du sultan Ahmed, et on demanda aux captives de qui était ce cadavre : « C’est lui ! c’est lui ! » s’écrièrent-elles. Et on le porta à Sâboûn, qui le contempla un instant, puis ordonna de l’enterrer. La joie et le calme rentrèrent dans le cœur du sultan ouadayen, et en chassèrent les soucis.

Sâboûn fit venir ensuite la goumsou, et lui demanda quelles étaient, parmi les femmes présentes au camp, la fille et la sœur du sultan Ahmed. La goumsou les lui désigna, et il fut frappé de leur beauté. Puis il demanda où étaient les trésors du sultan. La goumsou lui dit qu’ils étaient précédemment dans le palais, mais que les troupes ouadayennes les avaient pillés. En ce moment même, on accourut annoncer à Sâboûn que des soldats venaient de découvrir, dans le birny ou palais, une chambre carrée fermée par une porte en fer ; qu’après quelques efforts on avait brisé cette porte, qu’on avait trouvé la chambre pleine de ryâl[116], et que les soldats se battaient entre eux pour les prendre. Aussitôt Sâboûn envoya un officier avec une troupe de quelques hommes, afin d’arrêter le pillage et de réserver ces richesses pour le trésor de Ouârah. Le pillage cessa immédiatement.

Peu après arrivèrent, de la ville, des ulémas, des personnages de haut rang, des hommes de distinction. Ils se couvraient la tête de poussière, déploraient les malheurs qui les accablaient, le pillage de leurs biens et le viol de leurs femmes. Sâboûn, irrité de voir que ses soldats se fussent abandonnés à ces excès, défendus expressément par la loi de Dieu, fit publier de suite dans la ville, par un crieur, que quiconque des Ouadayens entrerait dans une maison pour piller ou insulter les femmes, serait puni avec la plus rigoureuse sévérité. En même temps, les turguenak reçurent l’ordre de tenir leurs soldats en observation continuelle dans la ville, de saisir tous ceux qu’ils trouveraient en contravention, coupables de quelque méfait que ce fût, et de les lui amener. Pour le moment, le désordre cessa.

Mon père, sur qui soient les nuages de la miséricorde et de la bonté divine ! m’a raconté que le lendemain du jour où la ville tomba au pouvoir des Ouadayens, Sâboûn le prit par la main et le conduisit avec lui dans le palais du sultan Ahmed. « Nous allâmes, me dit mon père, avec plusieurs des courtisans de Sâboûn à la chambre qu’on avait dit être pleine de pièces d’argent. Nous vîmes une chambre dont le sol avait une vingtaine de pieds carrés ; elle était remplie jusqu’au plafond de sacs en cuir empilés et tous pleins de ryâl. La porte de ce lieu de dépôt était revêtue de lames de fer. Nous estimâmes, à l’œil, qu’une dizaine de sacs seulement avaient été pris. Sâboûn fit éventrer un de ces sacs, et il en tomba des ryâl ou douros d’Espagne, connus des Arabes sous le nom de pièces à canon ou abou-medfa[117]. On les compta, et le nombre en fut de quatre mille. Nous reconnûmes par là qu’il s’était perdu, par la disparition de dix sacs, quarante mille douros (plus de 200,000 francs). Sâboûn fit enlever tous les sacs et ordonna de les porter à son trésor. Nous vîmes d’autres chambres ou réserves d’habits qui avaient été pillées, d’autres que Dieu avait dérobées à l’œil des soldats, et où tout était demeuré intact. Sâboûn regretta beaucoup les pertes énormes qu’avait occasionnées le pillage.

Le chérif Simyh, homme d’une famille distinguée et d’un esprit orné, me raconta l’anecdote que voici. Simyh était de Noumro, petit bourg assez près de Ouârah, et résidence habituelle des marchands étrangers qui se fixent au Ouadây. Ce chérif me conta que lorsque des soldats ouadayens découvrirent le trésor du birny, un d’eux remplit de ryâl un pan de son vêtement, et alla trouver un marchand. « As-tu du tabac ? dit le Ouadayen. — Oui, j’en ai. » Et le soldat versa devant le marchand ce qu’il avait de ryâl dans son vêtement. « Prends cela, dit-il, et donne-moi du tabac. » Le marchand prend les ryâl et donne à son homme environ une livre de tabac avec un morceau de natron pesant à peu près une once. (Au Ouadây et au Bâguirmeh, on a l’habitude de mêler au tabac un peu de natron, de mettre le tout dans la bouche comme pour chiquer, et de le rejeter quelque temps après.) Le soldat se retire tout joyeux, croyant avoir joué un tour de maître au marchand auquel il venait de donner plus de quatre cents ryâl. De ce moment, tous les marchands, à l’insu l’un de l’autre, se mirent à la piste des ryâl, et chacun avait soin de bien cacher ce qu’il en recueillait. Ils exploitèrent largement l’ignorance des Ouadayens, qui ne connaissaient pas ces pièces d’argent ni leur valeur[118].

On m’a certifié que les soldats, en voyant ces pièces, se demandaient mutuellement : « Qu’est-ce que cela ? à quoi cela peut-il servir ? » Un d’eux s’avisa de dire : « Attendez ! je vais en emporter et les présenter à des marchands ; s’ils les reçoivent, nous reviendrons en prendre ; sinon, nous laisserons tout cela. — Bien ! excellent avis ! » Et notre homme, comme je l’ai dit, de remplir de ryâl le pan de son habit et d’aller les jeter au premier marchand, en lui demandant en retour du tabac. Le Ouadayen ayant pris le tabac, retourne auprès de ses camarades et leur annonce que ces choses-là ont cours parmi les marchands. Alors les soldats s’emparent chacun d’un certain nombre de ryâl. Du reste, il n’y a rien de surprenant dans ce fait ; les Soudaniens, en général, ne connaissent pas de monnaies[119].

Sâboûn avait ordonné de cesser le pillage du birny du sultan Ahmed et de respecter les propriétés des habitants de la ville. Néanmoins, les soldats pillaient les demeures des grands, des gâïd, des officiers et soldats bâguirmiens, à l’insu de Sâboûn. Personne n’osait lui en parler ; on supposait qu’il y avait donné son assentiment. Les Ouadayens firent ainsi un immense butin. Par suite, il s’éleva des querelles et des rixes entre les Ouadayens et les habitants de la ville. Enfin des plaintes furent portées à Sâboûn ; il publia aussitôt un nouvel ordre de respecter toutes les propriétés indistinctement, et de ne rien piller. Il apprit aussi que des marchands ouadayens avaient, en échange d’objets de vil prix, acquis des richesses considérables ; il garda d’abord le silence ; mais quand les désordres furent arrêtés et que la sécurité et le calme furent rétablis, il enjoignit à tous les marchands de comparaître devant lui. Ils arrivèrent, et le prince leur dit : « J’ai su que vous avez ramassé toutes les richesses du sultan et des grands de la ville ; que vous les avez obtenues en échange de marchandises sans valeur. Je ne suis point jaloux de vos profits ; car vous n’êtes venus du Ouadây avec nous que pour tâcher de faire quelque gain. Mais vous n’ignorez pas que toutes ces richesses ne sont pas de même nature. Ce que vous avez acheté en esclaves, en bœufs, en menu bétail, en habits, en parures, tels que corail, bracelets, cela appartient à votre commerce, et personne n’a le droit de vous en dépouiller ; mais ce qui est en argent, tels que les ryâl, ce qui est matériel de guerre, tels que sabres, lances, fusils, cottes de mailles, vêtements de bataille, ce qui est ornements du sultan et des grands, tels que selles parées, harnachements de luxe, cela est de mon ressort, c’est mon lot à moi. Toutefois, je ne les prendrai qu’en vous remboursant le prix que ces objets vous ont coûté. » Et il désigna pour ses commissaires dans cette affaire, plusieurs individus de sa suite, dont il connaissait la bonne foi et la conscience ; il les chargea d’accompagner les marchands, d’aller examiner ce qui avait été échangé ou vendu par les soldats, et d’apporter au camp les objets dont il venait d’être question, et qui avaient été pris sur les Bâguirmiens. Sâboûn recommanda expressément à ses gens d’être attentifs à ce que tout s’exécutât avec la plus scrupuleuse justice. Ce fut l’affaire de quelques heures seulement. Les commissaires de Sâboûn revinrent avec une quantité incroyable d’objets, d’armes, etc. On avait fouillé chez les marchands, remué leurs marchandises dans les maisons et dans les tentes, enlevé tout ce que le sultan avait indiqué ; aucun marchand ne put rien soustraire. Le tout fut consigné à Sâboûn, et, par ses ordres, déposé dans son trésor et dans ses réserves. La collecte fut considérable. Sâboûn paya les marchands comme il le leur avait promis, et ils se retirèrent sans mot dire.

Par suite du pillage, la valeur des esclaves descendit au plus bas prix. Ainsi, la plus belle esclave ne se vendait pas plus de trois ryâl, et encore ne trouvait-on pas d’acheteurs. Un esclave de six empans ne valait qu’un ryâl. Le nombre des esclaves devenus ainsi la proie des soldats et la possession des marchands ouadayens qui suivirent l’armée, était immense. Le sultan permit aux marchands ou de partir immédiatement avec leurs esclaves, ou bien de les expédier en avant. Il permit également aux vizirs, aux chefs de l’armée et aux soldats, d’expédier aussi les leurs à l’avance. Plusieurs gâïd, avec leurs troupes respectives, furent désignés comme escorte pour le voyage. De plus, chaque marchand fut laissé libre de diriger ses esclaves du côté qui lui conviendrait, ou au Ouadây, ou au Barnau, ou au Mandarah, ou au Katakau. Les marchands partirent, suivant différentes routes, et sur toutes les directions qu’ils prirent Sâboûn envoya des troupes pour garantir la sûreté des chemins, car on avait à craindre les attaques partielles de troupes bâguirmiennes disséminées sur différents points.

Quelques jours avant le départ, la foule s’était rassemblée dans le camp ; et telle fut alors l’exubérance de la multitude, en soldats, marchands et esclaves, qu’une grave maladie se déclara subitement. Alors Sâboûn transporta son camp dans d’autres lieux plus sains, et prévint ainsi le développement du mal.

Le sultan ouadayen dispersa sur divers points du pays, des détachements de cavalerie, chargés de poursuivre ce qu’ils rencontreraient de troupes bâguirmiennes et de s’en emparer. Il envoya aussi plusieurs de ses gâïd faire main-basse sur les biens des principaux chefs des Bâguirmiens qui avaient leurs propriétés dans les villages des environs de la ville. En même temps, il fit annoncer par un héraut aux habitants du birny ou capitale, que tout objet ayant appartenu aux gâïd bâguirmiens ou au sultan Ahmed devait être apporté au camp ; sinon, le détenteur ou dépositaire, ou recéleur, une fois reconnu, serait châtié rigoureusement. Par suite de cet ordre, on apporta au sultan des valeurs considérables. Sâboûn les distribua d’une main large et généreuse ; il en fit des présents aux ulémas et aux chérifs qui l’avaient accompagné, et aux pauvres qui, selon l’habitude, avaient suivi l’armée.

CHAPITRE VII.

Les débris de l’armée ennemie se rassemblent sur les frontières du Mandarah. — Sâboûn y envoie des troupes. — Sultan de Logon. — Le père du cheykh va au Barnau. — Il est dépouillé. — Sâboûn établit sultan un fils du sultan bâghirmien, et il retourne au Ouadây. — Réaction. — Rentrée des Ouadayens au Bâguirmeh. — Nouveau sultan fils d’Ahmed. — Renvoi des Ouadayens. — Conspiration. — Troisième expédition. — Prise de Tchigama ; il est amené au Ouadây. — Il est fait sultan. — Son départ. — Firman. — Il entre en possession du sultanat. — Son portrait et celui de son fetcha.

On apprit bientôt que le fetcha infestait les chemins du côté du Barnau. Il tenait les plaines des frontières du Mandarah et du Bâguirmeh, près du fleuve Châry. Sâboûn envoya un corps de troupes à la recherche du fetcha. Mais celui-ci, informé par ses espions de l’approche des Ouadayens, décampa dans la nuit et se réfugia à Logon (petite ville de trois ou quatre mille habitants).

Le sultan du Katakau, appelé Sâleh, homme remarquable par ses qualités, était à Logon, son birny. Il accueillit le fetcha et lui donna asile. Les troupes ouadayennes arrivèrent, sur la fin de la nuit dans laquelle le fetcha était parti, au lieu où il avait eu son camp. Là, elles surent que le bâguirmien s’était retiré à Logon, et elles s’en retournèrent sans avoir rien fait.

Après que ces troupes furent rentrées dans leur camp, mon père demanda à Sâboûn la permission d’aller au Barnau. Le sultan le lui permit, et lui fit, pour son départ, de riches présents en argent, en coraux et en esclaves. De plus, il lui donna pour escorte un détachement de soldats, qui devaient le protéger dans la route et le conduire jusqu’en lieu de sûreté. L’escorte l’accompagna jusqu’au delà du territoire Bâguirmien et revint sur ses pas.

Mon père avait avec lui ses esclaves et sa femme. Tout à coup il aperçut, de loin, des cavaliers se dirigeant sur lui. Ces hommes lui prirent presque tout ce qu’il avait ; mais ils lui laissèrent sa femme. Nul n’osa porter la main sur lui et lui faire personnellement le moindre mal. Tous savaient qu’il était beau-frère de Sâboûn ; et ils se dirent : « Si nous le tuons, certainement Sâboûn le vengera. Quant à ce que nous lui avons pris, c’est une perte à laquelle le sultan ne fera pas grande attention. » Mon père avait avec lui deux esclaves mâles qu’il avait élevés. On voulut les lui prendre aussi ; mais il déclara qu’ils étaient libres, et on les lui laissa. Ces cavaliers étaient des soldats du fetcha.

Mon père expédia à Sâboûn un des deux esclaves, avec une lettre où il lui disait : « Des cavaliers du fetcha se sont jetés sur moi, m’ont dépouillé et m’ont volé tout ce que j’ai reçu de ta générosité. » Immédiatement Sâboûn fait partir un corps de troupes assez nombreux, et ordonne au chef qui les commande de sommer le fetcha de rendre au chérif Omar tout ce qui lui a été enlevé, sinon les troupes marcheront droit sur Logon. Les Ouadayens se dirigèrent en effet du côté de Logon. Leur chef ou gâïd transmit à l’avance au sultan Sâleh les volontés de Sâboûn. Alors Sâleh dit au fetcha : « Si tu veux rester ici, dans ma province, il faut que tu restitues au chérif Omar tout ce que tes soldats lui ont pris, sinon sors de Logon et du Katakau. Je ne veux pas que Sâboûn vienne ici, les armes à la main, me forcer de te livrer à lui ; je ne suis pas assez puissant pour lui résister. » Le fetcha réunit tout ce que ses cavaliers avaient enlevé à mon père et le lui envoya au birny du Barnau.

Enfin, Sâboûn voyant que son séjour au Bâguirmeh se prolongeait sans utilité, songea à rentrer au Ouadây. Il choisit un des fils du sultan Ahmed, dont j’ai oublié le nom, et l’établit sultan, mais à la charge de payer chaque année, au Ouadây, une redevance de mille esclaves, mille chevaux, mille chameaux, mille vêtements de l’espèce appelée godâny, ou de l’espèce appelée teikau. Ces conventions acceptées, Sâboûn organisa lui-même, pour le nouveau prince, une armée de bâguirmiens, distribua les emplois, nomma les dignitaires de l’État, les vizirs, et fixa pour le sultan une garde particulière.

Ensuite Sâboûn partit. Dans sa route, il s’arrêta et passa la nuit à l’endroit où il avait fait lier un de ses officiers au pied d’un arbre. Le lendemain matin, il se fit amener cet officier et lui dit : « Sache que Dieu a fait mentir tes prévisions, qu’il m’a accordé la victoire sur mes ennemis. » Et Sâboûn ordonna de mettre immédiatement à mort ce malheureux. Puis on se remit en marche. A peine Sâboûn était-il hors du Bâguirmeh, que Tchigama, qui s’était enfui du côté du Kânum, reparut. Il s’était mis en mouvement dès qu’il avait appris le départ de Sâboûn, et en peu de temps il arriva au birny du Bâguirmeh. Le fetcha vint l’y rejoindre. Tchigama s’empara du jeune sultan son frère, le jeta en prison et l’y laissa mourir de faim.

Sâboûn ne tarda pas à être informé de cette réaction. Indigné, il expédia de suite Adjmayn à la tête d’un corps d’armée, qu’il fit suivre d’un autre. Il enjoignit formellement à Adjmayn de ne revenir que lorsqu’il aurait entre les mains Tchigama et le fetcha. Sâboûn avait emmené au Ouadây les autres fils du sultan Ahmed. Le plus âgé d’entre eux accompagna l’expédition ; Adjmayn devait le constituer sultan du Bâguirmeh.

L’armée hâta son départ ; elle fit force de marche, et eut bientôt franchi la frontière du Bâguirmeh. A la nouvelle de l’approche des Ouadayens, Tchigama et le fetcha s’enfuirent et abandonnèrent le birny. Adjmayn y arrive et détache aussitôt la plus grande partie de ses troupes à leur poursuite. Elles les atteignent, les attaquent avec vigueur ; le fetcha et Tchigama sont mis en déroute, séparés l’un de l’autre, et chacun d’eux s’enfuit de son côté. Les Ouadayens s’emparèrent d’un grand nombre de chevaux, de prisonniers, et revinrent avec un butin considérable.

Adjmayn, conformément aux ordres de Sâboûn, établit sultan le jeune prince qu’il avait amené. Pendant les sept ou huit mois qu’Adjmayn demeura encore au Bâguirmeh, il envoya constamment, et en abondance, à Sâboûn, des esclaves, des chevaux, des vêtements, sans compter ce que le nouveau sultan avait à payer comme redevance.

Enfin Adjmayn demanda à Sâboûn s’il devait rester encore au Bâguirmeh ou rentrer au Ouadây. Sâboûn le rappela ; mais il lui recommanda de laisser au birny des troupes ouadayennes en nombre suffisant pour soutenir et défendre le nouveau sultan contre toute tentative hostile, ou de Tchigama, ou du fetcha, ou de tout autre. Pour l’exécution de ces ordres, Adjmayn choisit environ quatre mille de ses plus braves cavaliers et les affecta à la garde du sultan, auquel ils devaient être soumis d’une manière absolue. D’ailleurs, le nouveau prince s’était déjà organisé une armée de bâguirmiens ; tout paraissait calme et pacifié. Adjmayn partit avec le reste de ses troupes et regagna tranquillement le Ouadây, emportant un butin immense.

Bientôt après, Tchigama songea à tenter une seconde fois de s’emparer du birny à force ouverte. Alors ses principaux partisans lui dirent : « Adjmayn a laissé au birny quatre mille hommes de ses meilleurs cavaliers. Pour que nous puissions pénétrer dans la ville, il nous faut leur passer sur le corps. Ils résisteront vigoureusement, et nous n’en viendrons à bout qu’en sacrifiant au moins un égal nombre de nos soldats. — Mais alors quel est votre avis ? — Nous pensons que le plus à propos serait d’engager nos amis du birny à soulever peu à peu les plus turbulents et les plus audacieux des soldats bâguirmiens contre les Ouadayens, à susciter des querelles, à en venir même aux voies de fait, et à multiplier sans cesse leurs réclamations auprès du sultan. Comme, d’autre part, les Ouadayens ne souffriront pas que les Bâguirmiens prennent sur eux la haute main, ils obséderont le sultan de leurs récriminations : « Nous ne sommes pas restés ici avec toi, lui diront-ils, pour être humiliés et insultés. Nous prétendons être respectés. Les soldats bâguirmiens sont perpétuellement en hostilité contre nous. Ou tu les maintiendras dans les bornes du devoir, ou nous leur répondrons par la violence. » Alors les vizirs du sultan lui diront à leur tour, et d’après ce dont nous conviendrons entre eux et nous : « Aujourd’hui nous sommes en force et en nombre. Dans le principe nous avions besoin des Ouadayens, nous étions trop faibles ; maintenant nous pouvons nous passer d’eux, et même leur séjour ici ne peut désormais que nuire et être un sujet incessant de désordre. Et puis, ils sont naturellement cruels, brutaux, et ils peuvent à tout moment tomber sur nos soldats et provoquer des rixes sanglantes. Nos soldats aussi ne supporteront pas la brutalité des Ouadayens. Il naîtra nécessairement, de tout cela, des collisions ; du sang coulera de part et d’autre ; le massacre des Ouadayens déterminerait une nouvelle invasion à titre de vengeance, et ce serait la ruine définitive de notre pays. Sans nul doute, Sâboûn expédierait une troisième armée contre nous, il abattrait notre puissance et en arracherait jusqu’aux dernières racines. » Si l’affaire tourne comme nous l’espérons, et que les Ouadayens regagnent le Ouadây, nous nous rendrons facilement maîtres du birny et nous agirons alors comme il nous plaira. — Le plan me paraît bon, répond Tchigama ; je l’adopte. » Et le jour même on écrivit aux vizirs du sultan.

Les vizirs entrèrent dans le complot, car toute leur affection était pour Tchigama, toute leur haine pour le sultan qu’on leur avait imposé. Ils travaillèrent à irriter les plus remuants des soldats contre les Ouadayens. Partout où les uns et les autres se rencontraient, ils en venaient aux insultes, aux querelles. Les Ouadayens ripostaient avec colère. De violentes altercations s’élevèrent, et se terminèrent souvent par les armes. Le sultan ne savait plus à quel parti s’arrêter, car les Bâguirmiens et les Ouadayens, chacun pour leur compte, se prétendaient outragés. Les Bâguirmiens alléguaient que les Ouadayens les traitaient comme des esclaves, comme des hommes vaincus par Sâboûn, et à ce titre les accablaient de vexations. Les Ouadayens reprochaient aux Bâguirmiens de les insulter sans cesse, eux et leur sultan, sans motif et sans raison : « Ils semblent, disaient-ils, nous mépriser parce que nous sommes ici en petit nombre ; ils nous regardent comme des étrangers sans appui et sans ressources. Mais si nous ne craignions les reproches de Sâboûn, si nous ne respections pas ses ordres, nous ne laisserions pas un seul de vos soldats en vie. »

Les vizirs du sultan bâguirmien le tirèrent d’embarras et d’incertitude. « Dans quel but, lui dirent-ils, gardes-tu ici ces Ouadayens ? Est-ce par crainte de Tchigama ou du fetcha ? Mais nous avons assez de soldats pour déjouer toute entreprise de leur part contre toi. Ces étrangers ne sont ici que pour notre tourment et notre ruine. » A ces considérations les vizirs ajoutaient les idées que leur avaient insinuées les partisans de Tchigama. Enfin, le sultan bâguirmien se décida à ordonner le départ des Ouadayens. Il écrivit une lettre à Sâboûn, où, après avoir rendu hommage à la souveraineté de ce prince, il lui annonçait que l’armée bâguirmienne, désormais assez nombreuse, était entièrement soumise et dévouée. « Je sais bien, ajoutait-il, que dans ta généreuse prévoyance tu as voulu qu’on me laissât une garde ouadayenne suffisante pour imposer aux rebelles et aux mécontents. Mais aujourd’hui nous sommes en sécurité, à l’abri de tout danger, grâce à ta protection suprême et aux troupes que nous avons rassemblées. Nous avons donc jugé à propos de renvoyer les soldats de Ta Grandeur, tous en bon état. De plus, entre eux et les nôtres, ont eu lieu des collisions désagréables pour nous, et nous n’avons pu bien discerner qui avait tort. »

Il remit ensuite au gâïd ouadayen, des présents pour Sâboûn, ordonna tous les préparatifs convenables et fixa le jour du départ. L’armée ouadayenne quitta donc le Bâguirmeh et rentra au Ouadây. Sâboûn, surpris de ce retour imprévu, demanda au gâïd quelles étaient les causes qui avaient motivé l’évacuation du birny. Le gâïd raconta tout ce qui s’était passé, et il remit à Sâboûn la lettre qu’il apportait du Bâguirmeh. Sâboûn, en la lisant, reconnut la ruse ourdie par les vizirs pour perdre leur sultan. Il fit venir immédiatement quatre de ses premiers gâïd ou officiers, savoir : l’aguîd Adjmayn, l’aguîd Magas, Mouça, l’aguîd ou gouverneur des Arabes Zébédeh, le turguenak Mohammed, et leur annonça de se préparer, dans le plus bref délai, à une nouvelle expédition pour le Bâguirmeh, sous les ordres d’Adjmayn. « Cette fois, dit-il, je veux que vous poursuiviez Tchigama en quelque endroit qu’il puisse être ; et lorsque vous l’aurez entre les mains, amenez-le moi. Il me le faut, ainsi que le fetcha. »

Quinze jours d’un travail actif suffirent pour les préparatifs, et l’armée partit. Elle marcha à grandes journées, et arriva en peu de temps au Bâguirmeh.

Le fetcha et Tchigama étaient en possession du birny. Le sultan, abandonné par ses troupes, qui, jusqu’au dernier soldat, s’étaient rangées du parti de Tchigama et du fetcha, avait été tué. Les Ouadayens, informés de ces nouvelles, se dirigèrent en toute hâte sur la capitale ou birny. Ils y entrèrent sans coup férir ; ils trouvèrent la place libre ; Tchigama et le fetcha s’étaient enfuis.

Adjmayn se chargea de poursuivre Tchigama ; Mouça fut chargé de se mettre à la piste du fetcha, mais avec recommandation expresse de ne revenir qu’en l’amenant prisonnier. Le turguenak Mohammed reçut le commandement du birny et des circonscriptions adjacentes. Magas campa en observation hors de la ville, afin de pouvoir faire face à toute attaque imprévue ; en cas de besoin, il était à portée d’être promptement secouru par le turguenak.

Adjmayn marche à grandes journées. Il reconnaît Tchigama et ses troupes sur les frontières du Kânum ; il manœuvre pendant la nuit ; au jour il paraît en vue de l’ennemi. Adjmayn l’attaque sur tous les points à la fois ; on se bat avec fureur. Tchigama, à cheval, s’élance au milieu de la mêlée. Le chef ouadayen l’aperçoit, se précipite à sa rencontre et se trouve face à face avec lui. Ils luttent ensemble pendant longtemps ; mais le cheval de Tchigama bronche et s’abat..... Tchigama est prisonnier. Ses troupes alors se mettent en déroute ; les Ouadayens les poursuivent de près, tuent les uns, dépouillent les autres et les font prisonniers : qui se sauva dans cette journée ne dut son salut qu’à une fuite rapide.

Adjmayn retourna au birny. Peu de jours après, Mouça y arriva aussi avec un butin considérable. Il avait pris les enfants du fetcha et presque tous ses soldats. Le fetcha s’était enfui tout seul.

J’ai appris de Mouça lui-même les détails de cette dernière rencontre. Mouça était frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn. C’est ce même Mouça qui, la nuit de l’assaut donné par Sâboûn à la demeure du sultan à Ouârah, ouvrit la porte de fer et se signala si bien par son courage. Voici comment il m’a raconté son expédition contre le fetcha :

« Quand je me dirigeais du côté du Katakau, à la poursuite du fetcha, j’appris qu’il s’était réfugié, comme la première fois, au birny de Logon, et avait demandé protection et assistance au sultan Sâleh. Sâleh le congédia : « Sors de mon pays, lui dit-il, ou je te fais saisir et livrer à tes ennemis. » Le fetcha quitta Logon et alla implorer le secours des différents rois du Katakau ; mais aucun d’eux ne voulut lui donner asile. » « Si tu étais venu, lui dirent-ils, te réfugier ici tout d’abord, nous t’aurions accueilli. Retourne chez celui qui t’a reçu la première fois ; qu’il te reçoive encore une seconde fois. » Déconcerté, le fetcha se retire du côté du Mandarah. C’est alors que nous le rencontrâmes, lui, ses enfants, ses bagages et sa suite. « Bravo ! m’écriai-je, voici mon homme. » Je range aussitôt mes soldats en bataille. Le fetcha range aussi les siens. Les deux troupes s’attaquent, s’entre-choquent. Je fonds sur le centre ennemi ; j’espérais y rencontrer le fetcha ; je fus trompé dans mon espoir. « Peut-être, dis-je, est-il à l’aile droite. » J’y cours ; il n’y était pas. « Il sera à l’aile gauche, » dis-je alors. Je m’y précipite ; je ne l’y trouve pas non plus. J’étais ainsi à la recherche de mon ennemi, lorsque sa troupe se débanda. Nous la poursuivons, tuant à tort et à travers, faisant force prisonniers. Je ne pus saisir la trace du fetcha ; mais j’enlevai toute sa suite, ses femmes, ses enfants. Il se sauva seul avec quelques serviteurs. »

Adjmayn craignant que Tchigama ne s’échappât, le prit sous sa garde. Il partit bientôt avec ses troupes pour le Ouadây, emmenant son prisonnier. Le turguenak Mohammed fut laissé au birny. Adjmayn marcha à grandes journées, et arriva promptement à Ouârah. Sâboûn le reçut avec bienveillance, et sortit même au-devant de lui.

Ensuite, entouré de toute la pompe des sultans, accompagné des grands du royaume, des vizirs ornés de leurs insignes, et en présence de l’armée rangée, le prince se fit amener Tchigama. Le malheureux prisonnier parut la chaîne au cou et les fers aux pieds. Du plus loin que Sâboûn l’aperçut, il ordonna qu’on enlevât les liens, le collier et les chaînes de fer. Tchigama se présenta ainsi d’une manière plus honorable, plus digne du fils d’un souverain. Il passa devant les lignes des soldats disposés comme en ligne de bataille, dans un appareil imposant et dans l’ordre le plus parfait. Tchigama regardait, admirait ce spectacle. Il arrive devant le sultan, qui lui dit : « Quel a été le motif et le but de ta conduite passée ? — Prince, que Dieu perpétue à jamais ta gloire ! tu sais que je suis l’aîné des fils de mon père. J’espérais depuis longtemps être son héritier ; car mon père était avancé en âge ; de son vivant il m’avait désigné pour son successeur ; j’en avais la promesse formelle : comment pouvais-je voir tranquillement le sultanat passer entre les mains de mes frères, tous jeunes, tous incapables de se gouverner eux-mêmes, et à plus forte raison incapables de gouverner l’État ? Je n’avais donc d’autre ligne de conduite qu’une résolution énergique ; je devais faire tous mes efforts, employer toutes mes ressources pour arriver au but que j’ambitionnais. Et toi, prince, tu ne condamneras pas une telle conduite. — Mais pourquoi n’as-tu pas cherché à détourner ton père du sentier du mal où il s’était engagé si imprudemment ? — Que Dieu glorifie ton nom, prince ! Chez mon père, à mesure que les années augmentaient, l’esprit diminuait et s’affaiblissait. Une fois qu’il s’était arrêté à une détermination, nul au monde n’était capable de la lui faire révoquer. Moi, son fils, si j’eusse osé essayer de le détourner de ce qu’il jugeait bon et nécessaire, c’eût été un moyen certain d’attirer sur moi sa colère et sa haine ; car je ne fus jamais à ses yeux qu’un jeune enfant sans expérience. « Comment, disait-il, recevrais-je les conseils de mon fils, lui qui, encore hier, était aux vagissements de l’enfance, lui que j’ai élevé de mes mains, que j’ai vu croître et grandir ? » La défiance le tenait en garde contre moi. Certes, s’il eût jamais été disposé à écouter des avis, il eût écouté ceux des ulémas. Combien de fois lui ont-ils prodigué leurs sages paroles et ont-ils exagéré même leurs remontrances ! mais toujours il fut sourd, insensible à leur voix. — Il suffit. Mais où est ton frère, le dernier que tu as eu en ton pouvoir ? — Il a été tué. — Par qui ? — Par les soldats, lorsqu’ils assaillirent le birny. — Maintenant, quel sort penses-tu que je te réserve ? — Je pense que tu me traiteras avec bonté ; car tu es généreux, brave, éclairé, craignant Dieu et redoutant ses jugements. Aujourd’hui je suis ton prisonnier, ton esclave, je suis à ta discrétion ; mais les rois savent pardonner toutes les fois qu’ils le peuvent. — Si telle est ta pensée, tu ne t’es pas trompé. Je te pardonne, et tu es sultan à la place de ton père, mais à condition que tu me payeras le tribut annuel que j’avais imposé à ton frère avant toi. — Prince, la vérité est salut, le mensonge est malheur. Je suis désormais un de tes serviteurs, mais je ne veux pas te donner une promesse que je ne saurais acquitter. Tu avais imposé et fixé un tribut à mon frère, mais il n’en avait consenti la redevance que par crainte ; s’il eût été libre de dire sa pensée, il n’eût pas souscrit aux conditions que tu lui avais dictées. Tu le sais, le Bâguirmeh a reçu une brèche profonde qui ne pourra être réparée qu’après des années. Depuis trois ans la guerre le consume ; ses habitants, ruinés, épuisés, vivent dans la crainte et l’inquiétude ; ce qui de leurs biens avait échappé à la main de tes soldats victorieux est devenu la proie des miens ; et ce qui a pu nous échapper a été dévoré par d’autres. Le tribut que tu désires nous serait léger si le Bâguirmeh avait recouvré son bien-être premier ; mais le trésor est vide, les rayas sont dans la détresse ; je demande à ta générosité de nous traiter avec bienveillance. Du reste, nous sommes tes esclaves, tes serviteurs, et notre salut est en toi seul. »

Le sultan admirant la sagesse et la gravité persuasive de ces paroles, réduisit le tribut à moitié, c’est-à-dire que ce qui était fixé précédemment par mille fut fixé à cinq cents. Tchigama souscrivit à ces conditions. Sâboûn le fit ensuite conduire au lieu de réception des hôtes, et voulut qu’il fût traité avec tous les égards et les honneurs dus à un sultan. Sâboûn permit aux officiers, aux vizirs, de rendre visite au prince bâguirmien et de lui témoigner la plus grande déférence ; puis il lui envoya des chevaux de prix, l’ameublement d’une demeure convenable, et des jeunes filles choisies parmi ses propres concubines ; en un mot, il le combla de bienfaits, et même il alla deux ou trois fois le visiter comme un ami.

Tchigama demanda au sultan ouadayen la grâce du fetcha et de ses enfants. Sâboûn l’accorda. Tchigama en fit informer le fetcha, et l’engagea à se rendre au Ouadây. Le fetcha vint se présenter à Sâboûn, qui, par considération pour Tchigama, le traita honorablement, le logea aussi au lieu de réception des hôtes, et fournit généreusement à tous ses besoins. Enfin le fetcha reprit le poste qu’il occupait auprès du sultan Ahmed.

Après quelques jours, Tchigama demanda à Sâboûn la permission de retourner au Bâguirmeh. Sâboûn acquiesça à cette demande, indiqua le jour du départ, fixa le nombre des troupes qui devaient escorter le nouveau sultan, et ordonna tous les préparatifs nécessaires en chevaux, chameaux et tentes. On ajouta même, pour Tchigama en particulier, une des grandes tentes du sultan, des chevaux parés de selles chamarrées d’or, un magnifique parasol avec les quatre éventails en plumes d’autruche[120] et les autres insignes du sultanat. Il fut prescrit aux vizirs, aux grands de l’État, de former cortége à Tchigama et de l’accompagner jusqu’à deux ou trois lieues de Ouârah. Le chef des troupes assignées pour escorter Tchigama jusqu’au birny du Bâguirmeh, fut mis sous les ordres de ce prince, auquel il devait obéir sans réserve et sans restriction.

Au jour du départ, Sâboûn convoqua son divan ou conseil, et appela ensuite Tchigama et le fetcha. Il donna à Tchigama un vêtement de prix, un cachemire rouge et un magnifique sabre doré. Au fetcha, il donna un vêtement de vizir, un sabre, et un cheval avec une selle dorée. Les deux Bâguirmiens quittèrent Sâboûn, ravis de ses procédés, émerveillés de sa bonté et de sa générosité. Les vizirs ouadayens, les hauts dignitaires les accompagnèrent. Les trompettes sonnèrent, les tambourins retentirent comme en un jour de fête et de cérémonie ; et même les femmes, que cachent toujours les rideaux et les voiles du harem, sortirent pour jouir de ce spectacle nouveau. Sâboûn, de sa demeure, voulut voir ce brillant départ ; ce fut une cérémonie aussi solennelle que l’avait été celle de l’avénement du prince ouadayen. Tchigama et son fetcha, en quittant Ouârah, étaient entourés de tous les grands de l’État. Le cortége ne rentra dans la ville qu’à une heure ou deux après le coucher du soleil. Tchigama campa pour la nuit dans le lieu même où les vizirs et les dignitaires ouadayens lui avaient fait leurs adieux. Le lendemain il partit, voyagea par étapes régulières, et arriva tranquillement au Bâguirmeh.

Le turguenak Mohammed, qui était au birny, vint à la rencontre du nouveau sultan ; arrivé près du prince, le turguenak lui dit : « J’ai reçu le commandement du birny au nom de mon maître Sâboûn, et je ne puis le livrer que par son ordre. » Sâboûn avait remis à Tchigama un firman de prise de possession ainsi conçu :

« De par Sa Hautesse le Sultan glorieux, le Prince illustre, révéré, le noble Serviteur des deux Villes saintes[121], le Souverain confiant en Celui qui entend tout et sait tout, le Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Chefs militaires, Soldats, Seigneurs et Grands de l’État, sans nulle exception :

« Or, nous avons invoqué les lumières de Dieu, de Dieu qui ne manque jamais à qui demande la grâce d’en haut pour se diriger. Éclairé ainsi, nous avons élu sultan notre cher Mohammed-Tchigama, fils de feu le sultan Ahmed, sultan du royaume du Bâguirmeh. Nous l’avons assis sur le trône de son père, et lui avons laissé la main libre dans le gouvernement de l’État. Nous lui avons recommandé d’être toujours juste et équitable, conformément à la sainte loi du Seigneur fils d’Abd-Menâf[122]. Nous lui avons imposé un tribut annuel qu’il nous payera au profit de notre trésor ; nous en avons la promesse écrite de sa main. Nous lui avons adjoint comme aide et conseil le fetcha Abd-Allah, avec le titre de vizir, comme du vivant du sultan Ahmed. En foi de quoi est émané de nous cet ordre sublime, à l’exécution entière duquel nul ne doit s’opposer dans les deux États du Ouadây et du Bâguirmeh. Que l’on se garde et que l’on se garde encore de lui résister en rien ! Dieu veuille nous donner ses grâces, à moi, à lui, à tous les princes de l’islamisme ! Salut à tous, miséricorde et bénédiction de Dieu ! »

Le turguenak Mohammed ayant donc demandé à Tchigama un ordre pour lui livrer le birny, Tchigama présenta le firman précédent. Mohammed le lut en présence de l’armée ; puis il alla embrasser Tchigama, le félicita, et ils entrèrent ensemble au birny. La joie fut générale dans tout le Bâguirmeh ; ce jour est cité depuis comme une époque mémorable.

Le turguenak évacua la ville, et alla camper à peu de distance avec ses troupes et les troupes nouvellement arrivées. Après quelques jours, le sultan Mohammed-Tchigama ordonna tous les préparatifs du départ. Il remit aux Ouadayens, pour Sâboûn, des richesses considérables surtout en troupeaux, et y ajouta le tribut qu’il était convenu de payer. Il fit aussi des présents au turguenak, aux gâïd de l’armée, aux vizirs, à chacun selon son rang, et ensuite il les congédia.

J’ai vu plus tard, au Ouadây, Tchigama, et j’ai vu le fetcha chez le sultan Sâboûn. Tchigama était de haute taille, d’un embonpoint moyen, d’un teint noir très-foncé ; sa barbe, assez épaisse, commençait à grisonner ; ses yeux pétillants étincelaient comme deux flambeaux. Le fetcha avait une constitution toute différente. Il était petit et maigre, d’un teint bronzé sombre, de barbe rare, de physionomie sévère et imposante. Il avait au plus haut point l’intelligence des affaires.

CHAPITRE VIII.

Incursions des Tâmiens sur les terres du Ouadây. — Députation au sultan du Dârfour. — Nouvelles incursions. — Envoi de troupes ouadayennes au nord-est du Ouadây. — Défaite des Ouadayens. — Départ de Sâboûn avec l’armée. — Entrée au Dâr-Tâmah. — État du terrain. — Siége du mont Tâmah. — Résistance vigoureuse. — Les vingt-deux Mogrébins. — Assaut ; massacre ; dévastation. — Courage des Tâmiens. — Désappointement du sultan fôrien. — Troisième expédition. — Paix ; conditions de cette paix. — Récriminations du sultan fôrien. — Délivrance des prisonniers tâmiens.

Mon oncle Ahmed-Zarroûk m’a raconté que Sâboûn, après avoir pacifié le Bâguirmeh et y avoir étouffé toutes les semences de discordes et de troubles, resta quelque temps en repos, jouissant en sécurité du fruit de ses guerres. Mais, un jour, se présente soudainement au palais une troupe de Ouadayens blessés, ayant les vêtements déchirés, et poussant de grands cris : « Prince, dirent-ils, on est tombé sur nous, nous sommes victimes d’une injuste agression. — Qui vous a attaqués ? — Le roi de Tâmah. Ses gens ont fondu à l’improviste sur notre pays. Ils ont enlevé nos bestiaux et nos enfants. Nous nous sommes avancés pour reprendre ce qui nous avait été ravi, et alors plusieurs des nôtres ont été tués, d’autres faits prisonniers ; et nous, nous avons été traités comme tu le vois. » Sâboûn, indigné, députa immédiatement au sultan du Dârfour, Mohammed-Fadhl, des envoyés chargés de lui porter des présents, et en même temps une lettre, dans laquelle, après les compliments d’usage, il disait au prince fôrien :

« Ta Grandeur sait que depuis longues années nous sommes en bonne intelligence, nous vivons en frères ; mes sujets et les tiens ne font qu’un peuple d’amis ; nous n’avons tous qu’une seule et même pensée de paix, qu’une même intention de bons procédés, et voilà que le roi de Tâmah, Ahmed, un de tes tributaires, vient de franchir mes frontières. Il a enlevé les troupeaux de mes sujets, il a tué plusieurs de mes rayas, il en a fait d’autres prisonniers, d’autres ont été blessés. Si je n’étais en paix avec toi, j’aurais traité le roi de Tâmah comme il le mérite. Par égard pour toi, je ne l’ai pas fait. Je t’informe de sa conduite, et je désire que Ta Grandeur enjoigne à ce roi de restituer sur-le-champ les troupeaux qu’il a pris. Tu lui défendras sévèrement de renouveler une pareille incursion. Si je n’eusse craint de te déplaire, si je n’eusse eu à cœur d’user de déférence envers Ta Grandeur, j’eusse envoyé de suite contre ce Tâmien quelqu’un qui l’eût rappelé à son devoir et lui eût donné une leçon exemplaire. Salut. »

Quand Mohammed-Fadhl eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il manifesta une violente colère ; il s’agita, se leva, puis se rassit ; et il répétait : « La puissance et la force sont en Dieu seul ! et c’est à lui que nous rendrons compte un jour. » Encore tout ému et troublé, Fadhl écrivit cette réponse :

« Après les témoignages de respect et de vénération dus à Ta Grandeur, après t’avoir exprimé combien nous te désirons de bonheur et de prospérité, nous te dirons : Nous avons reçu ta lettre, et nous nous sommes réjouis de ton état de bien-être ; mais nous avons été peinés de la conduite de ce turbulent roi de Tâmah. Je lui mande immédiatement l’ordre de rendre ce que ses soldats ont dérobé sur tes frontières ; je lui parle en termes énergiques et sévères. J’espère que cet événement n’altèrera en rien ton amitié pour moi. C’est à mon insu que ce chien de Tâmien a fait ce qu’il a fait. Salut. »

Sâboûn n’aperçut dans cette réponse qu’une dissimulation profonde. « Tout cela, dit-il, n’est que ruse et mensonge. Si, comme le prétend cet ennemi de Dieu, l’incursion du roi de Tâmah eût eu lieu à l’insu de Fadhl, Fadhl dans sa prétendue colère l’eût immédiatement dépouillé de ses fonctions royales. Fadhl m’en impose effrontément. Mais j’attendrai ; je veux voir quelles vont être les suites de ce premier incident. »

Peu de temps après, lorsque Sâboûn était dans sa demeure, tout à coup un grand bruit arrive jusqu’à lui ; des cris d’alarme retentissent ; il regarde sur la place du fâcher, et la voit remplie d’une foule de blessés, de gens dépouillés, qui lui criaient : « Le pillage, la guerre nous ont ruinés. — Qui sont ces gens ? dit Sâboûn. Que leur est-il arrivé ? — Ce sont, lui dit-on, des Maçâlyt qui se plaignent des incursions du roi de Tâmah. » Sâboûn appelle cette foule auprès de lui ; il questionne ; on lui apprend que les Tâmiens se sont précipités sur les limites du Ouadây, ont enlevé des troupeaux, des enfants, ont tué plusieurs de ceux qui leur ont résisté, en ont blessé un grand nombre. « Nous venons, ajoutent les Maçâlyt, nous plaindre à toi, te demander vengeance. »

Soudain Sâboûn, irrité, fait écrire à Mohammed-Fadhl :

« Je t’ai déjà informé, par ma précédente lettre, que le roi de Tâmah fait des incursions sur mon pays, qu’il vole les troupeaux, tue ou enlève prisonniers les habitants qu’il peut atteindre, et que, s’il n’était de tes vassaux, je l’aurais déjà traité selon ses œuvres. Tu m’as répondu que tu l’avais rappelé à son devoir en termes sévères, et que tu lui avais enjoint de rendre à mes rayas ce qu’il leur avait pris. Mais il me paraît que tu lui as écrit tout le contraire. Il n’a rien rendu ; bien plus, il a de nouveau paru sur mon territoire, et à été plus brutal encore que la première fois. Je te jure par le Dieu qui m’a fait mon sabre tranchant et ma lance déchirante, que, si tu ne mets un terme à ces actes honteux, si tu n’arrêtes ces lâches et honteuses incursions, si tu n’obliges pas les Tâmiens à restituer ce qu’ils ont volé et à rendre la liberté à ceux qu’ils ont emmenés prisonniers, je saurai châtier leur roi de manière à ce qu’il s’en ressouvienne lui et le siens. Voilà deux fois que je te préviens ; s’il reparaît une troisième fois sur mes frontières, j’en conclurai qu’il est en rébellion contre toi, et je me chargerai de le punir. Puisqu’il veut briser avec moi, je briserai aussi avec lui. Salut. »

Aussitôt cette lettre expédiée, dès le jour même, Sâboûn prépare un corps d’armée considérable, et ordonne qu’il soit conduit sur les frontières nord-est du Ouadây. Là, les troupes devaient rester stationnées dans leurs campements ; mais au premier bruit de l’arrivée des Tâmiens, elles devaient être en armes et à cheval, la lance en arrêt sur le flanc de l’ennemi, attentives à délivrer quiconque viendrait à être fait prisonnier. Des ordres furent transmis en même temps à Djâb-Allah, gouverneur de la province de l’Est, pour qu’il rassemblât de suite ses chevaux et ses fantassins, et qu’il se tînt en armes, prêt à tout événement. Dès que les Tâmiens se présenteraient, il devait tomber sur eux de toute sa force et tuer sans quartier ce qu’il en rencontrerait.

Sâboûn aussi s’occupa des préparatifs de son départ. Il arma de toutes parts, rassembla ses troupes, et annonça l’entrée en campagne.

Au reçu de la lettre de Sâboûn, le sultan fôrien fut tout interdit. Il affecta une violente colère contre Ahmed, roi de Tâmah. Il répondit à la lettre de Sâboûn ; après les politesses d’usage entre sultans, il disait :

« Ta lettre m’est parvenue. Je te le jure par Dieu, j’ai été aussi vivement affecté que toi de tout ce qui s’est passé. J’avais écrit déjà à ce perfide, ce fourbe, ce rebelle, de restituer immédiatement ce qu’il avait pris. Je lui avais répété de ne plus se hasarder à faire de pareilles incursions. Mais son penchant au mal l’emporte ; la passion du pillage l’entraîne, et il ne respecte rien. J’espère qu’en frère et ami, tu me croiras tout à fait étranger à la conduite de ce tâmien. Du reste, s’il recommance, il sentira les conséquences de ses méfaits. Il s’imagine, dans ses criminels projets, que sa demeure le protége suffisamment, que sa montagne de Tâmah le sauvera. Mais je saurai, moi, le châtier, et lui faire avaler la coupe de l’amertune ; je veux t’épargner la peine d’aller le corriger, et je te rendrai ce qu’il a volé à tes rayas. Aujourd’hui même j’enverrai un de mes rois, Ahmed-Djourâb, porter au rebelle une lettre de ma part. Et si ce tâmien ne se soumet pas à mes ordres, je lui ferai goûter ce que sa conduite mérite de rigueurs. Salut. »

Mohammed-Fadhl appela Ahmed-Djourâb et le fit partir immédiatement, en lui remettant pour Abd-Allah-Ahmed, roi du Tâmah, une lettre dont personne ne connaissait le contenu. Fadhl donna à l’envoyé ouadayen celle qui était destinée à Sâboûn, et congédia de suite cet envoyé.

Lorsque Sâboûn eut lu la réponse de Fadhl, il se demanda s’il continuerait à se tenir en armes ou s’il dissoudrait son armée. Les conseillers de ce prince, ceux par les avis desquels les affaires se nouent et se dénouent, lui conseillèrent de rester sur le pied de guerre. Mon père, qui était alors de retour du Barnau, et qui, de nouveau, était en paix à l’ombre de la bienveillance du prince ouadayen, et dans sa fonction primitive de vizir, partagea leur opinion.

Les espions de Mohammed-Fadhl s’empressèrent d’annoncer à leur maître que Sâboûn était toujours prêt à pénétrer dans le Tâmah ; que si la restitution de ce qui avait été enlevé ne s’opérait pas promptement, les Ouadayens ouvriraient bientôt la campagne. Sâboûn, en effet, attendait cette satisfaction. Mais un jour il apprend que le roi de Tâmah avait violé les frontières du Ouadây, les avait franchies à la tête de troupes nombreuses, mêlées de troupes fôriennes, et qu’une quantité considérable de bétail avait été prise.

Aux premiers cris qui annoncèrent l’approche de l’ennemi, les troupes ouadayennes qui étaient stationnées près des frontières, montèrent à cheval et coururent contre les Tâmiens. L’affaire fut chaude. Les Tâmiens étaient les plus nombreux ; ils tombèrent tout d’une masse sur les Ouadayens, les rompirent et leur tuèrent un grand nombre d’hommes.

Djâb-Allah, aguîd de l’Est, informé de cette défaite, part aussitôt avec ses troupes, fantassins et cavaliers, se précipite sur les Tâmiens, leur coupe la retraite, enlève les prisonniers Ouadayens et leur tue un grand nombre de soldats. Il prit plusieurs chefs militaires, dont quelques-uns étaient de la suite d’Ahmed-Djourâb, envoyé par Mohammed-Fadhl au roi de Tâmah. A la nouvelle de ces hostilités, Sâboûn donna l’ordre du départ, et il se mit en marche à la tête d’une armée formidable. Il se dirigea droit et à grandes journées, sur le Dâr-Tâmah, et en atteignit promptement les frontières.

Il trouva un pays assez étendu, presque tout hérissé de montagnes et de forêts serrées. Les Tâmiens, habitués à ces lieux âpres et difficiles, les traversaient et s’y défendaient sans peine. Les Ouadayens, accoutumés à leur pays découvert, n’avançaient dans le Tâmah qu’avec lenteur. Les Tâmiens s’embusquaient dans les massifs d’arbres et surprenaient les Ouadayens. Ils en tuèrent ainsi un nombre considérable. Sâboûn reconnut ce qu’il avait à vaincre d’obstacles, et il proclama l’ordre de couper tous les arbres. On se mit à l’œuvre, et près de trois mois furent employés seulement à abattre les forêts et les masses d’arbres. A mesure qu’on les coupait, on les amassait en piles et on les brûlait. Sâboûn fit déblayer ainsi et débarrasser tous les lieux inabordables ou difficiles, et laissa le mont Tâmah comme isolé. Il en entreprit alors le siége et en fit le blocus.

Les Tâmiens faisaient de fréquentes sorties ; ou bien, postés çà et là sur le sommet de leur mont, ils assaillaient les Ouadayens à coups de pierres, et en abattaient un grand nombre. Les chefs des Tâmiens étaient partout, animant sans cesse les assiégés. Chaque fois que les ennemis tentaient un assaut et gravissaient de quelque côté de la montagne, on roulait sur eux des quartiers de rochers, et on écrasait ainsi plusieurs hommes à la fois.

Mon père avait suivi l’expédition ; il avait avec lui plusieurs Mogrébins du Fezzân, de Tripoli, de Ben-Ghâzy. Voyant que les Ouadayens s’épuisaient en efforts presque infructueux, il dit à sa petite troupe : « Armez-vous de vos fusils, rejoignez l’armée ; et postez vous à distance convenable de l’endroit d’où on lance et roule les pierres. Dès que vous verrez un Tâmien roulant une pierre, tirez dessus, et continuez ainsi jusqu’à ce que nos soldats puissent monter à l’assaut. » Cette idée fut accueillie. La petite troupe mogrébine était de vingt-deux hommes. Ils se postèrent au pied de la montagne, sous un grand arbre. Ils élevèrent devant eux un petit mur, en manière de retranchement. Dès qu’ils remarquaient sur la montagne un Tâmien qui saisissait une pierre, pour la rouler ou la lancer, ou bien qui poussait ses compagnons à ce genre de défense, ils tiraient sur lui. Ils tuèrent ainsi bon nombre d’hommes. Bientôt les Tâmiens tournèrent leur attention sur le point d’où partait le feu, et lancèrent de ce côté une grêle de pierres. La plupart des Mogrébins furent frappés à la tête. Mon oncle Ahmed, chef de cette petite troupe, et six autres seulement restèrent sans blessure. Ils s’abritaient derrière le tronc de l’arbre, et de là tiraient l’un après l’autre sur l’ennemi.

Les Tâmiens étonnés ne concevaient pas comment les balles allaient jusqu’à atteindre le sommet de leur mont et les tuer de si loin. Nombre d’entre eux succombèrent. Dès qu’ils distinguaient la fumée d’un fusil, ils reculaient rapidement ou se couchaient à plat ventre. Mais les Mogrébins les épiaient, tiraient sur le premier qui paraissait, et l’abattaient. L’affaire continua ainsi jusque vers trois heures après midi. Les Tâmiens cédèrent, et les Ouadayens montèrent à l’assaut.

Déjà, de bonne heure, un individu du pays était venu trouver Sâboûn, et lui dire qu’il connaissait un chemin facilement praticable et conduisant au sommet du Tâmah. Le sultan confia à cet homme un détachement de soldats pour explorer le chemin ; mais Sâboûn recommanda à ses soldats d’user de prudence et de la plus grande circonspection. Ils suivirent le guide. Au moment où ils étaient près de déboucher sur le haut du mont, les autres troupes, du côté des Mogrébins, y paraissaient. Le carnage des Tâmiens fut effroyable ; Dieu seul sait combien d’entre eux furent égorgés.

Le mont Tâmah est de médiocre hauteur, mais il est d’un abord difficile. Il n’a que des sentiers étroits et rocailleux, excepté le chemin par lequel le guide transfuge conduisit les Ouadayens. Le mont proprement dit a une étendue assez considérable ; il a des cours d’eau et des sources jaillissantes, des bouquets de forêts touffues et serrées. Sa largeur est d’environ deux lieues sur autant de longueur. Il porte un bon nombre de villages. Sur ce mont est la résidence du roi.

Les Ouadayens pénétrèrent dans cette demeure ; elle était déserte et vide. Le roi s’était enfui ; on ignorait quelle direction il avait choisie. A cette nouvelle, Sâboûn poussa une exclamation de dépit ; il parut désolé d’avoir manqué sa proie.

Les Ouadayens emmenèrent et firent descendre de la montagne une foule de femmes, d’enfants, de bœufs, et beaucoup de menu bétail. Sâboûn ordonna de détruire la demeure du roi, de brûler tout ce qu’il y avait d’habitations sur le mont, de briser tout ce qu’on trouverait d’ustensiles, jusqu’aux vases les plus communs, de couper tous les arbres, de ne rien laisser dont les Tâmiens pussent tirer usage ou profit. Pendant environ sept jours, l’armée ouadayenne travailla à mettre le feu partout, à briser ce que le feu épargnait, à piller les grains. La montagne resta nue, déserte ; il ne s’y trouvait plus âme qui vive.

Ensuite Sâboûn détacha de tous côtés, dans le pays, plusieurs corps de troupes qui, après quelques jours d’excursions, revinrent avec d’immenses troupeaux, et portant les têtes des morts sur la pointe des lances. Ces courses dévastatrices se répétèrent ainsi pendant trois mois entiers. Dans leurs battues, les Ouadayens tuaient, enlevaient des prisonniers, brûlaient les habitations, ravageaient et ruinaient tout, pillaient ce qu’ils trouvaient à leur gré ; en telle sorte que le Dâr entier ne fut plus qu’un monceau de décombres. Sâboûn victorieux retira ses troupes et rentra au Ouadây.

Il fallut des fatigues et des efforts inouïs à l’armée ouadayenne, pour venir à bout des Tâmiens. Nulle population du Soudan n’a plus de ruse, de malice et de résolution que les habitants du Tâmah. Pas un Tâmien peut-être ne succomba sans qu’il en eût coûté la vie à deux ou trois Ouadayens. Un Tâmien était-il gravement blessé, il restait sur place, étendu comme mort ; et s’il apercevait un Ouadayen s’avancer pour le dépouiller, il l’attendait, immobile, le laissait approcher jusque sur lui, le frappait d’un coup de couteau et le tuait. Nombre de blessés à l’agonie éventrèrent ainsi des Ouadayens. Si les troupes de Sâboûn n’avaient pas été de beaucoup plus nombreuses que celles des Tâmiens, elles n’auraient jamais réussi à s’emparer du pays.

A la nouvelle du départ de Sâboûn pour le Dâr-Tâmah, Mohammed-Fadhl, persuadé que les Ouadayens ne pourraient triompher des obstacles et des difficultés qui rendent la montagne inabordable, avait ordonné tous les préparatifs nécessaires pour une grande expédition ; il s’était mis en mesure d’entrer en campagne au premier moment favorable. Des courriers qui sans cesse allaient et venaient, le tenaient au courant des événements. Il apprenait avec joie les pertes et les revers des Ouadayens ; son but était, après la déroute des assaillants, de pousser une expédition sur le Ouadây, et de profiter de l’affaiblissement des forces militaires de Sâboûn pour envahir les États de ce prince et le rendre vassal du Dârfour. Pour motiver ses armements et leur donner une apparence de raison, il allégua comme prétexte, dans les commencements de la guerre, l’intention qu’il avait eue de faire recouvrer aux Ouadayens ce que le roi de Tâmah leur avait pris. Plus tard, il écrivait à Sâboûn : « Tu n’as pas eu la patience d’attendre ; tu t’es arrogé des droits de vengeance qui m’appartiennent contre des gens qui sont mes sujets ; tu leur as porté la guerre, et voilà qu’en retour de cette violation des principes de la justice, en retour de ce procédé peu loyal, tu vas échouer dans ton entreprise ! »

Lorsque Fadhl apprit les succès des Ouadayens, et qu’il vit ses projets de conquêtes déçus et renversés, il tomba dans une tristesse profonde. Bientôt des troupes de fuyards accoururent à lui coup sur coup, en lui criant : « Prince, à notre secours ! Sâboûn a massacré nos frères, enlevé nos familles, nos enfants et nos femmes, pillé nos biens, ruiné nos demeures, coupé nos arbres et fait de notre pays un champ de désolation, une contrée qui semble depuis longtemps inhabitée. Comme dit un poëte :

« Il n’y a plus âme humaine entre Hadjoûn et Safa[123] ; il n’y a plus de veillées pour les causeries du soir. »

Fadhl, tout bouleversé, s’agita, s’emporta : « Quoi ! s’écria-t-il, Sâboûn méprise ainsi toutes les convenances ; il traite mes sujets à son caprice et à sa guise ! » Et à l’instant Fadhl ordonna de rassembler les troupes et de se disposer au départ. Mais ses courtisans, par leurs remontrances, le décidèrent à renoncer à son dessein. « L’expédition des Ouadayens, lui dirent-ils, a eu des motifs légitimes. Sâboûn t’a présenté ses plaintes et tu ne l’as pas écouté. Laissons-le accomplir sa vengeance, et ne nous engageons dans une lutte contre lui que s’il pénétrait sur notre territoire et que si nous avions à défendre nos familles, nos femmes et notre pays. » Fadhl se laissa persuader.

Lors de ces événements j’étais au Dârfour comme je l’ai déjà dit, et mon père venait de m’écrire d’aller le rejoindre au Ouadây. J’étais sur le point de me mettre en route, lorsque Fadhl me fit arrêter et garder à vue. Je demeurai ainsi jusqu’à la fin de l’expédition du Tâmah ; ce ne fut qu’après que les Ouadayens furent rentrés au Ouadây qu’il me fut permis de quitter le Dârfour. J’ai raconté ce fait précédemment.

Sâboûn fut informé du mécontentement que Fadhl avait témoigné à la nouvelle des succès des Ouadayens et des malheurs du Tâmah. Sâboûn reconnut alors clairement que tout ce que Fadhl lui avait écrit d’abord n’était que mensonge et duplicité, et il résolut de pousser plus loin encore le châtiment des Tâmiens. Il attendit qu’ils fussent revenus sur leur montagne, que le roi eût réparé sa demeure primitive, que les habitants eussent rebâti leurs habitations et y fussent rentrés, que les terres fussent de nouveau ensemencées, les récoltes sur le point d’être recueillies, les grains près d’être moissonnés ; et alors il mit en campagne quatre de ses gâïd vizirs, chacun avec un corps de dix mille hommes au moins, infanterie et cavalerie. Il leur recommanda de détruire les récoltes du Tâmah, de couper ce qui y restait d’arbres, de brûler les habitations, de tout piller, de faire prisonniers ce qu’ils pourraient atteindre d’enfants et de femmes, de tuer tous ceux qu’ils trouveraient les armes à la main, d’être sans cesse et partout en alerte et aux aguets ; il ordonna aux chefs de ne marcher que de nuit, de ne laisser pressentir à qui que ce fût le but de l’expédition, de poster les quatre divisions de l’armée aux quatre coins du Tâmah, et de ruiner ainsi plus à l’aise tout le pays.

Les gâïd devaient communiquer entre eux constamment par le moyen d’estafettes qui les informeraient sans cesse des opérations de chacun des quatre corps de troupes.

L’armée, arrivée au Tâmah, pilla, dévasta les campagnes, brûla les villages, se répandit partout, et fit une foule de prisonniers. Les Tâmiens attaquèrent l’ennemi avec fureur. Les Ouadayens se défendirent vigoureusement, vendirent cher leur vie, et, après des efforts extraordinaires, triomphèrent des Tâmiens ; ils les taillèrent en pièces, emmenèrent captifs tout ce qu’ils purent rencontrer de femmes et d’enfants, et ravagèrent les campagnes. Ils retournèrent au Ouadây avec d’immenses troupeaux.

Tant de désastres épuisèrent le Dâr-Tâmah et le réduisirent à la dernière misère. Il fallait tirer des vivres du Dârfour ; la pénurie fut telle qu’une foule de Tâmiens abandonnèrent leur pays. Dans les villages, il restait à peine le dixième du nombre primitif des habitants.

Le roi du Tâmah fit parvenir ses doléances à Mohammed-Fadhl ; celui-ci lui envoya immédiatement des grains, des bœufs et du menu bétail, recommandant de distribuer ces secours entre les habitants, et de travailler à réparer les désastres de la guerre. Ensuite le sultan Fôrien écrivit à Sâboûn :

« Après avoir offert mes hommages à Ta Grandeur, voici ce que je désire te faire savoir : le roi du Tâmah a reçu la récompense de sa conduite injuste ; il a été puni de sa coupable audace. Maintenant il est entré dans la voie de Dieu ; il se repent de s’être écarté des voies de la justice, et il promet de ne plus la violer. Je te prie donc d’oublier ses méfaits et de renoncer à poursuivre ta vengeance. »

Sâboûn répondit à Fadhl :

« J’ai reçu la lettre amicale par laquelle tu me demandes de ne plus m’occuper du traître et perfide Tâmien. Mais j’ai juré, et je ne veux pas être parjure, de châtier encore ce roi, afin de lui bien apprendre qu’il y a dans mes États des hommes qui savent payer les outrages par de terribles représailles. Le bien pour le bien, et qui le fait le premier est le plus méritant ; mal pour mal, et qui commence est le plus coupable. Bénédiction de Dieu sur le poëte qui a dit[124] :

« Mort pour mort, chameau pour chameau ; que celui qui repousse soit repoussé comme l’excrément est chassé du corps. »

« Eh quoi ! tu n’ignorais certainement pas que ce Tâmien était ton vassal, ton serviteur. Pourquoi n’as-tu pas eu la force de le retenir dans l’obéissance, lorsque je t’ai écrit, lorsque maintes fois je me suis plaint à toi et en particulier et au su de tout le monde ? Ne m’as-tu pas dit qu’il refusait d’obtempérer à tes sublimes ordres, qu’il foulait aux pieds tous ses devoirs, qu’il affectait d’ignorer la conduite qu’il devait tenir ? Comment viens-tu aujourd’hui me demander grâce et merci pour lui ? N’est-il pas de ces hommes méprisables dont le poëte a dit ?

« Si tu fais du bien à l’homme qui le mérite, tu gagneras son cœur ; si tu fais du bien au méchant, tu le rends plus dangereux encore. »

« Je le jure par le noble sang de mes pères, par la gloire de mes aïeux, j’irai apprendre encore à ce Tâmien ce qu’il vaut, afin qu’il sache désormais se maintenir dans les bornes du devoir. J’espère que tu ne m’en voudras pas pour cela. Salut. »

Cette lettre souleva la colère et l’indignation de Mohammed-Fadhl. Il consulta ses courtisans sur la conduite qu’il avait à suivre. Les avis furent partagés. Les uns proposèrent la guerre pour rappeler Sâboûn à la raison. Les autres conseillèrent de rester en paix, et estimèrent qu’il fallait laisser le sultan ouadayen s’arranger avec le roi du Tâmah. Fadhl informa toutefois ce roi de la correspondance qu’il venait d’avoir avec Sâboûn.

Peu de temps après, une armée ouadayenne, forte d’environ cinquante mille hommes, fantassins et cavaliers, se mit encore en marche pour le Tâmah. Ces troupes pénétrèrent dans le Dâr par différents points, s’emparèrent de ce qu’elles rencontrèrent de troupeaux, de femmes, d’enfants, et tuèrent un nombre considérable de Tâmiens. Parmi les troupeaux capturés, furent ceux du roi lui-même. Ses esclaves aussi tombèrent entre les mains de l’ennemi. Alors l’alarme se répandit de toutes parts. Abd-Allah-Ahmed, informé de ce qui se passait, sortit avec son armée pour aller présenter la bataille aux Ouadayens. Mais un des gâïd de Sâboûn, à la tête d’environ sept mille cavaliers, arrivait par derrière la montagne par le chemin praticable qui avait été reconnu dans la première invasion. Par hasard, le roi Abd-Allah-Ahmed descendait par un autre point, conduisant ses troupes à la rencontre des Ouadayens. Le gâïd gravit le mont avec sa cavalerie, prit ce qu’il y trouva de femmes, d’enfants, de troupeaux, et ne descendit qu’après avoir mis le feu aux habitations et avoir tout ravagé et pillé.

Cependant le roi tâmien avait rejoint l’ennemi et lui avait présenté la bataille. Les Ouadayens s’étaient hâtés de diriger sur le Ouadây, avec une escorte suffisante, les prisonniers, les esclaves et les troupeaux qu’ils avaient capturés... On se disposa au combat. Le roi de Tâmah donna d’abord avec toutes ses forces, cavaliers et fantassins. Ce premier choc fut épouvantable. On était au fort de la mêlée, quand on vint annoncer au roi qu’on pillait, saccageait et brûlait tout sur le mont Tâmah. Frappé de cette nouvelle, il se détacha aussitôt avec une partie de ses troupes et marcha contre les pillards. Il ne les rencontra pas ; ils s’étaient retirés par un autre chemin. Quant aux forces tâmiennes restées en face de l’ennemi, l’absence du roi entraîna leur défaite, et elles laissèrent une foule de morts sur la place. Les vainqueurs poursuivirent les fuyards, en tuèrent un grand nombre et s’emparèrent de leurs dépouilles. Dans cette extrémité, Abd-Allah-Ahmed résolut d’affronter tous les dangers ; il se mit à la poursuite des Ouadayens ; il les atteignit sur la frontière du Ouadây, là où était le rendez-vous des troupes, pour de là rentrer dans leur pays. Le roi craignit que s’il allait les attaquer, l’aguîd de l’Est n’en fût informé, ne se hâtât de lui couper la retraite, et ne l’exposât au danger d’être pris ou tué. Abd-Allah retourna donc sur ses pas, sans autre résultat que la fatigue d’une poursuite infructueuse. Revenu au mont Tâmah, il n’y vit que ruine et dévastation. C’était comme le lieu désert dont j’ai parlé dans ce vers :

« Il n’y avait plus demeure habitable ni demeure habitée ; et ma chère Hind n’avait seulement pas laissé trace de ses pas sur cette terre ravagée. »

A cet aspect, Abd-Allah demeura consterné. Il convoqua ses conseillers. « Décidons promptement, leur dit-il, quel parti il convient de prendre. Nous avons ouvert sous nos pieds un abîme de maux, en soulevant contre nous l’indignation de Sâboûn. Le sultan fôrien nous a abandonnés au milieu des périls ; il n’a rien tenté pour notre salut. »

L’avis général fut de demander la paix, à la condition d’un tribut annuel déterminé, et d’une renonciation, de la part du prince ouadayen, à toute incursion ultérieure sur le Tâmah. Abd-Allah écrivit donc à Sâboûn une lettre, dans laquelle, après un préambule de soumission, après avoir baisé les pieds du souverain du Ouadây, il lui dit :

« Ton humble serviteur avoue ses torts et t’en témoigne son repentir ; car il sait que les cœurs généreux pardonnent. Je consens à être esclave de ta Sublime Porte, et j’attends que tu me fixes le tribut que je dois te payer chaque année, afin que tu me laisses désormais en sécurité dans ma famille et dans mes biens, comme tu y laisses les autres rois des populations qui obéissent à tes lois et sont debout aux portes de ta demeure. Mais j’espère de ta bonté, de toi mon maître, que tu ne seras pas exigeant dans les conditions que tu m’imposeras, et que tu ne nous précipiteras pas dans des embarras d’où nous ne pourrions sortir, car notre situation est changée, nos richesses sont épuisées, nous sommes réduits à la détresse, et le Tâmah est devenu une solitude. Je mets ma confiance dans ta grandeur d’âme, ta bienveillance, ta générosité, dans ce que tu as de noblesse et d’élévation. Je compte que mon envoyé me rapportera une réponse qui nous promette paix et sûreté, et nous garantisse que nous n’aurons plus à craindre les ravages de la guerre et les malheurs qui l’accompagnent. Salut. »

Sâboûn accueillit favorablement la demande du roi tâmien, et lui répondit :

« J’ai reçu ta lettre et j’en ai pris connaissance. Qui vient à nous avec le repentir, trouve toujours grâce ; qui vient s’excuser, nous l’excusons. Je fixe le tribut annuel du Dâr-Tâmah à cent chevaux et mille esclaves. De plus, tu laisseras libres les chemins, en retirant les Tâmiens qui inquiètent les voyageurs allant du Ouadây au Tâmah et aux environs. Tu me seras soumis à discrétion. Je souscris à tes désirs, suivant ce vers d’un poëte :

« Accueille toujours les excuses de qui vient à toi s’excuser, qu’il soit sincère ou qu’il soit menteur. »

Adieu. »

Le roi du Tâmah écrivit de nouveau à Sâboûn :

« Je me soumets à toi et je reconnais ta suzeraineté. Mais je te prie de diminuer le nombre des esclaves que tu me demandes en tribut. Il nous serait impossible de les fournir. De notre pays nous ne pouvons aller au Fertyt à la chasse des esclaves. Ce que nous en avons, nous l’achetons, et n’est pas le fruit des incursions. Nous ne saurions en livrer plus de cent par année. Salut. »

Sâboûn sentit la vérité et la justesse de cette observation, et acquiesça à la réduction qui lui était demandée. « Il me suffit, dit-il, que le roi de Tâmah se déclare mon vassal. » Et il lui écrivit :

« De la part de Sa Grandeur le Serviteur de Dieu, Émir des Croyants, le Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Guerriers, Vizirs, Gâïd, que Dieu les conserve en élévation !

« Or sus, le roi Ahmed, roi du Tâmah, réclame de notre bienveillance que nous nous abstenions d’incursions sur le territoire du Tâmah, et que nous ne l’inquiétions plus désormais ni pour sa famille, ni pour ses sujets, ni pour son pays. Il nous a demandé d’être de nos tributaires, à condition de nous payer, chaque année, un tribut de cent chevaux et de cent esclaves. Nous agréons ses demandes et propositions, et nous lui pardonnons le passé. Mais nous lui imposons l’obligation de laisser libres les routes du Ouadây au Tâmah et aux environs ; d’être ami de nos amis, et ennemi de nos ennemis. S’il accepte ces conditions ; nous lui promettons paix et tranquillité, au nom de Dieu et de son Prophète. Nos soldats n’entreront plus sur ses terres, nous ne pillerons plus les biens et les habitations. Nous lui envoyons en présent un sabre ; un vêtement, comme signes de notre sublime bienveillance, comme gages du maintien de sa royauté, comme preuve que nous le conservons dans ses titres et droits d’autorité, et que nous maintenons aussi les individus qu’il a revêtus de fonctions et d’honneurs autour de lui ; et cela, tant qu’il restera fidèle à notre sainte loi religieuse et à la parole du divin Coran, tant qu’il restera sur le pied de soumission envers nous, tant qu’il payera le tribut que nous lui avons fixé, tant qu’il obéira aux sublimes ordres qui émaneront de nous. Et salut. »

Le sultan se fit apporter un sabre et un vêtement, qu’il envoya à Abd-Allah-Ahmed, avec la lettre.

Ahmed, satisfait de cette réponse, ordonna de préparer immédiatement cent chevaux et cent esclaves, et chargea un de ses proches parents de les conduire au sultan du Ouadây. A l’arrivée de la caravane à Ouârah, Sâboûn appela de suite le parent d’Ahmed, qui lui remit alors la lettre que voici :

« De la part du Serviteur de Dieu, Ahmed, roi de Tâmah, serviteur du Prince des Croyants, à Sa Grandeur le Prince des Croyants, serviteur des deux illustres Villes saintes, mon maître et fils de mon maître, le Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn.

« Après avoir embrassé la trace de tes pieds, et avoir supplié Dieu qu’il rende partout tes drapeaux triomphants, je t’informe que j’envoie à Ta Majesté, mon cousin, l’homme qui m’est le plus cher au monde. Il te remettra les chevaux et les esclaves que je me suis engagé, moi ton serviteur, à te payer en tribut. J’espère de ta générosité et de ta grandeur d’âme que tu les accueilleras favorablement et sans examiner ce qu’ils peuvent avoir de mauvais ou de bon, car ils ne sont pas dignes de t’être offerts. Je prie Dieu qu’il te conserve ta grandeur et qu’il accroisse ta puissance. Salut. »

Le ton humble de cette lettre plut à Sâboûn. Il reçut le tribut. Du reste, tout était choisi, chevaux et esclaves. Sâboûn traita le cousin d’Ahmed avec la plus grande déférence, et pourvut à tout ce dont il put avoir besoin. Il lui donna le reçu de l’envoi, lui fit présent d’un vêtement, puis le congédia.

Le sultan fôrien fut bientôt informé de la soumission du roi Ahmed et de l’engagement qui en fut la conséquence. Mécontent de ce résultat : « Comment ! dit Fadhl, il est mon vassal, à moi, et il paye le tribut à un autre ! Je ne consentirai jamais à un pareil arrangement. Ou il sera mon vassal à moi seul, ou il le sera d’un autre seul. » Et il écrivit sur-le-champ au roi de Tâmah :

« J’apprends que tu t’es engagé à payer au sultan Sâboûn un tribut annuel de cent chevaux et de cent esclaves ; que déjà tu t’es acquitté d’une année de redevance ; que tu as reçu de Sâboûn la promesse qu’il te protégera et te maintiendra dans ta royauté. Cependant tu es de mes vassaux, de mes tributaires. Dis-le-moi nettement : Es-tu capable de payer tribut à deux maîtres ? ou bien veux-tu te soustraire à ma dépendance et te placer sous la tutelle du sultan du Ouadây ? Explique-toi catégoriquement. »

Le roi du Tâmah répondit à Fadhl quelques lignes dont voici le sens : « Tu m’as demandé des éclaircissements sur ma conduite. Je dirai d’abord à Ta Grandeur que tout ce qu’on t’a dit des résultats de la guerre est vrai. Mais je me reconnais toujours ton tributaire, comme par le passé. Je n’ai envoyé ces chevaux et ces esclaves au sultan Sâboûn que comme précaution pour sauver l’honneur et la vie de ma famille, sauver mes biens et acheter la paix. Car maintenant je suis presque sans ressource, la guerre m’a épuisé ; je ne pourrais plus tenir contre les armes de Sâboûn. J’ai donc dû payer pour avoir une trêve qui me laissât le loisir de remonter mes forces et me permît, pour plus tard, de secouer le joug de l’obéissance. Salut. » Cette réponse dissipa les soucis de Fadhl et calma le trouble de son esprit.

Quant à Sâboûn, une fois qu’il eut reçu la promesse de vassalité d’Ahmed, il engagea les marchands du Ouadây à lier leur commerce avec le Tâmah, à y exporter leurs marchandises, à y trafiquer soit au comptant, soit à terme. Son but en cela était de chercher à s’assurer si la paix qui venait d’être conclue était une paix sincère ou simplement une soumission temporaire et fictive. Les chemins du Ouadây au Tâmah furent fréquentés par les habitants des deux pays ; la sécurité s’établit, la crainte et la défiance disparurent.

Les Tâmiens vinrent au Ouadây racheter leurs femmes, leurs enfants et leurs proches faits prisonniers et esclaves dans la guerre ; mais ce qu’ils purent en soustraire par surprise et à la dérobée, ils les emmenèrent ; ceux qu’ils purent décider à s’enfuir, ils les aidèrent à s’esquiver. Ils réussirent de cette manière à dérober à la captivité une foule d’enfants et de femmes. Le sultan Sâboûn fut instruit de ces manœuvres ; mais, par respect pour la paix conclue, il ne chercha par aucun moyen à les déjouer ou à les arrêter. Il se contenta de faire dire aux Ouadayens : « Je vous permets de tuer tout Tâmien que vous surprendrez dérobant un esclave. Car la conduite de ces gens est une trahison ; et une trahison est une violation des traités. Quant à ceux qui, loyalement et sans détour, vous offriront la rançon de leurs proches, respectez-les. »

CHAPITRE IX.

Sâboûn ordonne l’exploration d’une route nouvelle pour les caravanes. — Anecdote d’un Mogrébin. — Caravanes envoyées au Maghreb par la voie de Djâlau et Audjalah. — Sâboûn envoie des présents à Mohammed-Aly-Pacha. — Le pacha en fait porter à son tour à Sâboûn, par une caravane qui en route est pillée. — Cause de la guerre du Kordofâl. — Caravane expédiée du Ouadây sur Ben-Ghâzy, par la route de Djâlau. — Cette caravane s’égare, et les esclaves meurent de soif.

Sâboûn, après ses guerres terminées, s’occupa des moyens de faire prospérer son gouvernement et son pays.

Un jour on lui présenta un Mogrébin des Bédouins dépendants de la régence de Tripoli. Il était accompagné de plusieurs individus des Bideyât, tribu non arabe fixée au delà du Ouadây au nord, et vivant à la manière des Arabes des déserts. Ces Bideyât racontèrent que le Bédouin s’était égaré et avait perdu sa route dans les sables, qu’ils l’avaient trouvé épuisé, mourant de soif. Ils lui avaient donné de l’eau à boire, l’avaient recueilli dans leurs tentes et hébergé pendant un mois environ, et ensuite ils l’avaient amené à Ouârah pour le présenter au sultan.

Sâboûn dit au Bédouin étranger : « D’où es-tu ? — Je suis des Aoulâd-Aly, tribu voisine du Barcah. Nous partîmes environ une cinquantaine d’Arabes à cheval. Nous nous dirigeâmes du côté du Soudan, dans l’intention de faire quelque incursion profitable. Nous déviâmes de la route sans nous en apercevoir. Nos provisions d’eau finirent. Trois d’entre nous, et j’étais un des trois, allèrent à la découverte pour chercher de l’eau. Je m’éloignai de mes deux compagnons ; je perdis leur trace, je m’égarai, et je ne sus plus de quel côté tourner mes pas. Je laissai aller mon cheval au hasard, jusqu’à ce qu’enfin il fut fatigué, harassé à ne pouvoir plus bouger. Je descendis alors ; je l’abandonnai, et je marchai à pied pendant trois jours. Le quatrième, la chaleur m’accabla ; j’étais haletant, mourant de soif ; et si Dieu ne m’eût envoyé ces hommes, c’en était fait de moi. — Combien es-tu resté de jours sans boire d’eau ? dit le sultan. — Six jours sans en goûter une seule goutte. » Ces dernières paroles étonnèrent l’auditoire ; admises par les uns, elles furent rejetées par les autres.

Je me rendais alors au Ouadây (car le sultan du Dârfour m’avait délivré de ma prison) et je me trouvai plusieurs fois avec ce Bédouin mogrébin ; il s’appelait Aly. Je lui fis raconter et répéter son histoire du désert, et toujours son récit fut conforme à ce que j’en avais entendu d’abord.

Sâboûn fit présent à Aly de plusieurs esclaves et d’un cheval, et de plus mit à ses ordres dix autres esclaves pour qu’ils apprissent de ce Bédouin à manier le fusil et à tirer juste.

Mais souvent Aly disait : « Si le sultan, au lieu de me charger de dresser ses esclaves au tir, me confiait une caravane et me laissait retourner à ma tribu par le chemin qui conduit au Ouadây directement, il en résulterait certainement un grand avantage pour ce prince et pour son pays. » On rapporta ces paroles au sultan. Sâboûn fit appeler Aly et lui demanda si ce qu’on lui avait dit à propos d’un chemin de caravane servant pour la tribu des Aoulâd-Aly était vrai. « Oui, certainement, répondit l’Arabe, et je le répète souvent. — Connais-tu bien ce chemin ? — Sans doute ; mais je crains les Bédouins qui m’ont pris et amené ici dans l’intention de me faire périr, par tes ordres ; il faut passer par les lieux où ils sont répandus, et ces gens-là sont de vrais pillards. »

Le sultan envoya chercher le chef des Bideyât. Ce chef arriva, et Sâboûn lui dit : « Prépare une caravane avec les provisions et les hommes nécessaires. Partez en nombre convenable avec ce Bédouin, et accompagnez-le jusqu’à ce qu’il vous dise : « Je connais maintenant le lieu où nous sommes, » et qu’il vous donne par des indications locales la preuve de la vérité de ces paroles. » Le chef des Bideyât partit avec Aly, suivi d’une vingtaine d’hommes de sa tribu. Tous étaient à dos de chameau. Ils s’enfoncèrent dans le désert, et marchèrent à grandes journées pendant une quinzaine de jours. Tout à coup Aly s’écria : « Bonne nouvelle ! voilà les dattiers de Djâlau. — A quoi reconnais-tu que c’est Djâlau ? — A quoi ? le voici : Lorsque nous nous mîmes en route pour notre expédition, nous fîmes halte en tel endroit ; nous y passâmes la nuit ; je vais vous montrer la place où furent attachées nos montures, et la place où nous allumâmes du feu. » Aly conduisit les Bideyât à ces deux endroits, et les Bideyât y trouvèrent la vérification de ce qu’Aly leur avait annoncé. Ils le ramenèrent ensuite au sultan Sâboûn, et lui racontèrent le résultat de leur course. Le sultan, satisfait, leur demanda quelle distance ils avaient parcourue. « Pour atteindre jusqu’à l’endroit où nous nous sommes arrêtés, il faut environ quarante jours à marche de chameau et avec des esclaves ; mais à grande marche, il n’y a que vingt-cinq jours. »

Le sultan ordonna de préparer immédiatement une caravane. Il fit publier à Hédjeir et à Noumro que ceux qui voudraient aller en expédition commerciale au Maghreb, jusqu’à Dirna[125] et Ben-Ghâzy, aient à se disposer à se mettre en route avec la caravane. Ensuite il appela les principaux des Bideyât. Il les chargea de conduire la caravane, sous leur responsabilité, jusqu’au lieu où ils avaient rencontré Aly ; et Aly fut chargé de la guider pour le reste du trajet.

Une caravane nombreuse se rassembla et partit..... Elle arriva heureusement au Maghreb, et revint de même. L’année suivante, Sâboûn en expédia une autre sous la conduite du chérif Ahmed-el-Fâcy (c’est-à-dire de Fâs ou Fez), qui avait succédé à mon père dans les fonctions de vizir. Ahmed-el-Fâcy était remarquable par son instruction, sa mémoire et son érudition littéraire. Il était profond jurisconsulte, et versé dans les traditions sacrées ; il savait par cœur, d’un bout à l’autre, le Mouatta[126], ou Principes de jurisprudence, par l’imâm Mâlek. Ahmed-el-Fâcy avait quelque teinture d’anatomie, et donnait même des leçons sur cette science. J’ai assisté à une de ces leçons sur l’anatomie de l’œil ; il s’en acquitta d’une manière remarquable. Ce chérif avait reçu de Dieu de merveilleuses dispositions, mais il était irascible et haineux. Aussi finit-il par aliéner de lui tous les esprits, et il devint tellement odieux qu’on l’assassina. Je lui consacrerai quelques lignes dans un des chapitres suivants, s’il plaît à Dieu.

Depuis un temps immémorial les caravanes ouadayennes se dirigeaient sur le Fezzân pour le commerce des esclaves, et en rapportaient diverses marchandises. Toutefois, Sâboûn fut au comble de la joie de la reconnaissance que les Bideyât venaient de faire d’une nouvelle route pour les voyages au Maghreb. Mécontent d’El-Mountacer, sultan du Fezzân, il voyait avec plaisir s’ouvrir cette nouvelle route. Voici le motif de ce mécontentement du prince ouadayen.

Lorsque mon père partit pour Tripoli avec des marchandises au compte de Sâboûn, il faillit être mis à mort par ordre d’El-Mountacer, qui gouvernait alors le Fezzân. Le sultan du Ouadây, informé de cette conduite d’El-Mountacer, en fut indigné ; et sans la distance considérable qui sépare le Ouadây du Fezzân, sans les déserts arides et sans eau qu’il lui eût fallu traverser, il aurait déclaré la guerre à El-Mountacer. Aussi, après la reconnaissance du chemin de Djâlau, il vit avec joie la possibilité de pouvoir, à son gré, diriger ses caravanes jusqu’en Barbarie directement. Je vais raconter en quelques lignes la circonstance qui indisposa si fortement El-Mountacer contre mon père.

Quand mon père eut résolu de quitter le Ouadây et de se rendre à Tunis, il parla de son projet à Sâboûn, et le pria de lui permettre de partir. Le sultan alors demanda à mon père : « Après le Fezzân, quel pays trouve-t-on ? — La régence de Tripoli. — Le prix des esclaves doit être là plus élevé qu’au Fezzân ; et les marchandises, à Tripoli, doivent être à meilleur marché. — Sans doute. — Te conviendrait-il que j’envoyasse avec toi un de mes fidèles serviteurs, un homme qui m’est dévoué et qui emmènerait des esclaves que tu vendrais à Tripoli pour mon compte ? Du prix de la vente tu m’acheterais telles et telles marchandises. — Très-volontiers, prince. » Alors le sultan désigna un de ses affidés intimes, auquel il confia environ trois cents esclaves. Il lui enjoignit de se soumettre à discrétion à mon père, et de ne recevoir d’autres ordres que ses ordres.

Notes in this chapter

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