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Voyage au Ouadây

PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE. (continued 2)

Dr. (Nicolas) Perron translation

La députation porta au sultan la réponse de Sâboûn. Sâleh reconnaissant la vérité des paroles de son fils, renonça à l’arrestation, et congédia les Turguenak. De ce jour, Sâboûn vécut tranquillement chez lui, sans plus s’occuper d’aucune affaire.

Quelques mois après cet événement, le sultan tomba gravement malade. La première de ses femmes ne lui avait pas donné d’enfant. Cette femme, craignant que la souveraineté ne fût dévolue à un des fils de ses compagnes de harem, c’est-à-dire à Ahmed ou à Acyl, qui, n’ayant pas la droiture, l’intelligence, la piété et la bienveillante équité qu’elle connaissait à Sâboûn, la dépouilleraient certainement de son titre de reine, et peut-être même la feraient mourir sans égard pour son rang, cette femme, dis-je, dépêcha un message secret à Sâboûn. « Prépare-toi, lui disait-elle, à t’emparer du pouvoir ; ton père est gravement malade. »

A cette nouvelle, Sâboûn envoie immédiatement des courriers à tous les partisans qu’il pouvait avoir sur différents points du Ouadây, et leur fait dire de se réunir à la hâte, de se disperser par fractions dans les villages des environs de Ouârah, tels que Hêgueîr, Noumro, Abâly, et d’attendre là ses ordres ultérieurs. Il leur recommanda surtout de ne pas entrer dans Ouârah.

Le mot de Ouârah, chez les Ouadayens, est analogue au mot de Fâcher chez les Fôriens ; seulement il faut remarquer que les sultans du Ouadây ne changent jamais le lieu de la résidence impériale, et que cette résidence a toujours été à la ville de Ouârah. Au Dârfour, la dénomination de Fâcher s’applique également à la grande place qui est devant la demeure du sultan (voy. le Voyage au Dârfour) et à cette demeure elle-même. On donne encore ce nom, hors de Tendelty, à la ville, ou au bourg, ou au village où le sultan s’établit. Mais au Ouadây, le nom de Fâcher ne s’applique qu’à la grande place qui est devant le palais ; et le mot de Ouârah signifie proprement la ville de la résidence du sultan, la capitale.

Les partisans de Sâboûn accoururent aux rendez-vous indiqués. Les messages se succédaient sans interruption, du prince à la reine et de la reine au prince ; ce mouvement continua plusieurs jours, c’est-à-dire jusqu’au moment où le sultan rendit le dernier soupir. C’était le matin, vers midi. Aussitôt que Sâleh fut expiré, un envoyé de la reine courut dire à Sâboûn : « Ton père vient de mourir ; prépare-toi sur-le-champ ; cette nuit même, il faut que tu sois en possession du sultanat, ou tout est perdu pour toi. Avertis tes gens, tes partisans ; arme-les promptement ; tiens-les prêts pour ce soir ; d’une à deux heures après le coucher du soleil, sois avec toute ta troupe aux portes du palais. »

Sâboûn rassemble chez lui ses amis les plus dévoués ; on discute les moyens de franchir les portes du palais. La grande difficulté était de forcer la porte ferrée, qui est la quatrième des sept portes du palais. Les trois premières et les autres surtout, après la quatrième, ne présentent qu’un obstacle insignifiant ; mais la quatrième est bardée de fer et se ferme solidement. Sâboûn et ses affidés cherchaient le moyen de traverser ce passage difficile. Tout à coup le faguyh Moûça, frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn et iman particulier de Sâboûn, auquel il était entièrement dévoué, prend la parole et dit : « Prince, je me charge, moi, de t’ouvrir la quatrième porte. — Tu crois pouvoir... ? — Je l’ouvrirai, te dis-je. — C’est bien ; je compte sur toi ; agis comme tu l’entendras. »

Moûça part..., prend une pierre, s’en frappe la tête, et tout couvert de sang, les vêtements déchirés, il se réfugie au palais. En le voyant ainsi tout ensanglanté, les Ozbân du palais, les portiers restent stupéfaits, et chacun de lui demander : « Que t’est-il arrivé ? qui t’a maltraité de la sorte ? — J’ai voulu donner un conseil à Sâboûn, et vous voyez en quel état il m’a mis. — Mais enfin, que lui as-tu dit pour t’attirer un pareil traitement ? — Rien que de bien. Je lui conseillais d’obéir aux ordres de son père ; je lui indiquais les conséquences de son indocilité ; je l’engageais à se présenter au sultan ; et tout à coup le voilà qui se précipite sur moi, me frappe, me déchire mes habits... Je viens me plaindre au sultan même. — Depuis longtemps ne t’avions-nous pas conseillé, nous, de rompre avec cet extravagant, ce fou ? tu as toujours refusé de nous entendre. Voilà, aujourd’hui, la récompense de ton attachement. — Que Dieu vous comble de biens ! vous m’aviez averti, cela est vrai, et bien averti. Mais vous le savez, quand la fatalité se mêle des affaires de l’homme, il n’y voit plus goutte. — Çà ! reste ici avec nous. Nous t’aiderons à porter ta plainte au sultan. — Pour cette fois, je suis votre avis. » Et il s’enferma avec eux en dedans de la quatrième porte.

Cependant les vizirs, informés de la mort de Sâleh, songèrent à prévenir toutes les tentatives que pourrait faire Sâboûn pour s’emparer de l’autorité souveraine. Malheureusement pour leur dessein, Ahmed et Acyl, frères de Sâboûn et parents, par leur mère, de plusieurs vizirs, étaient à parcourir les provinces du Ouadây, se faisant héberger et traiter partout aux dépens des habitants, répandant à pleines mains les vexations et l’injustice, enlevant ce qu’ils trouvaient à leur gré dans les récoltes et les troupeaux, outrageant les serviteurs de Dieu dans leurs affections les plus chères.

Les vizirs expédièrent en toute hâte à Ahmed et à Acyl la nouvelle de la mort du sultan, et leur dirent de se rendre au plus vite à Ouârah, ajoutant que l’on tiendrait secret le trépas de leur père jusqu’à leur arrivée. Ils ignoraient, ces courtisans empressés, que la question du sultanat était pour ainsi dire déjà décidée et jugée ; qu’on donne raison à qui gagne, et tort à qui perd. Ils ne voyaient pas que Dieu accordait le pouvoir souverain à Sâboûn parce qu’il était le plus vertueux, le plus sage, le plus éclairé, le plus généreux des fils de Sâleh. Ils n’apercevaient pas qu’en ce moment se vérifiait cette parole de Dieu révélée dans le Coran et interprétée par les commentateurs de ce saint livre : « Nous avons écrit dans le Zaboûr (ou livre des chants) de David, après avoir annoncé nos jugements sur les œuvres des hommes : « La terre est l’héritage destiné à mes serviteurs vertueux[99]. »

A la nuit, dès que les ténèbres eurent abaissé leurs voiles sur la terre, les soldats de Sâboûn se rassemblent, entrent en silence à Ouârah et se répandent sur la place du Fâcher. Sâboûn, à la tête d’une troupe d’amis dévoués, s’avance jusqu’assez près de la porte extérieure du palais (voy. le plan de Ouârah). Les gardes qui chaque soir se renouvellent au palais, avec un chef turguenak, pour la garde de la nuit, étaient endormis. Sâboûn, craignant de les réveiller et d’être découvert trop tôt, s’avance avec une poignée d’amis ; on marche à pas de loup, pieds nus, sur la pointe des orteils. Sâboûn passe les trois premières portes. Il arrive à la quatrième ; il frappe doucement..... Moûça reconnaît le coup de Sâboûn. Moûça avait su intéresser celui des portiers qui était de service, lui inspirer de la confiance, et il avait réussi à prendre la clef, et l’avait placée sous sa tête en se couchant.

Aussitôt que Moûça entend frapper, il se lève, ouvre la porte. « A qui donc ouvres-tu pendant la nuit ? » lui dit le portier. Moûça ne répond pas. Sâboûn passe avec sa troupe. Moûça s’empare d’une grande lance qu’il avait remarquée auprès du portier, et répondant alors à celui-ci, demi-endormi : « Sais-tu, lui dit-il, à qui je viens d’ouvrir la porte ? — Non. — C’est à ton maître, au maître de ta mère et de ton père. » Et à ces mots Moûça se jette sur le portier, lui enfonce la lance dans les flancs et l’éventre. Il retire sa lance, puis à coups redoublés il se précipite sur ceux qu’il peut distinguer près de lui, et de droite et de gauche il en égorge une quinzaine.

Avant de pénétrer dans le palais, Sâboûn avait eu soin de placer à quelque distance de la première porte, sur le Fâcher, des avant-postes de cavaliers, avec consigne de repousser par la force quiconque se présenterait avec des intentions hostiles. D’autres avant-postes d’hommes à pied avaient été placés aussi tout près de la première porte, en face des gardes. Environ cinq cents hommes entrèrent peu à peu après Sâboûn ; cette troupe, au passage de la porte ferrée, s’unit immédiatement à Moûça, et tombe avec lui sur la garde dont il avait commencé le carnage. Tous ceux qui étaient alors dans le palais s’éveillèrent, mais ils rencontrèrent des coups de lance qui leur arrivèrent plus brûlants que la braise allumée. Les uns combattirent en désespérés jusqu’à la mort ; d’autres se soumirent à Sâboûn et se rangèrent de son parti.

Sâboûn avait un fusil ; il le décharge dans une des huttes en jonc qu’habitent les gardes du palais ; elle prend feu ; la flamme s’élève, gagne d’autres huttes. La lumière de l’incendie éclaire comme la lumière du jour. Ce fut un bienfait de Dieu et la cause du succès de Sâboûn : à la lueur du feu, ce prince reconnut facilement ses ennemis et en fit un horrible massacre. Effrayés par l’incendie qui se développa tout d’un coup, les gardes et les gens du sultan couraient de toutes parts, abandonnant leurs huttes, fuyant les atteintes du feu. Un grand nombre d’entre eux succomba. Sans l’incendie qui éclaira ce carnage, Sâboûn eût pu être frappé par surprise et périr sous la main d’un traître.

Lorsque ce prince se vit maître du palais et délivré de tout danger, il entra dans le lieu où étaient les restes de son père. Le cadavre était orné et paré, étendu sur le lit de mort, entouré des femmes du harem. Sâboûn versa quelques larmes, puis il dit : « Que Dieu me tienne compte dans le ciel du malheur qui m’afflige, de la mort de mon père ! »

Ensuite il demanda les insignes du sultanat, c’est-à-dire le sceau impérial, héritage transmis de souverain à souverain, le sabre impérial, l’amulette[100] et le trône ou siége du sultan. En quelques instants tout fut apporté devant Sâboûn, excepté le siége ; on ne savait, disait-on, où il avait été déposé. Sâboûn, à cette excuse mensongère, alléguée par les femmes de Sâleh, ne put contenir sa colère. Il fit saisir ces femmes, les fit amener en sa présence, et leur exprima avec énergie l’ordre de lui apporter immédiatement le siége impérial. Elles persistèrent dans leur première déclaration, et jurèrent de leur sincérité. Commes elles étaient mécontentes du succès de Sâboûn, elles soutinrent opiniâtrément leur assertion. Alors le prince les fit enfermer, et les consigna à la garde d’eunuques choisis. Ensuite il dit aux concubines, aux esclaves, hommes et femmes, de se mettre à la recherche du siége, et il promit que celui qui le trouverait serait affranchi et serait généreusement récompensé. En un clin d’œil un jeune esclave se présente à Sâboûn avec le siége du sultan, disant en quel endroit il l’a découvert. Par ordre de Sâboûn, le siége fut réuni aux autres insignes, et le tout fut déposé dans l’endroit réservé à ces objets. Après cela, il délivra les femmes de leur consigne, et ne s’occupa plus d’elles.

Cependant le combat continuait sur le Fâcher, la mêlée s’échauffait de plus en plus. Les Turguenak de garde à la porte extérieure s’étaient bientôt éveillés ; apercevant de suite la troupe armée postée en observation sur la grande place : « Qui vive ? crient-ils à la troupe. — Soldats du sultan Sâboûn. — Il n’y a pas de soldats de Sâboûn. Depuis quand est-il sultan ? — Il est sultan, répliquent vivement les soldats irrités de cette riposte ; il est maître du palais ; rendez-vous, ou vous êtes morts. » Et la lutte s’engage avec fureur. Soudain arrivent les vizirs de Sâleh, tous ceux qui étaient parents maternels d’Ahmed et d’Acyl. Le palais était au pouvoir de Sâboûn, qui déjà s’y était installé. Les vizirs veulent entrer ; on les repousse. La lutte devient plus acharnée, plus terrible ; elle se continue toute la nuit. Au jour, se présentent les autres vizirs et les rois. Informés de ce qui s’était passé, ils se déclarent enfin pour Sâboûn, dont ils connaissaient d’ailleurs la bienveillance et la justice. Ils protestent de leur dévouement pour lui, se rangent de son parti et combattent ceux qui résistent encore.

L’acquisition de ces nouveaux partisans accrut les forces de Sâboûn, et dans la matinée même les ennemis de ce prince étaient vaincus, tués ou blessés ou enfuis. Les vainqueurs recueillirent un butin considérable en dépouilles de toute espèce, en chevaux et en armes.

Le jour suivant, Ahmed et Acyl, à la tête d’une armée, arrivent à Ouârah ; ils tentent de forcer l’entrée du palais et de pénétrer jusqu’à Sâboûn ; mais ils sont repoussés avec vigueur. Un nouveau combat s’allume, et bouillonne pendant tout le jour. Ahmed et Acyl sont vaincus et obligés de prendre la fuite. Ahmed se retire dans la tribu de ses oncles, chez les Ab-Darag. Acyl, dont la mère était des Maçâlyt du Ouadây, population nombreuse sous les ordres de l’aguîd ou gouverneur de la province de l’Est, se réfugie dans cette tribu. De là il passe au Dârfour. Nous verrons bientôt comment il fut pris, ainsi qu’Ahmed.

Sâboûn, informé de la fuite de ses deux frères et de la déroute de leur armée, rendit grâce à Dieu de la victoire qu’il venait d’obtenir et qui le délivrait du danger ; car les chefs kamkolak et les premiers vizirs étaient parents de la mère d’Ahmed et soutenaient résolument la faction de ce prince. D’ailleurs Sâleh, en raison de sa haine pour la mère de Sâboûn, avait, comme nous l’avons déjà dit, éloigné des emplois de quelque importance tous ceux qui tenaient à la famille de cette femme.

Dès que Sâboûn vit ses rivaux et ses ennemis abattus et le calme rétabli, il parut au divan, et, en présence des ulémas, se fit reconnaître pour le chef de l’État. Il distribua ensuite les hautes fonctions à ses proches, et le Ouadây entier lui voua obéissance ; tous se soumirent, les uns par affection, les autres par crainte. La déroute d’Ahmed et de ses partisans comprima et étouffa les malveillances ; le nombre des morts avait été considérable, et le sang avait coulé à grands flots. Du reste, un poëte a dit :

« Les hommes de haute puissance n’échappent aux dangers qu’en versant autour d’eux des flots de sang. »

Cet événement arriva vers le milieu du mois de rédjeb l’unique[101], je crois en 1219 de l’hégire (vers 1804 ère chrétienne). Sâboûn resta en repos le reste de Rédjeb et le mois de Chabân suivant. Au commencement de Ramadân (qui suit le mois de Chabân), il se mit en route pour aller combattre son frère Ahmed, qui, aidé par ses oncles maternels, anciens vizirs, avait échappé au carnage de Ouârah, et qui ensuite avait réussi à rassembler une armée assez imposante. Sâboûn craignait avec raison que, s’il n’agissait pas alors avec vigueur et promptitude, diverses tribus ne se laissassent entraîner à la révolte, ne grossissent ainsi le parti d’Ahmed, et que de là il ne survînt quelque déchirement difficile à réparer. Un prince pourvu d’intelligence sait prévoir : la pluie s’annonce par quelques gouttes d’eau avant de tomber par torrents.

La troisième nuit de Ramadân, Sâboûn partit avec ses troupes. Il lui fallait, pour atteindre l’armée d’Ahmed, deux jours de route à pas ordinaire. Il marcha toute la nuit. Le jour suivant, vers l’asr, c’est-à-dire à trois ou quatre heures après midi, il découvrit le camp de son frère ; les deux armées se trouvèrent campées en face l’une de l’autre.

Les vizirs qui étaient avec Ahmed avaient répandu le bruit que Sâleh était vivant, que Sâboûn était en état de révolte et voulait se débarrasser de son père pour s’emparer du sultanat. Ces insinuations mensongères avaient jeté l’indignation dans l’esprit des Ouadayens, et le nom de Sâboûn, flétri d’infamie, ne réveillait plus dans les cœurs que des mouvements de haine et d’aversion. Mais le prince avait été informé de ces menées perfides, de ce lâche artifice dont le but était de détourner de lui l’affection des populations ouadayennes.

A son arrivée près du camp ennemi, Sâboûn expédia aux vizirs de son frère le message suivant : « J’ai appris vos coupables machinations. Vous publiez que mon père est encore vivant, que je veux attenter à ses jours afin de m’emparer de l’État. Si vos dires sont vrais, si mon père existe, faites-le-moi voir ; alors je me livre à lui sans réserve, et il décidera de mon sort comme il lui plaira. Si vous craignez que ceci ne soit un stratagème de ma part, j’ai auprès de moi des gens sûrs et des hommes de probité auxquels vous pouvez vous fier et dont vous, et mon père (s’il vit), accepterez le témoignage. Laissez-leur voir Sâleh. S’ils me disent que celui que vous leur aurez présenté est véritablement mon père, encore une fois, je me livre immédiatement à lui. »

Les vizirs répondirent à Sâboûn par les plus grossières injures, et lui déclarèrent que d’après ce qui s’était passé, ils ne pouvaient laisser voir le sultan ni à lui ni à d’autres. Au reçu de cette réponse, Sâboûn ordonna à ses troupes de se préparer à combattre. Il fit ses ablutions, sa prière, et, en présence de son armée, il demanda à Dieu de l’aider à triompher de ses ennemis.

La bataille s’engage. En un clin d’œil, en un moment plus rapide que l’éclair, plus rapide que l’élan du faucon sur sa proie, Sâboûn se précipite ; l’ennemi bouleversé tourne le dos et prend la fuite. Sâboûn alors détache un corps de troupes qui se jette sur les devants des fuyards et leur ferme toute voie de salut. « Quiconque m’amènera Ahmed, dit le prince à ses soldats, sera généreusement récompensé. » Et avant le coucher du soleil, Ahmed était prisonnier et on le conduisait à Sâboûn. Ahmed était accablé sous le poids de la honte. Par ordre de Sâboûn, le malheureux prisonnier fut chargé de fers, ainsi que tous ceux de ses parents, vizirs ou autres, qui avaient été pris avec lui. Ils furent emmenés à Ouârah, à la suite du prince vainqueur. Sâboûn passa la nuit satisfait, se félicitant de son succès.

Au matin suivant, on bat des tambourins, on rassemble les troupes. La foule s’amasse, se presse sur le Fâcher. Le sultan paraît ; les étendards frémissent autour de lui ; sur sa tête se balance le parasol et s’agitent les grands éventails en plumes d’autruche[102]. Chaque émir prend sa place ; chaque grand de l’État siége au rang réservé à sa dignité. Les interprètes se disposent en ligne, et les Ozbân se rangent troupes par troupes, revêtus des insignes de la vengeance et de la terreur. Le sultan ordonne d’amener Ahmed et tous ceux qui avaient été pris avec lui. Ils s’avancent dans le plus triste appareil, marchant à pas courts et coupés, car ils avaient les fers aux pieds et aux mains. On les fait arrêter devant le sultan, Ahmed à leur tête. Sâboûn ensuite s’adresse à son frère et lui dit :

« Débauché que tu es, traître, libertin, imposteur, adultère, oppresseur, tyran méprisable, brutal despote, crois-tu donc qu’un être tel que toi soit capable d’être souverain, chef, conseiller, et puisse prétendre à gouverner des hommes, à dispenser la justice ? Non. Insensée fut ta présomption, détestables furent tes pensées ! Tu serais, toi, en état de diriger des serviteurs du Souverain des mondes ! Tu n’es pas même bon à garder les troupeaux. Assez longtemps tu as tourmenté nos sujets, usé de tyrannie et déployé ton insolent orgueil. Combien de femmes pudiques tu as déshonorées ! combien de malheureux tu as persécutés ! combien de sang tu as versé ! Tu as dépassé toutes les bornes posées par Dieu, et foulé aux pieds tout ce qu’il y a de sacré. Tu t’es jeté dans toutes les débauches dont Dieu a défendu même de s’approcher. Si ce que je te dis ici est faux, prouve le contraire, ose me démentir. »

Ahmed alors, d’un ton hardi, ferme et résolu : « Tais-toi, dit-il à Sâboûn ; que Dieu te fende la bouche, te confonde et te perde, lâche que tu es, rebelle à ton père, excommunié de la pitié de Dieu ! Certes, le sort s’est cruellement trompé en te donnant la souveraine puissance ! mais il réparera bientôt son erreur, je l’espère. Penses-tu donc vraiment que j’aie peur du supplice que tu me réserves, que je redoute les brutales rigueurs que tu me prépares ? Ne sais-je pas bien que tout ton pouvoir ne peut aller au delà de ce mot que tu vas dire : « Tuez-le ? » Mais, va ! mourir est plus doux pour moi que de me voir ainsi devant un être aussi vil que toi. »

Le sultan s’adresse alors aux ulémas présents, aux docteurs de la loi, et leur dit : « Quel est le jugement que prononce la loi islamique contre ce rebelle ? — La peine, répondirent-ils, de celui qui est sorti du devoir et de l’obéissance due au chef reconnu souverain par le peuple est de mourir de mort violente, d’être pendu, ou d’avoir une main et un pied coupés l’un d’un côté du corps et l’autre de l’autre côté[103]. Voici le texte des paroles de Dieu : « Celui qui se révoltera contre Dieu et son représentant, et sèmera le désordre et la rébellion dans un pays, mourra de mort violente, sera pendu, ou bien on lui coupera la main et le pied en sens croisé, ou bien on l’exilera. »

Le sultan alors ordonna de faire rougir au feu les miroued ou brochettes de fer, et de les passer sur les yeux d’Ahmed. L’ordre fut exécuté ; puis le malheureux supplicié fut jeté en prison. Il y resta jusqu’à sa mort.

Sâboûn, séance tenante, jugea aussi les vizirs prisonniers. « Vizirs de malheur et de honte, leur dit-il, comment avez-vous osé prétendre que mon père était encore vivant ? Selon vous, je n’étais qu’un rebelle ; vous l’avez publié partout. Votre unique but était de me perdre et d’élever Ahmed au souverain pouvoir. Grâce à Dieu, vos impostures et vos calomnies paraissent au grand jour. » Et Sâboûn ordonne aux kabartou de mettre à mort les coupables. Les kabartou s’approchent des vizirs condamnés, les entourent et les abattent à coups de casse-têtes ou massues en fer analogues à celles que les Turks appellent dabboûz[104]. (Voy. fig. 3.) Nous décrirons ce genre de supplice en parlant des diverses punitions usitées chez les Ouadayens et les Fôriens. Les kabartou sont des officiers de justice chargés d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort ; ce sont aussi les kabartou qui, dans les lieux publics, sonnent de la trompe devant le sultan.

Les vizirs rivalisant de courage et méprisant la mort, chacun d’eux prétendait au privilége d’être assommé le premier ; tous à l’envi présentaient la tête ; chacun demandait le coup fatal, et craignait de se déshonorer par le moindre signe de lâcheté. Au Ouadây, le lâche ne compte pas pour un homme ; jamais il ne trouve à se marier avec une femme de famille un peu considérée ; il est en quelque sorte excommunié de la société. Je n’ai jamais ouï parler d’hommes plus intrépides que les Ouadayens[105].

Sâboûn débarrassé des vizirs parents d’Ahmed, et n’ayant plus rien à craindre de leur parti, régna avec justice et équité, et s’attira l’admiration de ses voisins. On venait en foule le contempler dans sa gloire, on accourait de toute part pour le voir, comme jadis on se pressait aux temples des idoles.

Il dompta et fit disparaître les terribles détrousseurs appelés afryt ou diables. Il assura ainsi la sécurité des chemins, et purgea les provinces de ces redoutables et dangereux larrons, véritables khirryt[106] ou lutins malfaisants qui coupent les routes aux passants au moment des brûlantes chaleurs du midi. Sous son règne, une femme seule, fût-elle couverte d’or, et sur quelque chemin que ce fût, n’avait à craindre que le Tout-Puissant.

L’autorité de Sâboûn fut en peu de temps affermie et respectée. Mais la pensée de ce qu’il pouvait avoir à redouter de son frère Acyl l’inquiétait, l’obsédait, ne lui laissait ni repos dans les nuits, ni plaisir même à l’abri des brûlants rayons du soleil. Il attendait que Dieu lui offrît l’occasion et le moment de s’affranchir de toute crainte. Ce moment arriva.

Sâboûn, comme nous le raconterons bientôt, fit une expédition contre le Dâr-Tâmah. Il ruina le pays, dispersa la population, les familles. Le roi de Tâmah était allié et protégé de Mohammed-Fadhl, sultan du Dârfour. Fadhl vit avec peine les résultats de la guerre, et il chercha un moyen de donner le change aux Ouadayens. Il consulta ses vizirs, et ceux-ci lui conseillèrent de prendre le parti d’Acyl, d’offrir des présents à ce prince émigré, et de lui proposer de reconquérir le Ouadây. « Certainement, ajoutèrent les vizirs, ce doit être là le plus ardent désir d’Acyl. Faites-le jurer de vous payer, après sa restauration, une redevance annuelle ; et une fois que la convention sera conclue, persuadez à ce prince d’écrire aux émirs de Sâboûn, de les attirer et de les gagner par des promesses. Si la réponse de ces émirs ou vizirs est favorable, et qu’ils se déclarent pour Acyl, donnez à ce prince des forces suffisantes, et qu’il aille s’emparer du Ouadây. La conquête mettra nécessairement ce pays sous votre tutelle. Ensuite, ou Sâboûn sera pris, et vous aurez atteint votre but ; ou il sera tué dans une bataille, et vous voilà délivré de toute inquiétude ; ou enfin il s’enfuira, et il restera ainsi sans ressource aucune. »

Fadhl goûta ce conseil. Il appela Acyl, auquel jusqu’alors il n’avait pas fait plus d’attention qu’à des angles sortants d’un cercle dont on veut mesurer la superficie. Il combla ce prince de présents, lui donna des chevaux, des troupeaux, des esclaves, et lui assigna une demeure particulière. Ensuite il découvrit ses intentions à Acyl, qui promit de lui payer tribut après la conquête du Ouadây.

Acyl, grâce aux dons de Fadhl, reprend un genre de vie digne d’un souverain. Son nom humilié se relève avec un certain relief ; ce nom, inconnu hier comme celui d’un homme de la foule, passe aujourd’hui de bouche en bouche ; partout il n’est bruit que de l’avénement prochain d’Acyl au sultanat du Ouadây.

Acyl écrit aux vizirs de Sâboûn, leur demande leur coopération et leur fait les promesses les plus séduisantes. Les vizirs portent les lettres à Sâboûn. Celui-ci, satisfait du dévouement de ses vizirs, leur annonce que bientôt il sera libre de toute inquiétude du côté de son frère. « Répondez à Acyl, dit-il, que vous êtes à lui corps et âme ; que je vous tyrannise et vous tourmente ; que, malgré votre haine pour moi, vous restez en paix, faute d’un autre prince qui s’empare du sultanat. Exposez-lui aussi qu’il est contraire à ses intérêts de recevoir les secours de Mohammed-Fadhl ; que ce serait le comble de la honte ; que le Ouadây, après avoir été libre et indépendant de toute puissance en dehors du pays, ne consentira jamais à devenir tributaire de Fadhl ; qu’en un tel état de choses, Acyl lui-même n’aurait de sultan que le nom, et qu’ainsi il imprimerait à sa mémoire une tache indélébile ; ajoutez à cela : « Si tu aimes ton pays, si tu es vraiment jaloux de gouverner en sultan, garde-toi de descendre sous la loi du sultan fôrien. Notre avis, à nous, est que tu partes à la dérobée, que tu te rendes à tel endroit, et que tu nous en informes le plus vite possible. Aussitôt nous abandonnons Sâboûn, nous allons te rejoindre, nous te faisons escorte et appui, et nous t’introduisons au Ouadây. Sâboûn sera bientôt ensuite entre tes mains et à ta discrétion. Mais nous te jurons par Dieu et par les saintes paroles du Coran, que si tu viens avec une armée de Fôriens et avec leur sultan, jamais nous ne nous soumettrons à toi, ne restât-il plus qu’un seul Ouadayen dans le Ouadây. Choisis donc, et vois ce que tu veux faire. Du reste, quelle que soit ta décision, nous te prions de ne communiquer notre lettre à qui que ce soit, Ouadayen ou Fôrien. Un mot divulgué à un Ouadayen, nous ne saurions être sûrs qu’il ne le transmettra pas à Sâboûn, et alors c’en est fait de nous ; car tu connais la susceptibilité ombrageuse de ton frère et sa brutalité. Une seule parole dite à un Fôrien, comment répondre que ce Fôrien n’en profitera pas pour dérouter nos projets, et que Fadhl ne se mettra pas en campagne sans toi et ne fera pas avorter nos espérances ? Encore une fois, dès que le lieu du rendez-vous sera fixé, nous irons de suite y camper et t’y attendre. Quand tu en seras à peu de distance, dépêche-nous un courrier qui nous annonce ton approche. Nous te sommes tous dévoués. »

Au reçu d’une pareille réponse, Acyl enthousiasmé, enivré de joie, crut déjà voir ses espérances réalisées. Ce qui augmenta surtout ses illusions, ce furent les signatures des premiers vizirs et des hauts kamkolak, apposées à la lettre. Acyl accueillit sans réserves la combinaison qui lui était indiquée.

Il ferme aussitôt la porte de sa demeure et donne ordre à ses serviteurs d’éloigner tous ceux qui viendraient chez lui, et de dire qu’il est malade. A nuit close, il prend un seul domestique, monte à cheval, laissant tout ce qu’il possédait, abandonnant tout, esclaves, troupeaux, etc. Il part, il marche toute la nuit, tout le jour suivant, il ne se repose qu’aux moments de la grande chaleur. Puis il remonte à cheval et voyage encore toute la seconde nuit. Il franchit ainsi un long espace de chemin. Le troisième jour, il arrive près du lieu désigné. Il se cache et envoie aux vizirs de Sâboûn une lettre dans laquelle il leur annonce qu’il a accepté leur avis. Bientôt il aperçoit venir à lui une troupe d’hommes en armes. Ces hommes, arrivés près de lui, lui rendent hommage comme à leur souverain, protestent de leur soumission et de leur obéissance, se rangent en cortége autour de lui, et on se dirige de suite au lieu du rendez-vous général. Acyl y voit les tentes des Grands du Ouadây, les chevaux et les étendards du sultan. Tout émerveillé, il croit déjà en être à l’accomplissement de ses vœux. La troupe ouadayenne est nombreuse ; Acyl ne doute plus du succès. Les vizirs se rassemblent auprès du prince, lui rendent leurs hommages, se prosternent à ses pieds en les embrassant ; lui, de son côté, leur prodiguait à tous les plus belles promesses.

Mais tout cela n’était qu’un stratagème dont Sâboûn lui-même avait combiné et ordonné toutes les parties. Sâboûn avait fait d’abord jurer ses vizirs et les kamkolak de lui rester fidèles, et il en avait reçu les serments les plus sacrés. Ensuite il leur avait promis, s’ils lui amenaient Acyl, de les récompenser libéralement. Après avoir ainsi engagé leur foi, il les avait envoyés à la rencontre d’Acyl, avec tout l’appareil de chevaux et de tentes dont nous avons parlé, et même avec ses propres tentes impériales. Il avait d’ailleurs recommandé à ses vizirs et à ses kamkolak de ne rien négliger pour s’assurer d’Acyl, et, dès qu’il serait en leur pouvoir, de le lui envoyer sous l’escorte de cavaliers sûrs, à qui ils auraient fait jurer à leur tour de remettre immédiatement à lui, Sâboûn, le dépôt qu’on allait leur confier.

Acyl, arrivé dans le camp ouadayen, prit de suite le maintien et l’attitude de sultan. Il voulut, le jour même, répandre dans tout le Ouadây des proclamations pour appeler les provinces à venir reconnaître leur nouveau souverain, et pour prévenir les habitants que ceux qui refuseraient de se soumettre à lui auraient à encourir sa vengeance. Acyl ne se doutait nullement qu’il donnait dans un piége préparé pour l’attirer du Dârfour et le jeter entre les mains de Sâboûn.

Et je dis, moi : « A pareil stratagème, nul autre qu’un esprit sans réflexion, sans raisonnement, ne pouvait se laisser prendre. Si Acyl eût eu la moindre pénétration, s’il eût un moment pensé à ce que pouvaient signifier ces dispositions guerrières, s’il se fût demandé pourquoi ces étendards de Sâboûn, ces tentes des premiers vizirs et tous ces apprêts, il eût reconnu l’impossibilité pour ces vizirs, sans une permission expresse du sultan, d’enlever du palais ces insignes royaux et de déployer un si grand appareil militaire. La sotte vanité d’Acyl lui ferma les yeux. »

Moi-même, au Dârfour, j’eus maintes fois occasion de me rencontrer avec ce prince émigré et de juger de son caractère et de son naturel. Il avait une telle dose d’orgueil et de présomption, qu’elle eût vraiment suffi pour tout ce qu’il y a d’hommes vivants sur la terre. Et cependant, alors, il n’avait pas encore reçu les présents du sultan du Dârfour ; il vivait dans la pénurie, dans la misère. Partout où je me trouvai avec lui, il ne me regarda que d’un œil de dédain et de mépris. Jamais, cependant, je n’avais eu avec lui le moindre rapport ; je ne lui avais jamais parlé ; mais dès qu’il sut que mon père était vizir de son frère Sâboûn, il me prit en haine, en aversion, tant était grande son ineptie et sa fatuité.

Revenons au récit. Lorsque Acyl vit arriver à lui les vizirs et les kamkolak, il crut, comme je l’ai déjà dit, que le succès était assuré, que la fortune se mettait à sa discrétion, tandis qu’au contraire elle ouvrait contre lui une brèche irréparable. Il était comme la femme dont un poëte a dit :

« Vainement la femme vieillie cherche à paraître jeune ; elle a les côtes maigres, sèches, l’échine voûtée ;

« Elle a recours au parfumeur, lui demande la fraîcheur du bel âge ; mais est-ce que les parfums peuvent réparer ce que le temps a détruit ? »

Acyl, en courant du Dârfour au Dâr-Ouadây, rappelait le mouton qui prépare lui-même sa perte en grattant la terre[107] ; il était l’image de celui qui de sa propre main se coupe le bout du nez.

Les vizirs étaient convenus entre eux qu’après qu’ils auraient attiré Acyl au Ouadây, ils l’accompagneraient jusqu’à Ouârah, et que là ils se saisiraient de lui ; mais Dieu décida autrement, et lui jeta plus vite le malheur : voici comment.

Un des rois ou grands qui était dans le secret du projet résolut, à quelque titre que ce fût, de trahir Sâboûn et de faire triompher Acyl. Ce roi avait au cœur la passion de la tyrannie ; et Sâboûn ne voulait ni injustice, ni tyrannie, ni vexations. Or ce certain roi voyait que, sous l’autorité d’un pareil maître, il ne pourrait satisfaire ses goûts d’iniquités, et qu’avec Acyl il aurait libre carrière. Il fit donc pencher ses affections pour Acyl, et il s’en ouvrit aux autres vizirs : « Voyez, leur dit-il, de quelle manière vous jouez le malheureux Acyl. Vous n’avez répondu à ses instigations que pour le perdre, et il est fils de votre souverain. A mon sens, Acyl a plus de droits que Sâboûn au pouvoir suprême ; car vous n’ignorez pas tout ce qu’il y a dans Sâboûn de dureté, d’arrogance, d’amour du sang, de mépris pour vos conseils. Si vous voulez agréer mon avis, vous transformerez tout ce jeu entrepris contre Acyl, en une expédition sérieuse en sa faveur, et vous vous dévouerez à lui de cœur et de corps. »

A ces paroles, les vizirs aperçurent le danger qui les menaçait, et comprirent que s’ils ne se rendaient promptement maîtres de leur collègue, tout le stratagème allait être éventé. Sans forme de procès, on saisit le provocateur, on lui attache les fers aux pieds, et on le confie à la surveillance d’une garde sûre ; puis, d’un accord unanime, tous les autres vizirs pénètrent dans la tente d’Acyl, et s’emparent de lui avant qu’il puisse rien savoir de ce qui venait de se passer, et afin de prévenir un incendie qu’il serait peut-être difficile d’éteindre plus tard.

Acyl est saisi au corps ; on lui attache une chaîne au cou, et un anneau de fer solide le tient une main fixée à cette chaîne. On le place ensuite sur un chameau, et on le met en marche au milieu d’une escorte de mille cavaliers, à qui on a fait jurer de le conduire à Sâboûn. L’escorte se dirige du côté de Ouârah, sous les ordres du kamkolak Kidermy, fils de l’oncle maternel de Sâboûn, et connu par son inviolable attachement pour son souverain..... Kidermy, avec les mille cavaliers, marcha toute la nuit.

Au coucher du soleil, les vizirs s’acheminent avec le reste des troupes, et marchent également toute la nuit, afin d’être prêts à répondre à tout événement. Ils rejoignent le kamkolak Kidermy à un village ; et voyant que tout était calme dans l’armée, ils prennent les devants ; car Kidermy allait au pas ordinaire. Après trois jours de marche forcée, les vizirs entrent à Ouârah. Ils s’empressent de porter au sultan la nouvelle de leur succès. Sâboûn en fut transporté de joie ; et sur l’heure même il ordonna de jeter en prison le traître qui avait tenté de faire triompher Acyl.

Le lendemain dès le matin, Sâboûn envoie un des chefs des Turguenak, avec sa troupe, au-devant de Kidermy. Le Turguenak part, et le troisième jour après, Kidermy et toute l’armée entrent à Ouârah avec Acyl la chaîne au cou et monté sur un chameau.

Le sultan paraît au Fâcher ou grande place du palais, dans un appareil imposant ; les tambourins retentissent, les trompettes sonnent, les étendards frémissent au-dessus de la tête de Sâboûn. Acyl paraît aussi, monté sur son chameau. Le sultan fait amener son frère et le fait descendre au milieu du cercle de l’assemblée. « Traître, perfide, dit Sâboûn à Acyl, tu voulais donc livrer le Ouadây à nos ennemis, et cela pour satisfaire ta folle ambition ! » Et Sâboûn donne l’ordre de mettre à mort le coupable. Acyl est exécuté à l’instant même. Ainsi Dieu délivra le Ouadây et les Ouadayens. Ce jour fut un jour de fête et de joie comme on n’en vit jamais au Ouadây.

On amena ensuite le vizir qui avait trahi. Sâboûn le fit mettre à mort immédiatement. Les deux cadavres furent laissés tout le jour sur la place publique ; le soir, Sâboûn ordonna de les enterrer[108].

CHAPITRE V.

Tyrannie et déréglements d’Ahmed, sultan du Bâguirmeh. — Incursions des Baguirmiens sur le territoire ouadayen. — Lettres de Sâboûn à Ahmed. — Expédition et départ de Sâboûn. — Arrivée dans l’espace qui sépare le Ouadây et le Bâguirmeh. — Un Abou-Carn se précipite sur les Ouadayens ; il est tué par un esclave. — Plusieurs chefs condamnés à mort. — Comparaison des Rézeigât et des Djéâtenah. — Vénération pour le souverain. — Anecdote. — Le souverain est toujours inspiré du ciel. — Autre anecdote.

Le Très-Haut, Dieu, à qui rien n’est difficile, dont l’essence est sainte, dont les attributs sont purs et sans tache, a mis les rois sur les trônes des empires du monde, comme la tête sur le corps de l’homme ; or la tête est l’organe suprême de l’homme, et, disent les savants, le siége de l’intelligence ; elle est la plus noble partie de l’organisme humain ; car en elle sont les quatre sens externes, l’ouïe, la vue, l’odorat et le goût, et les sens internes, la perception, l’imagination, la réflexion, le jugement et la sagacité. Par analogie comparative, le souverain est la parole suprême de l’État, le siége de l’équité et de la puissance, le tribunal de la justice, le bouclier de l’empire, la source de la bonté et de la clémence, la main vengeresse toujours prête à frapper l’iniquité des œuvres et à appliquer les peines établies par la loi, enfin la voix qui absout et pardonne. Et notre saint Prophète a dit : « Le souverain est l’ombre de Dieu sur la terre, le refuge des malheureux, le consolateur des opprimés. Princes, vous êtes les pasteurs de vos brebis, et au grand jour Dieu vous demandera compte de la gestion de votre femme. »

Le souverain, centre du pouvoir et de l’autorité, doit ne commander que le bien, ne défendre que le mal. « Celui qui voit faire le mal, dit le Prophète de l’islamisme, doit chercher à l’empêcher, ou par son intervention active, ou par ses paroles, ou par ses vœux ; et quand les vœux sont la seule voie possible, alors la foi est mourante dans la nation. »

Mais nul n’est plus puissant à arrêter le mal que le chef d’un État ; tel est surtout le sultan du Ouadây. Maître absolu, tout obéit à ses ordres, tout se soumet à sa volonté.

Lorsque le sultan Sâboûn eut assuré son pouvoir et que son pied s’y fut affermi, il n’y eut œuvre de mal que ce prince ne réprimât, œuvre de bien à faire, pour qui le méritait, qu’il ne la fît. Voici comment il punit la coupable conduite d’El-Hâdj-Ahmed, sultan du Bâguirmeh.

Ahmed tyrannisait et tourmentait ses sujets, s’abandonnait aux plus honteux excès. Il laissait les gouverneurs des provinces se livrer à tous les caprices d’une licence effrénée, et ne voulait entendre les représentations et les plaintes de personne ; les souffrances des Bâguirmiens étaient extrêmes. Enfin plusieurs des principaux habitants des bourgs et villages se rassemblèrent et allèrent exposer leurs maux aux ulémas, leur raconter ce qu’ils enduraient de la tyrannie de leurs gouverneurs, leur dire que le sultan était sourd à leurs plaintes et à leurs supplications, les prier de représenter de vive voix au prince les abus dont le peuple était victime, et de mettre assez d’énergie dans leurs paroles pour inspirer à Ahmed de meilleurs sentiments, pour le décider à enjoindre aux gouverneurs de changer de conduite.

Les ulémas se réunirent et se rendirent chez le sultan. Il les reçut avec les honneurs convenables et les fit asseoir ; quelques instants après, Ahmed leur demanda le motif qui les amenait ainsi réunis. D’abord ils gardèrent le silence ; puis un vieillard d’entre eux, le faguy El-Ouâly, prit la parole. « Prince, notre maître, dit-il, nous venons t’engager à faire cesser les injustices de tes préposés et de tes suppôts. Si tu connais leur conduite, nous te prions de les forcer à y renoncer ; si tu ne la connais pas, sache les intimider par tes menaces, et cherche à arrêter leurs excès. — Et quels sont donc ces excès ? réplique le sultan. — Œuvres d’iniquités qui n’ont pas laissé un seul cœur sans souffrance, et tu es notre souverain. C’est en ton nom qu’ils nous tyrannisent, et cependant tes sujets te respectent et te craignent. Toi seul tu rendras compte de tout cela au jour du jugement. » Puis le vieux uléma raconta cette parabole :

« Prince, notre maître, dis-moi : Si tu avais un champ ensemencé ; si le moment de la moisson approchait et qu’elle se présentât riche et abondante ; si au milieu de ton champ était un grand arbre où des oiseaux eussent leurs nids ; si ces oiseaux mangeaient toute cette moisson, et que nul effort ne pût les chasser, et si tu étais enfin fatigué de cette dévastation, dis-moi, que ferais-tu ? — Je couperais cet arbre. — Eh bien ! prince, sache donc ceci : Les rayas sont la moisson ; toi, tu es le grand arbre ; tes officiers, tes gouverneurs sont les oiseaux ; et la moisson est ravagée, dévorée ; et nous craignons que l’arbre ne soit coupé, car le maître de la moisson, c’est Dieu, et il hait la tyrannie. Apprends qu’un poëte a dit :

« Évite l’injustice et l’oppression, si tu es puissant ; car elles ont pour terme le repentir.

« Tes deux yeux dorment ; mais celui que tu as opprimé reste éveillé, poussant ses cris au ciel contre toi ; et l’œil de Dieu ne dort jamais. »

« La sagesse des anciens temps a dit : « L’iniquité qui dure ruine ; la justice qui dure enrichit. » Pense encore à ces paroles du poëte :

« Allez dire de ma part à celui qui se plaît à m’opprimer, sans crainte de Celui qui voit et sait tout,

« Allez lui dire que je tiens ma flèche en arrêt, cachée dans les ténèbres de la nuit, et qu’à un moment, je l’espère, elle volera le frapper. »

« Enfin, apprends ces mots de notre saint Prophète : « La justice d’une heure seule vaut mieux que soixante-dix ans de prières. »

Le sultan se mit à rire de ce sermon. « Ainsi, dit-il, vous pensez donc tous que mes oiseaux, comme vous les appelez, doivent vivre sans boire ni manger ? — Non. — Cependant ils ne prennent des rayas que pour se nourrir. — Leur nourriture, c’est toi qui la leur donnes, et pour cela tu leur accordes des terres dont ils recueillent les revenus. — Chacun sait comment il doit battre son briquet. Les rayas sont mes rayas à moi, les soldats sont mes soldats, et vous n’avez rien à voir dans tout cela. Votre affaire, à vous, c’est d’enseigner la loi et la religion à qui le veut, de répondre à ceux qui vous consultent ; le reste ne vous regarde pas. Et si je ne craignais d’être accusé de trop brutaliser les ulémas, je les ferais arrêter tous, et je n’en laisserais pas un seul en vie. » Ensuite Ahmed appelle ses émirs et dit à l’un d’eux : « Toi, tu es l’épervier ; » à l’autre : « Toi, tu es le faucon ; » à un autre : « Toi, le milan ; » à un autre : « Toi, le percnoptère ; » à un autre : « Toi, le vautour. » Il appliqua ainsi à chacun d’eux un nom d’oiseau de proie, en présence des ulémas stupéfaits de ce qu’ils voyaient et entendaient. Ils sortirent humiliés, maudissant la perversité du sultan. Cette démarche n’eut d’autre résultat que de susciter de nouvelles vexations et de nouvelles iniquités.

Alors le peuple poussa les hauts cris, se révolta contre les soldats du sultan ; le sang coula ; une foule de bourgs et de villages furent ruinés, saccagés. Une seconde fois les ulémas se réunirent, et résolurent d’aller de nouveau se présenter au sultan, dût-il leur en coûter la vie. Ahmed les reçut avec politesse, les fit asseoir, puis leur demanda quel était le motif de leur visite. Ils répondirent qu’ils venaient remplir un devoir sacré, un devoir qui leur était prescrit par Dieu dans ces paroles du saint Coran : « Dieu impose à ceux auxquels son divin Livre a été envoyé, l’obligation de le faire connaître aux autres hommes et de n’en point tenir les préceptes cachés. » — « Voyons, dit le sultan, ce que vous avez à me dire. »

Alors un des ulémas prit la parole : « Le Très-Haut a dit : « J’ai préparé à l’oppresseur d’effroyables supplices. » Et un autre : « Au jour du jugement, dit l’Éternel, nous élèverons la balance de la justice ; gardez-vous donc d’être injuste, ne fût-ce que pour quelques grains de sénevé ; aussi bien nous le représenterons, ce sénevé, au dernier jour ; car nous tenons compte également de tout à tous. » Un troisième des ulémas, puis d’autres successivement, citèrent diverses sentences ou passages du Coran et du Hadyth ou livre des paroles traditionnelles du Prophète : « O hommes ! j’ai créé l’injustice ; elle m’est impossible à moi, mais je l’ai placée sur la terre, au milieu de vous, comme œuvre de mal ; évitez-la. » — Le Très-Haut a dit : « Au jour dernier du monde, je serai souverain redoutable ; je ne ferai grâce à nulle injustice, ne fût-elle que pour quelques grains de poussière ; car si je pardonnais à une seule injustice, je serais moi-même injuste. » — « L’injustice, au jour de la résurrection, enveloppera l’injuste d’épaisses ténèbres. » — Les traditions reçues du prophète disent : « L’injustice qui dure ruine ; la justice qui dure enrichit. » Chacun des ulémas donna ainsi sa maxime d’à-propos. Quand ils eurent fini, le sultan leur dit : « Est-ce pour cela que vous êtes venus ? — Sans doute. — C’est très-bien ! je vous ai entendus, mais je n’en ferai ni plus ni moins. Sortez d’ici. Et s’il vous prend fantaisie de m’apporter encore de ces remontrances, je vous traiterai comme vous le méritez. » Les ulémas se levèrent et sortirent, le mécontentement et la tristesse dans l’âme..... Ahmed continua à se conduire comme par le passé. On en parla à Sâboûn, qui répondit : « Dieu saura le rétribuer selon ses œuvres. »

Le sultan du Bâguirmeh ne s’en tint pas aux excès de la tyrannie ; il s’abandonna encore aux excès de la débauche. Il avait une sœur mariée à un de ses vizirs ; elle se brouilla avec son mari à la suite d’une querelle particulière. Elle vint se plaindre à son frère, le prier de faire des reproches au vizir et de rétablir la bonne intelligence entre elle et son mari. Le sultan était alors ivre. Frappé de la beauté de sa sœur, il s’en éprit, et tous les désirs de l’amour s’éveillèrent en lui. Le lendemain il appela le vizir, et lui ordonna de répudier sa femme. Elle fut répudiée, et le sultan alors résolut de l’épouser. Mais craignant qu’on ne le blâmât de cette alliance, il convoqua les ulémas et leur demanda s’il n’y avait pas dans le Coran quelque passage sur l’autorité duquel il pût légitimer son mariage avec sa sœur. « Rien ne peut autoriser une pareille union, répondirent les ulémas. La possession maritale d’une sœur est formellement défendue par le texte du Coran. » Alors Ahmed promit de récompenser richement celui qui lui trouverait un moyen d’arranger cette affaire. Chacun répondit qu’il était impossible de légitimer son projet. A cette réponse tranchante, il s’emporta contre les ulémas et les chassa de sa présence.

Mais un des ulémas qui était absent de l’assemblée, un de ces hommes que l’amour passionné des biens du monde fait plier à tout, apprit ce qui s’était passé dans la consultation. Il vint demander à parler au sultan. Introduit près du prince, il lui dit : « J’ai su la conversation que tu as eue avec les ulémas à propos de ta sœur. » Et il conta ce qu’il en avait appris. « La chose est ainsi, dit le sultan ; mais tous me répètent qu’aucun texte ne peut me rendre licite la possession de cette femme. Et toi, quelle est ton opinion ? — Je soutiens, moi, qu’il y a possibilité. — Et comment ? — Tu sais fort bien que ton père épousa plus de quatre femmes, et par conséquent dépassa le nombre que permet la loi. — Je sais cela. — Au delà de quatre femmes, il y a donc infraction à la loi, et les enfants nés de ces unions illicites sont illégitimes et adultérins. De plus, d’après les principes du rite des châféites[109], les enfants nés de l’eau de l’adultère et du concubinage ne sont pas admis dans les degrés de parenté dans lesquels les unions matrimoniales sont défendues. Cette femme n’est donc pas réellement ta sœur ; il t’est donc permis de l’épouser[110]. »

A cette explication, le sultan, transporté de joie, fit récompenser généreusement le commentateur. Les autres ulémas, informés de la réponse de leur confrère, envoyèrent dire au sultan : « La solution qui t’a été donnée est vicieuse, fausse, inadmissible dans les principes de notre rite mâlékite. — J’ai embrassé le rite des châféites, répliqua le sultan. — Mais alors, comment prouves-tu que la mère de ta sœur était en surplus du nombre des quatre femmes légitimes de ton père ? Avant tout il faut constater ce fait, car c’est le fait fondamental. » Le sultan ne prit nul souci de ces observations ; il se fiança à sa sœur, et peu après il en fit publiquement sa femme. Voici une autre monstruosité plus étonnante encore.

Ahmed avait une fille mariée. Elle vint, peu de temps après son mariage, rendre visite au sultan... Elle entre et le trouve dans un singulier état d’ivresse. Ahmed s’enflamme subitement d’amour pour sa fille. Il envoie appeler le mari et lui ordonne de répudier sa femme. La répudiation est prononcée immédiatement. Pour cette fois, Ahmed ne consulte pas les ulémas. Il s’enferme seul avec sa fille et la presse de partager sa couche. « Mais, dit-elle au sultan, n’es-tu pas mon père ? comment croire qu’il soit permis à un père de faire à sa fille de pareilles propositions ? — Je t’aime, et ne veux céder mon bonheur à personne. » La jeune fille résiste, et refuse d’obéir. Les choses, dit-on, en restèrent au point des sollicitations. Toutefois, le public fut partagé d’avis sur le dénoûment. Les uns prétendirent qu’Ahmed avait enfin triomphé ; les autres, que sa fille n’avait point succombé.

On raconta à Sâboûn les turpitudes du sultan bâguirmien. « Dieu, dit-il, le traitera selon ses œuvres. » Et en effet, lorsque Dieu veut un événement, il en dispose les causes ; lorsqu’il a décidé le malheur des populations, rien ne peut les y soustraire. Et puis, les œuvres, la conduite d’Ahmed donnent la raison de ces paroles du Tout-Puissant : « Quand j’ai résolu la perte d’un peuple, je fais marcher les hommes corrompus, qui les gouvernent, à tous les crimes ; alors ma résolution est justifiée, et je jette sur le peuple la ruine et la désolation. »

Lorsque Dieu eut prononcé la condamnation du sultan bâguirmien et eut décidé la perte de ce prince par la main de Sâboûn, il suscita pour vizirs à Ahmed des hommes de dépravation et de mal. Ces vizirs allèrent dire à Ahmed : « Seigneur, nous avons maintenant appauvri notre pays, nous en avons épuisé, ruiné les habitants par toutes les rigueurs et les exactions possibles. Il vaudrait bien mieux, peut-être, chercher à nous satisfaire, toi et nous, sur d’autres que sur tes rayas ; par exemple, dépouillons de leurs biens les rayas de quelque pays voisin. — Savez-vous quelque prince voisin dont les rayas soient maintenant plus riches que les nôtres ? — Certainement, il y a les Ouadayens ; ils sont à nos portes ; ils ont en abondance des chameaux, des bœufs, du menu bétail, des esclaves, de l’argent[111]. — Eh bien ! faites une incursion dans le Ouadây, et enlevez tout ce que vous pourrez. » A ces mots le vizir Abd-Allah s’avance ; il était Fetcha[112], dignité qui répond à celle de l’Ab (père), au Dârfour. « Que mon maître, dit Abd-Allah, me permette d’aller le premier tomber sur les Ouadayens. Après moi, ira qui voudra. » La permission est accordée sans difficulté.

Peu après le fetcha part, suivi de cavaliers et de fantassins. Il fond à l’improviste sur les frontières du Ouadây, tue, pille, amasse un riche butin, et revient triomphant. L’aspect de ces dépouilles, de ces richesses, sourit au sultan Ahmed. « Nul autre que toi, dit-il au fetcha, ne conduira contre le Ouadây une seconde expédition. » Et pour cette fois, il lui ordonne de pénétrer au cœur du Ouadây. Le fetcha se remet en route. Il reste environ quinze jours en incursion, et revient chargé d’un butin plus considérable encore que le premier. Mais il avait trouvé une vigoureuse résistance chez les Ouadayens qu’il avait pillés, et on lui avait tué un grand nombre d’hommes ; néanmoins il rentra au Bâguirmeh les mains pleines.

On annonça à Sâboûn les pillages des Bâguirmiens, l’enlèvement des troupeaux. Sâboûn surpris : « Eh quoi ! dit-il, ils saccagent, dévastent nos contrées, sans que nous soyons en guerre ! Et nous sommes musulmans, et eux aussi sont musulmans ! L’outrage est par trop violent ! » Sâboûn écrit aussitôt au sultan Ahmed, et lui dit, après les politesses d’usage : « ..... Ton fetcha a fait irruption sur mon pays, a enlevé les troupeaux de mes rayas ; c’est une insulte à ma personne même. Il a emmené des prisonniers, pillé les habitations ; jamais pareille chose n’a eu lieu entre nous, nulle loi au monde ne l’autorise. Au reçu de cette lettre, ordonne au fetcha de restituer tout ce qu’il a pris, et garde-toi bien de recommencer une semblable expédition. »

Sâboûn accompagna l’envoi de cette lettre de quelques présents. A peine le messager chargé de la porter l’eut-il remise au sultan Ahmed, que celui-ci le fit saisir et mettre en prison..... La lettre demeura sans réponse. Peu de temps après, de nouvelles plaintes furent portées à Sâboûn ; on lui annonça que le fetcha avait reparu sur les terres du Ouadây, qu’il pillait les troupeaux, enlevait les familles, et répandait le massacre et la désolation partout. Sâboûn alors eut peine à contenir sa colère. Il attendit pendant quelques jours encore le retour de son envoyé ; mais son attente fut trompée. Il expédia un second envoyé avec une nouvelle lettre ; il écrivait au sultan : « Nous t’avons déjà écrit une fois, et nous t’avons exposé les actes iniques et les violences de ton fetcha. Nous t’avons demandé de l’obliger à rendre immédiatement ce qu’il a pris ; car ce sont des biens de musulmans, qu’un vrai croyant ne peut et ne doit pas s’approprier. Nous attendions le retour de notre envoyé et ta réponse, lorsque nos rayas sont venus à nous dans un état qui afflige un ami et ne réjouit qu’un ennemi. Ils se sont plaints de ce que ton fetcha a fait une nouvelle irruption sur nos terres, et qu’il n’a laissé dans les abris de nos villages ni homme qui pût crier, ni cheval qui pût hennir. Cette conduite nous a indigné. Au reçu de cette lettre, ordonne de suite à ton fetcha de rendre tout ce qu’il a pillé ; sinon, nous le ferons restituer de vive force. Salut. »

A la lecture de ce message, le Bâguirmien se mit à rire. « Comment, dit-il, Sâboûn ose-t-il demander la restitution de ce que nous avons enlevé à ses rayas ? Je ne rendrai rien. » Et il mande à Sâboûn un messager avec une réponse ainsi conçue : « Nous avons reçu une première lettre de toi, puis une seconde. Nous en avons compris le contenu. Salut. »

Une pareille réponse indigna Sâboûn. Dans sa colère, ce prince résolut de marcher immédiatement contre le Bâguirmeh, et de ne revenir que vainqueur ou vaincu. Il appela mon père et le câdy, et leur demanda ce qu’ils pensaient de la conduite et de l’insolence du sultan Ahmed. Il leur raconta comment ce prince s’abandonnait à tout ce que réprouve la loi de Dieu, comment il était arrivé à prendre sa sœur pour femme, comment on parlait de ses tentatives sur sa propre fille. Mon père et le câdy déclarèrent qu’après de tels actes, la guerre contre le sultan bâguirmien était permise et légitime. Ensuite Sâboûn ajouta que le fetcha avait pillé les Ouadayens de la province de l’Ouest, et cela sans motif, et que dans ces brigandages ce même fetcha avait versé le sang musulman sans qu’aucun grief pût être allégué contre les Ouadayens. La guerre contre le Bâguirmeh une fois reconnue licite et juste, Sâboûn recommanda à mon père et au câdy de garder le secret le plus absolu sur la conversation qu’ils venaient d’avoir avec lui.

Le lendemain Sâboûn appelle les kamkolak et leur dit : « Je suis inquiet, tourmenté ; des idées sombres m’obsèdent ; le séjour de Ouârah et le repos augmentent ma tristesse. Je veux aller passer quelques jours à la maison de campagne de mon aïeul le sultan Gaûdeh. Montez à cheval et suivez-moi. » La maison du sultan Gaûdeh était éloignée de Ouârah d’environ huit heures de marche. « Prince, répondent les kamkolak, nous sommes à vos ordres. »

Sâboûn fait aussitôt seller ses chevaux et disposer les bagages nécessaires. Il expédie en même temps au chef des tribus arabes voisines de la ville, l’ordre de tenir prêts le plus grand nombre possible de chameaux. Le chef arabe prépare tout ce qu’il en peut rassembler parmi ses Arabes, et tout ce qu’il en possède lui-même. Enfin les tambourins annoncent le départ, et le sultan sort de Ouârah au milieu de ses troupes. Il arrive à la maison de Gaûdeh. Il y reste trois jours, et le quatrième jour au matin il se remet en route.

Vizirs et soldats pensaient que Sâboûn allait regagner Ouârah ; mais il tourne bride et marche au sud. Il fallut le suivre. On ignorait sur quel lieu il voulait se diriger. Un des grands s’approche de Sâboûn : « Que Dieu, dit-il, consolide la puissance de mon maître ! où désire-t-il se rendre ? — A la maison de mon aïeul Aroûs. » C’était une campagne à deux jours de Ouârah, et où jadis le sultan Aroûs allait de temps en temps passer quelques jours. On arrive à l’endroit désigné. Sâboûn y reste trois jours ; et au matin du quatrième, il part et reprend sa marche du côté du sud. Un vizir lui demande encore où il désire aller « Je vais faire une tournée dans les provinces et voir en quel état sont mes sujets. Mais que personne désormais ne vienne plus me demander où je vais. » On se conforma à cette défense.

Sâboûn voyagea tout le jour, et ne fit halte qu’à la nuit. Le lendemain matin, il remonta à cheval ; toute la journée encore, il marcha à marche pressée ; il ne s’arrêta que le soir. Il recommença ainsi pendant sept jours de suite ; le huitième, on se reposa. Alors Sâboûn assembla les grands qui l’accompagnaient, ses vizirs et ses officiers : « Nous allons, leur dit-il, au Bâguirmeh. Je resterai ici sept jours encore. Pendant ce temps, vous vous préparerez pour l’expédition. Que ceux qui n’ont pas emmené leurs hommes de guerre avec eux les fassent venir ; que ceux qui n’ont pas leurs chameaux les fassent demander ; que ceux qui n’ont pas tous leurs cavaliers et toutes leurs armes les envoient chercher, et complètent ce qui leur manque. Cela terminé, nous marchons sur le Bâguirmeh. — Vos ordres seront exécutés. » On se sépare ; et chacun alors de discourir et de raisonner sur cette guerre improvisée, et d’en exagérer les dangers. « Pourquoi, se disait-on, est-il parti ainsi sans préparatifs ? Pourquoi venir jusqu’ici sans nous parler de ses intentions ? Comment pouvons-nous être prêts dans sept jours ? un mois ne suffirait pas. Et d’ailleurs, l’ennemi est en force ; chevaux, fantassins, il a tout en nombre ; à moins d’avoir à lui opposer une armée redoutable et bien équipée, nous ne pouvons pas aller l’attaquer. Dans l’état où nous sommes, nous serons mis en pièces, notre sultan sera tué, et nous devenons la risée du Soudan. Ce n’est pas ainsi que doit s’aventurer un souverain. Voyons ; qui de nous veut essayer de faire changer la résolution de Sâboûn, de le décider à retourner à Ouârah, afin que nous puissions nous préparer à la guerre ? — Moi, dit l’envoyé que Sâboûn avait précédemment expédié au Bâguirmeh ; moi, je me charge de déterminer le sultan à regagner Ouârah. Et si je réussis, quel sera le prix... ? — Nous promettons de te donner cent chevaux choisis, cent esclaves et cent chameaux. — J’accepte ; » et il se fait assurer cette promesse par écrit.

Le soir il se rend auprès du sultan..., il attend qu’ils soient seuls en tête-à-tête. Alors il s’approche et dit : « Que Dieu accroisse la puissance de mon seigneur ! Permets-moi de te demander quel est ton but. — Que veux-tu dire ? — Tu es parti sans préparatifs suffisants pour fondre sur un pays plein de cavaliers et de soldats, composant une force immense, décidés à tout affronter. Tu risques la perte de tes troupes, une déroute complète. Si dans l’état où nous sommes nous pénétrons sur le territoire bâguirmien, et que nous ayons affaire avec le fetcha, il nous sera impossible de résister. — Ce que tu me dis là est-il bien vrai ? — Prince, très-vrai. — Ainsi, nos fatigues jusqu’aujourd’hui sont perdues. S’il plaît à Dieu, demain nous retournons sur nos pas ; nous n’irons pas chercher notre malheur. »

L’envoyé sort enchanté de la réponse de Sâboûn, et convaincu qu’il a dissuadé ce prince de poursuivre son projet. Il en répand la nouvelle dans le camp, et la nuit fut une nuit de joie pour l’armée.

Au matin, le sultan fait battre le coup du départ ; il avait renoncé aux sept jours de campement, mesure qu’il avait ordonnée d’abord. On lui amène son cheval ; il le monte, et appelle son conseiller de la veille. Celui-ci se présente devant le sultan, qui lui dit : « J’ai résolu de te laisser ici ; je ne veux pas que tu me suives dans mon expédition ; car tu es un poltron qui épouvanterait l’armée, comme tu m’as presque épouvanté hier ; tu anéantirais le courage de mes soldats. » Puis Sâboûn fit saisir l’envoyé, et montrant un arbre qui était près de là : « Attachez cet homme, dit Sâboûn, au pied de cet arbre. » On l’y attacha, le tronc de l’arbre entre les jambes. Quelques individus furent préposés à la garde du prisonnier, et chargés de lui donner à manger et à boire jusqu’à ce que l’armée revînt du Bâguirmeh. Le sultan s’éloigna. Ses vizirs et toute sa suite, étonnés, interdits, expédièrent immédiatement à leurs intendants et subdélégués les ordres les plus pressants pour tous les préparatifs que Sâboûn avait prescrits la veille.

On partit, on voyagea tout le jour, et l’on fit halte pour la nuit. Le lendemain matin, ordre de départ. Jusqu’alors on avait marché dans la direction du sud, cette fois Sâboûn tourna à l’ouest, c’est-à-dire sur le Bâguirmeh. A la fin de la journée, il campa et annonça un repos de sept jours.

Depuis la sortie de Ouârah, plusieurs corps armés étaient venus rejoindre l’expédition ; les troupes s’étaient accrues peu à peu, et de nouveaux renforts arrivaient de tous côtés. A la fin, Sâboûn se vit à la tête d’une masse d’hommes considérable, armée en quelque sorte improvisée, et qui couvrait monts et plaines. S’il eût annoncé ses intentions de guerre dès son départ et eût pris le temps de faire ses préparatifs de campagne, il eût certainement rassemblé une armée que l’œil n’eût pu embrasser tout entière.

Néanmoins les soldats ouadayens réguliers et leurs rois conçurent quelque crainte lorsqu’ils apprirent quelles étaient les forces des Bâguirmiens. Les chefs surtout n’allaient qu’en hésitant s’exposer à tant de dangers. Ils regrettaient la tranquillité dont ils avaient joui jusqu’alors. Ils se réunirent une seconde fois en conciliabule, discutèrent et parlèrent longuement sur la guerre qui allait s’engager. « Quoi, disaient-ils, cet homme, tout seul, nous domine, nous enchaîne à ses volontés ! Ne sommes-nous pas hommes, nous aussi ? Ne saurons nous donc pas le décider à changer de résolution ? » Alors un cousin de Sâboûn, le kamkolak Kidermy, se charge de parler au prince. « Moi, dit-il, je le déterminerai à prendre avec nous le chemin de Ouârah, et à séjourner ensuite pendant quatre mois dans la ville ; après ce temps, s’il veut se remettre en campagne, ne croyez pas que j’essaye de le retenir davantage. — Si tu peux le décider à retourner à Ouârah et à y rester seulement un mois, nous te donnerons tout ce que nous avions promis à notre collègue qui a échoué dans la même tentative, et ensuite nous tâcherons d’arranger les choses le mieux possible. — Je me charge de l’affaire. » Tous attendaient avec confiance le succès de cette seconde démarche, car Kidermy était un parent du sultan, un favori intime, un ami, et sa parole était toujours bien accueillie.

Kidermy se présente à Sâboûn et lui dit : « Prince, mon maître, et maître de mon père, tu connais mon affection pour toi ; tu connais ma bonne foi, mon désintéressement dans mes conseils. Tu es pour moi plus que le monde entier, et je ne crains que ce qui pourrait t’être contraire, car ma vie n’est rien. — Je suis parfaitement persuadé de tout cela. — Prince, j’ai l’honneur d’être admis à ton conseil, et j’ai pour toi le dévouement d’un fils. Je désire te dire quelques mots, qui, si tu les accueilles et les approuves, t’ouvriront la plus sûre voie de succès. — Voyons, parle ; tu n’ignores pas ce que j’ai d’estime pour toi. — Tu sais, prince, que nous sommes partis sans préparatifs, et que nos ennemis sont puissants et nombreux. Nous craignons pour toi d’abord, puis pour nous-mêmes, si nous marchons contre eux dans l’état où nous sommes. — Et que faut-il faire ? car enfin nous voilà loin de Ouârah et tout près des frontières du Baguirmeh. — Je te demande comme grâce de nous reconduire à Ouârah et de nous y laisser séjourner, ne fût-ce qu’un seul mois. Tu pourras facilement ensuite en partir à la tête d’une armée imposante, capable d’affronter avec toi les plus redoutables dangers. Et alors nous ne doutons pas que Dieu ne nous accorde la victoire. — Très-bien ! je comprends parfaitement ; je saisis toute la portée de ton idée ; et, s’il plaît à Dieu, demain je repars. » La nuit se passe ; au matin on bat le coup du départ ; le sultan monte à cheval.

Le kamkolak Kidermy avait annoncé dans le camp que le retour à Ouârah était décidé, et les soldats s’y étaient préparés. Aussi, lorsque Sâboûn fut à cheval, les enseignes tournèrent de suite du côté de la route de Ouârah. A ce mouvement, le sultan comprit que Kidermy avait prévenu l’armée, et il le fit appeler. Dès que Kidermy parut : « Prenez cet homme, » dit Sâboûn aux kabartou. Les kabartou obéissent, et ils placent à terre Kidermy pour l’exécuter immédiatement. Alors les chefs de l’armée, tout bouleversés de ce résultat de leur combinaison, accourent se jeter aux pieds du sultan, embrassent la terre devant lui et le supplient de faire grâce à Kidermy ; Sâboûn reste inexorable. Ils vont à la hâte s’adresser à mon père et le conjurent d’intercéder pour le malheureux kamkolak. Mon père se présente au sultan et lui demande le pardon de Kidermy. « Le pardon est accordé, dit Sâboûn, mais il ne nous suivra pas au Bâguirmeh. Qu’il aille à Ouârah, lui qui désire si fort y retourner qu’il voulait aussi m’y entraîner. Qu’il parte. — Prince, dit mon père, mettez le comble à votre générosité, en permettant à Kidermy de vous accompagner et de garder le rang qu’il avait auprès de vous. Il se repent de son irréflexion et il ne retombera plus en pareille faute. » Le sultan se laisse fléchir et cède encore cette fois aux vœux de mon père.

Peu après on se mit en marche. On pénétra dans les terres libres qui séparent les limites du Ouadây et du Bâguirmeh. Ces terres sont couvertes d’arbres de haute futaie et d’épaisses broussailles épineuses. Ces sortes de savanes servent de repaires aux lions, aux éléphants, et aux abou-carn ou unicornes, appelés en Égypte khartyt[113], c’est-à-dire rhinocéros.

Sâboûn avait eu soin d’envoyer en avant, pour abattre les arbres, jeter de côté les grosses pierres et ouvrir ainsi à ses troupes une route praticable, deux aguîd ou officiers supérieurs, qui, chacun avec quatre mille esclaves, précédaient et devançaient le gros de l’armée à une heure au moins de distance. Ces esclaves étaient munis de haches pour couper les arbres, tracer un chemin et le déblayer. Il est d’habitude que le sultan et l’armée soient ainsi précédés des esclaves.

Pendant qu’on travaillait à une tranchée dans un fourré épais et serré, voilà que tout à coup un énorme abou-carn s’élance, se rue sur les travailleurs, tue plusieurs hommes en tête de la troupe, puis fond au milieu de la masse et renverse morts tous ceux qu’il peut atteindre. On fuit, on s’épouvante ; chacun ne pense qu’à échapper aux coups de l’animal ; la bête se précipite, furieuse, sur les fuyards, qui refluent alors sur l’armée et en suspendent la marche.

Le sultan, obligé de s’arrêter aussi avec le corps de troupes qui l’accompagne, demande quelle est la cause de tant de désordre et d’agitation. On lui apprend qu’un abou-carn s’est précipité à travers l’armée et que les soldats cherchent à tuer cet ennemi furieux. Presque aussitôt Sâboûn aperçoit que la foule s’écarte, se divise et s’enfuit. En un moment il ne reste plus auprès du sultan qu’une poignée d’hommes, et il voit l’abou-carn courir droit à lui. « Eh bien ! dit Sâboûn à ceux qui l’entourent, pas un de vous n’aura le courage de combattre cet ignoble animal et de m’en débarrasser ? » Or, il y avait-là un esclave appelé Adjmayn, grand, bien taillé, vigoureux. Il avait en mains son bouclier et ses javelots. Il jette à terre ses javelots, du côté de l’animal, et il marche contre lui n’ayant pour armes que son bouclier et un long couteau à la forme ouadayenne, c’est-à-dire presque semblable à une lame de sabre. (Voy. fig. 8.) Adjmayn, son couteau à la main droite et son bouclier au bras gauche, s’avance sur la bête, qui, le voyant approcher, lui fait face et fond sur lui. Adjmayn alors l’attend de pied ferme ; l’abou-carn va le frapper d’un coup de corne ; l’esclave se jette subitement à la renverse, toujours le couteau à la main. L’animal passe par-dessus l’esclave, qui, d’un coup rapide, lui coupe les jarrets, puis se redresse debout et court ramasser ses javelots ; il choisit le plus long, en revenant sur la bête, le lui enfonce dans la poitrine et l’étend roide sur la place. Des soldats se précipitaient du côté de l’abou-carn pour le percer de leurs lances ; mais ils arrivèrent trop tard.

Ce singulier combat eut lieu sous les yeux du sultan. Quand l’animal fut tué, Sâboûn commanda aux soldats de se remettre en marche et de traîner avec eux le cadavre. Plusieurs hommes s’attelèrent à ce fardeau et le tirèrent jusqu’au delà des endroits pierreux. Quand on fut dans les chemins faciles et en plaine rase, le sultan fit faire halte et rassembla les gâïd ou officiers qui conduisaient la tête de l’armée, et les deux aguîd des huit mille esclaves d’avant-garde. Quand ils furent devant Sâboûn, il appela les kabartou et les turguenak, qui aussitôt se placèrent derrière les gâïd. Sâboûn, s’adressant à ces gâïd et à tous ceux qui l’entouraient : « Ouadayens, dit-il, qu’est devenue votre bravoure ? Où donc est votre intrépidité à repousser l’ennemi ? Non, vous n’êtes plus braves maintenant ; il ne vous reste plus l’ombre de courage. Si vous avez eu si peu de résolution en face d’un animal sans armes, sans intelligence, sans réflexion, que ferez-vous en face de l’ennemi quand il tombera sur vous avec armes, chevaux et soldats, avec sabres et boucliers ? Quand il manœuvrera autour de vous, cherchera à vous surprendre, vous vous livrerez donc à lui ? — Non, non ! répliquèrent-ils vivement. — C’est donc moi que vous livrerez, que vous abandonnerez, pour ne songer qu’à votre salut ? Vous l’avez prouvé en fuyant devant un animal ; ce sera bien mieux encore en présence de l’ennemi ; il vous sera bien plus à propos de fuir. Vous m’avez menti par des apparences d’attachement, vous m’avez trompé. Mais il fallait m’avertir, me dire ce que vous avez de lâcheté au cœur ; je me serais conduit en conséquence. Maintenant, comment me fier à vous ? comment puis-je aller à l’ennemi avec vous ? » Puis il ajoute subitement : « Où sont les kabartou ? — Prince, nous voici. — Saisissez un tel, un tel,... » Et il désignait nom par nom les gâïd debout devant lui. Du nombre d’entre eux était celui qui commandait les Arabes Djéâtenah. Les kabartou saisissent aussitôt les gâïd que le sultan a désignés et les mettent à mort sur-le-champ.

Sâboûn appelle ensuite Adjmayn, l’esclave qui avait tué l’abou-carn. Adjmayn était du nombre des huissiers de la demeure ou palais du sultan. Sâboûn le nomme aguîd ou chef des Djéâtenah. Cette fonction est un poste honoré, et celui qui en est revêtu a sous ses ordres plus de deux mille cavaliers et de deux mille fantassins, il porte le titre spécial d’aguîd El-Djéâtenah. Les Arabes Djéâtenah sont une tribu nombreuse de bédouins, possédant d’immenses troupeaux de bœufs et vivant dans l’aisance. Ils rappellent les Arabes Rézeigât du Dârfour ; mais il y a cette différence que, chez les Rézeigât, le gâïd ou chef ne peut rien prendre de leurs meilleurs troupeaux, même à titre d’impôt, si ce n’est du consentement des propriétaires, et qu’au Ouadây l’aguîd des Djéâtenah a un droit discrétionnaire pour prélever l’impôt en nature sur les troupeaux. De plus, le gâïd des Rézeigât n’est qu’une sorte de délégué temporaire du sultan fôrien, chargé d’aller recueillir l’impôt et obligé d’abandonner presque tout à son souverain. Au contraire, l’aguîd des Djéâtenah, au Ouadây, commande en réalité dans la tribu, et garde de l’impôt une portion égale à celle qu’il remet au sultan. Car sa nourriture, son entretien, l’entretien de ses cavaliers et de toutes les troupes qu’il a sous ses ordres, sont payés par la tribu et entrent dans la somme des contributions qu’elle doit acquitter.

Sâboûn nomma ensuite un autre de ses esclaves, appelé Djâb-Allah, gouverneur de la province du Sabâh ou de l’Est : c’est ce qui correspond en Égypte au gouverneur de la province du Charkyeh. Chez les Fôriens cette fonction est celle du macdoûm ou préposé d’une province ; mais au Dârfour il n’y a pas de macdoûm de l’Est ; toute la partie orientale n’est occupée que par des Arabes bédouins distribués en nombreuses peuplades, dont chacune a un chef spécial. Lorsqu’on envoie à ces Bédouins un percepteur général, il a aussi le nom de macdoûm ou émissaire.

Sâboûn remplaça également les gâïd des esclaves et les autres chefs qui venaient d’être mis à mort ; ensuite il fit enterrer les cadavres. Puis s’adressant à ses vizirs, à tous les officiers, et surtout à ceux qu’il venait d’élire : « Quiconque de vous, leur dit-il, fuira du combat, quel que soit le danger, n’aura d’autre chose à attendre de moi que la mort. » Ils consentirent à tout, et acceptèrent humblement la parole du sultan comme loi inflexible. Durant toute la guerre, nul ne sortit des limites rigoureuses de conduite qui leur avaient été tracées par ce peu de mots ; car aux yeux des Ouadayens l’obéissance au sultan est aussi sacrée que l’obéissance à Dieu et au Prophète. S’y soustraire pour le fait le plus mince, est réputé œuvre impie. Honorer, révérer le souverain, est aussi obligatoire que les plus importantes pratiques religieuses. Les Ouadayens négligent souvent leurs devoirs de piété, mais jamais ils ne manquent à ce qu’ils croient devoir à leur sultan. C’est par suite de ces idées de soumission et de vénération absolue, que jamais une affaire, un procès, une querelle, ne se discute ou ne se débat au tribunal du câdi, ou d’un autre magistrat, sans qu’on ne prélude par réciter le fâthah ou chapitre d’introduction du Coran, faire des vœux pour le sultan et par demander à Dieu de le rendre victorieux de ses ennemis et de le préserver de tout dommage et malheur. Voici, à propos de ces habitudes de vénération extrême pour le souverain, un fait assez singulier qui eut lieu sous le règne de Mohammed-Gaûdeh, aïeul de Sâboûn.

Une femme d’un des officiers du sultan étant sortie de chez elle, vit passer Gaûdeh au milieu de son cortége et dans l’appareil des sultans. L’âge avait blanchi la barbe du prince. Le soir, revenue chez elle, cette femme, en causant avec son mari, lui dit qu’elle avait rencontré le cortége impérial et qu’elle avait vu le sultan. Entre autres paroles, elle dit : « Le cortége était beau, le sultan était beau ; seulement il est malheureux que sa barbe commence à blanchir des deux côtés de la face. Que Dieu prolonge les jours de notre maître ! » Soudain le mari se jette sur sa femme et la frappe violemment en lui adressant ces mots : « Ah ! tu oses dire que la barbe commence à blanchir aux deux côtés de la face de notre sultan, tu oses débiter de telles sottises ! Si on t’entendait, on n’aurait plus pour lui tout le respect qui lui est dû ; on dirait qu’il n’a plus la force de paraître en bataille. » Puis, après avoir bien battu sa femme, notre homme la lia, la garrotta et la laissa ainsi jusqu’au lendemain matin. Il alla alors se présenter au sultan, lui conta l’aventure, et termina par ces mots : « Je l’ai laissée, cette maudite femme, les mains liées ; maintenant, prince, ordonne : que veux-tu que je fasse ? » Le sultan loua l’officier de ses bonnes intentions, et lui fit cadeau d’un vêtement. Mais il voulut que la femme fût délivrée de ses liens ; « car, dit-il à l’officier, elle est ta femme ; seulement fais lui promettre de se garder désormais de pareilles remarques. » Notre homme obéit.

La vénération des Ouadayens pour leurs souverains n’est point un fait d’obéissance ni de soumission à la loi. Pour conserver ces habitudes, cette sorte d’adoration dont il est l’objet, le sultan en témoigne sa satisfaction ; il encourage ainsi les louanges hyperboliques et les marques de respect qu’on lui donne à profusion. En outre, tous s’observent les uns les autres, s’espionnent mutuellement ; par là le sultan est plus sûr de sa tranquillité, et cette sorte de surveillance réciproque prévient toute tentative contre lui.

D’autre part, les Ouadayens sont intimement persuadés que celui qui arrive à être sultan du Ouadây est aussitôt illuminé de Dieu, qu’il est un Voyant, un saint, quand même il n’aurait donné, avant son élévation, aucun signe de sainteté, et même eût-il vécu précédemment dans la débauche et le vice. Cette croyance publique, au dire de plus d’un individu, prit naissance à l’époque du sultan Mohammed-Aroûs. Ce prince avait défendu que son nom fût prononcé par qui que ce fût, soit en sa présence, soit au dehors. Afin de pouvoir connaître ceux qui enfreindraient sa défense, il envoya et dispersa de tous côtés, comme espions, des vieilles femmes, des enfants, des jeunes gens, qui, aussitôt qu’ils avaient entendu quelqu’un prononcer le nom prohibé, allaient dénoncer le coupable à Aroûs lui-même. Puis, le sultan appelait devant lui l’individu. « Ne t’ai-je pas défendu, lui disait Aroûs, de prononcer mon nom ? — Oui. — Et tu l’as prononcé à telle heure, et en présence de tels et tels ; crois-tu donc que je ne connaisse pas tout ce que tu dis et tout ce que tu fais ? » Et le coupable, interdit, pâlissait, jurant de ne plus prononcer le nom du prince.

Un jour, un des officiers du palais, contrarié de la bizarre défense d’Aroûs, se rendit sur une montagne vers le haut de laquelle était une caverne. De peur d’être entendu de personne, il pénétra dans la caverne pour prononcer le nom du sultan, et il dit, mais a voix basse : « Le sultan Aroûs, le sultan Aroûs, le sultan Aroûs. » Il croyait bien n’avoir été ouï de personne ; mais par une singulière fatalité, un des espions du sultan l’avait vu gravir sur la montagne et l’avait suivi de loin sans en être aperçu. L’espion s’était glissé dans la caverne, et prêtant l’oreille, il avait entendu les mots « le sultan Aroûs » trois fois répétés. Il était resté caché jusqu’à ce que notre homme fût descendu ; ensuite il était allé se présenter au sultan, et lui avait raconté le fait.

Le lendemain, Aroûs appelle l’officier et lui dit : « Ne t’ai-je pas défendu, à toi comme aux autres, de prononcer mon nom ? — Il est vrai. — Et pourquoi n’obéis-tu pas ? pourquoi prononces-tu mon nom ? — Prince, je ne t’ai pas désobéi ; je n’ai pas prononcé le nom de mon maître. — Me jurerais-tu que tu ne l’as pas nommé, pas une fois ? — Je le jure. — Menteur ! tu oses me faire un pareil serment ! Hier, tu es allé sur telle montagne ; tu es entré dans la caverne, et là tu as prononcé trois fois mon nom. » Notre homme reste ébahi, stupéfait, il change de couleur. « Oui, je suis coupable, dit-il ; je ne croyais pas mon seigneur ainsi inspiré de Dieu, aussi pénétrant, aussi habile à découvrir les choses secrètes, à deviner mes paroles et mes actions. » Et tous les assistants de maudire le coupable. « Quoi ! tu doutes, lui disent-ils, tu doutes que notre maître soit un saint, un inspiré du ciel ! Sache que c’est le privilége de tout sultan du Ouadây. » Puis Aroûs ajouta : « Je te pardonne pour cette fois ; mais si tu recommences, tu es mort. » L’officier partit ; et il répétait : « Certainement, il est inspiré. » Tout le peuple connut cette aventure, et tous furent convaincus qu’Aroûs était un Voyant.

CHAPITRE VI.

Les Ouadayens pénètrent dans le Bâguirmeh ; ils arrivent à peu de distance de la capitale. — Sâboûn dispose ses corps d’armée. — Les Bâguirmiens sont battus. — Prise du birny. — Siége et prise de la demeure du sultan. — Pillage. — Richesses ; numéraire. — Disparition du sultan bâguirmien. — Par le moyen de ses femmes, on le retrouve parmi les morts. — Bas prix des esclaves. — Dons du sultan Sâboûn.

Sâboûn eut bientôt franchi les frontières du Bâguirmeh. Avant de pénétrer dans le cœur du pays, il prit toutes les mesures nécessaires pour que les Bâguirmiens eussent le moins possible à souffrir des inconvénients et des malheurs de la guerre.

Toutes les fois qu’il approchait d’un village, d’un bourg, il envoyait dire aux ulémas et aux principaux de l’endroit, de venir le trouver ; puis, il leur parlait avec bienveillance, et leur donnait quelques présents. Lorsque Sâboûn arrivait à un lieu sacré, révéré par la piété publique, au santon d’un saint, il y faisait des aumônes, et laissait quelques dons pieux à ceux qui étaient chargés des soins du lieu saint. Il empêchait autant qu’il le pouvait, les actes vexatoires des soldats envers les rayas. Aussi, il recueillit les bénédictions et les vœux des Bâguirmiens ; tous levaient les mains au ciel et demandaient à Dieu d’accorder la victoire au prince du Ouadây.

Il traversa le Bâguirmeh sans rencontrer d’opposition, et arriva bientôt à quatre heures de distance seulement du birny[114]. Alors il s’arrêta, afin de laisser reposer ses troupes jusqu’au lendemain.

A une heure après la nuit close, il appelle les chefs des esclaves qui formaient l’avant-garde, et leur dit : « Ce ne sont plus des arbres que vous aurez à couper demain pour nous déblayer un chemin ; nous sommes maintenant en rase campagne ; il n’y a plus ni arbres ni pierres qui nous gênent. Avant le jour, aussitôt que vous entendrez le tambourin battre le coup du départ, vous vous mettrez en route. J’espère que votre bravoure suffira pour vaincre l’ennemi, et que vous n’aurez pas besoin d’autres bras que des vôtres. » Ensuite il fait venir le gâïd Djâb-Allah, gouverneur de la province de l’Est, et lui dit : « Combien as-tu de cavalerie ? — J’ai dix mille hommes. — C’est bien. J’ai donné ordre au gâïd des esclaves de partir demain matin au premier coup de tambourin. Toi, tu marcheras à leur suite ; tiens-toi toujours sur leurs pas, tout près d’eux[115]. J’espère que lorsque je vous rejoindrai, tout sera fini comme je le désire. — J’ai entendu ; tu seras obéi. » Sâboûn appelle, après cela, Adjmayn, le nouveau gouverneur des Djéâtenah : « Combien, lui dit-il, as-tu de cavaliers sous ton commandement ? — Environ trois mille. — J’ai ordonné au gâïd Djâb-Allah de mettre en mouvement son corps d’armée à la suite des esclaves, au premier coup de tambourin pour le chargement des bagages. Toi, prends ligne après lui, et sache bien que lorsque je vous rejoindrai, si vous n’en avez pas terminé avec l’ennemi, vous n’avez à espérer de moi que la mort. » Le sultan fait venir enfin le kamkolak Kidermy : « Combien as-tu de cavalerie ? dit Sâboûn. — Environ quatre mille hommes. — Rappelle-toi que tu t’es mal conduit dans la route, et que j’ai dû te traiter sévèrement. J’ai encore présent le souvenir de ta faute, et il n’y a qu’une conduite vaillante qui puisse l’effacer et t’absoudre entièrement. Avant l’aube, au coup du tambourin pour la levée du camp, pars avec ta troupe à la suite d’Adjmayn ; et si tu ne te montres pas d’une manière digne de toi, il n’y a pas d’intercession ni d’intercesseur qui puisse te sauver. Quand je paraîtrai, si je ne trouve pas les choses au point que j’ai le droit d’espérer, je ne fais grâce à personne. — Prince, vous serez satisfait. »

La nuit se passe. Une heure avant le jour, le sultan ordonne de battre le tambourin, et chaque corps de troupes s’achemine dans l’ordre prescrit. A l’aurore, Sâboûn monte à cheval et s’avance au milieu du reste de l’armée, marchant au pas ordinaire.

Djâb-Allah, le gouverneur de l’Est, m’a raconté, un jour que j’étais chez lui, qu’en approchant de la capitale du Bâguirmeh, avec le corps des esclaves après lequel il marchait avec sa cavalerie, ils trouvèrent le fetcha et l’aîné des fils du sultan Ahmed, appelé Mohammed-Tchigama, campés chacun avec un corps d’armée hors de la ville. » Dès qu’ils surent que nous approchions, me dit Djâb-Allah, ils montèrent à cheval et vinrent à notre rencontre avec toutes leurs forces. Ils avaient plus de vingt mille hommes, tant cavaliers que fantassins. Ils reçurent de nos esclaves un choc terrible, et en même temps notre cavalerie tomba sur eux par différents points. Les Bâguirmiens, surpris d’une attaque aussi vive et aussi inattendue, furent culbutés en quelques instants ; en moins d’une heure les deux ailes de leur armée étaient rompues. Alors Tchigama s’élança au plus fort de la mêlée et s’efforça de ranimer le courage de ses soldats.

« Tchigama était un intrépide et redoutable pourfendeur. Les troupes bâguirmiennes qui n’avaient pas encore donné, entendant le fracas de la bataille, accoururent au secours de leurs compagnons chancelants, et alors l’armée ennemie nous présenta une masse formidable. Nous vîmes que seuls, ma cavalerie et les esclaves, nous ne pourrions tenir contre le choc. Heureusement les autres divisions nous suivaient de près. Adjmayn nous atteignit avec sa cavalerie, qui alors poussa subitement un grand cri. Adjmayn, tout enthousiasmé, cria à son tour : « Bravo ! nous allons voir où sont les braves et où sont les poltrons. » Et il s’incline sur le pommeau de sa selle ; suivi de ses cavaliers, tous en arrêt comme lui, penchés sur les rênes de leurs chevaux, il se précipite au cœur de la bataille et frappe de toutes parts des coups plus brûlants que la braise en feu.

« En un trait d’éclair, l’armée ennemie chancelle. Arrive Kidermy ; il s’élance comme Adjmayn. Les Bâguirmiens s’étonnent de voir ainsi nos colonnes se succéder. Ils avaient cru d’abord que le premier corps était toute l’armée ouadayenne. Quand ils aperçurent nos divisions se suivre si rapidement, ils perdirent courage et reconnurent qu’ils ne pouvaient plus soutenir le combat. Ils tournèrent le dos ; les Ouadayens se mirent à leur poursuite, tuèrent et firent prisonniers tous ceux qu’ils purent atteindre. Les Bâguirmiens n’avaient pas, comme nous, leur sultan pour les diriger, pour les maintenir par l’ascendant de la crainte et de l’autorité souveraine. »

Djâb-Allah m’a raconté aussi que lorsqu’on apprit au Bâguirmeh que Sâboûn approchait, les vizirs bâguirmiens s’empressèrent d’en informer le sultan Ahmed : « Pur mensonge ! leur dit le sultan. Comment Sâboûn viendrait-il nous attaquer, lui qui a une si faible armée, lui qui ne redoute rien plus que nos incursions dans le Ouadây ? — Nous t’annonçons ce que nous avons entendu. — Vous n’avez rien entendu, tout cela n’est qu’un mensonge inventé par vous. » Vainement ils appuyèrent leurs paroles par les serments les plus solennels et protestèrent de leur sincérité ; le sultan refusa de les croire : « Vous ne voulez que m’épouvanter, que chercher à m’attirer hors du Bâguirmeh pour me tenir à votre discrétion et faire de moi ce qui vous plaira. » Les vizirs, étonnés, se turent.

« Lorsque déjà nous étions très-avant sur le territoire bâguirmien, me dit Djâb-Allah, le fetcha lui-même alla trouver Ahmed et lui dit : « Prince, hâtons-nous, le sultan ouadayen marche contre nous les armes à la main et dévaste notre pays. — Quoi ! répondit le sultan, tout m’est donc ennemi maintenant, tout, jusqu’à toi ! Cependant je comptais sur ton attachement ; je ne puis donc plus me fier à personne ! » A ce moment survint la goumsou, c’est-à-dire la première des femmes du sultan (comme l’yâkoury au Dârfour, et la habbâbah au Ouadây). La goumsou saisit le fetcha au collet : « Esclave de malheur ! lui dit-elle, est-ce là ce que méritait celui qui t’a élevé ? celui qui t’a porté au poste éminent que tu occupes ? Pourquoi te jouer ainsi de ton maître ? Pourquoi veux-tu l’entraîner hors de sa capitale ? Est-ce pour le tuer ? Qu’est-ce que ce prétexte ridicule et faux de l’approche des Ouadayens, imposteur, fourbe que tu es ? Depuis des centaines d’années est-il advenu jamais qu’un sultan du Ouadây ait osé attaquer le Bâguirmeh ? Ce Sâboûn a bien assez à faire de se mettre en garde contre nous ; nos cavaliers ne vont-ils pas, au moins une ou deux fois par an, courir et piller en vingt endroits du Ouadây ? Sâboûn tremble à la seule idée de l’audace de notre prince. — Puisqu’il en est ainsi, dit le fetcha, je jure, au nom de Dieu, que désormais je ne vous avertirai plus de rien, les Ouadayens fussent-ils au milieu du birny. Je suis votre esclave, je le sais ; je vous ai des obligations, je vous devais de la reconnaissance ; il était de mon devoir de vous prévenir, je l’ai fait. Maintenant je pars ; j’emmène mes troupes hors du birny, afin de les réunir à celles qui sont hors de la ville. Quand l’ennemi se présentera, je le combattrai de toutes mes forces, et je tâcherai de m’acquitter envers vous de ma dette de reconnaissance. Si la destinée m’est contraire, si je suis vaincu, je m’enfuirai au hasard, la face au vent, et voilà tout. — Ennemi de toi-même ! reprit la goumsou ; à quoi bon ces paroles, ces subterfuges ? Tu sais bien que tu peux repousser nos ennemis, toi qui les as vaincus tant de fois ! Qu’as-tu besoin de venir nous parler de ces Ouadayens ? Ne les as-tu pas vingt fois mis en déroute dans leur propre pays ? N’es-tu plus capable de vaincre sur nos terres un sultan qui, dans ses propres États, a été si souvent rançonné et humilié par toi ? Ruse maladroite ! Vous n’avez tous d’autre but que de livrer à Tchigama le pouvoir souverain, en faisant sortir notre maître de la capitale ; une fois que notre sultan serait au milieu de vous, vous en disposeriez à votre caprice ; puis vous transféreriez la toute-puissance à Tchigama, qu’ensuite vous ramèneriez ici comme sultan. »

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