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Voyage au Ouadây

SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE. (continued 5)

Dr. (Nicolas) Perron translation

Un appelé Ahmed Tiktik, qui commanda au moins une vingtaine de chasses, m’a raconté qu’une année il vit sept salatyeh ou expéditions à la fois. Alors elles choisirent parmi les sept chefs celui qui avait à sa suite le plus de monde, et le nommèrent sultan général des sept troupes, qui ensuite n’en firent plus qu’une. Cette année fut une époque remarquable et citée pendant longtemps. Ahmed Tiktik m’a assuré aussi avoir vu une fois un chef de salatyeh qui n’avait pas plus de quinze hommes d’expédition.

Dès qu’un individu qui a obtenu un firman de chasse est hors des confins du Dârfour et qu’il est reconnu sultan, il a, comme nous l’avons déjà dit, pleine liberté d’action et autorité absolue. Lors même qu’il fait mettre à mort quelqu’un de l’expédition, personne n’a le droit de lui en demander raison, eût-il même été injuste dans la condamnation.

Si le bénéficiaire d’une salatyeh meurt pendant l’excursion, tout ce qu’il a de butin, esclaves ou objets quelconques, et aussi tout ce qu’ont capturé les expéditionnaires, sans aucune exception, devient la propriété du sultan souverain. Aussitôt que le prince fôrien est informé de la mort du chef de la salatyeh, il envoie un émir attendre, sur la frontière méridionale du Dârfour, l’arrivée de la troupe qui a perdu son conducteur. Il en est de même si le sultan de la salatyeh a été tué par l’ennemi c’est-à-dire par les Fertyt, ou bien par quelqu’un de l’expédition. Alors encore, toutes les prises et captures reviennent au souverain, et nul expéditionnaire n’a le droit d’en rien retenir.

Lorsque le maître d’une chasse tombe malade pendant l’incursion et que sa maladie s’aggrave et devient dangereuse, il est de règle que la troupe élise un substitut du sultan, ou bien que les officiers ou vizirs de ce sultan se rassemblent en conseil et élisent un d’eux comme vicaire ou remplaçant du sultan malade ou mort. Il en est de même si le sultan a été tué dans une attaque.

Aussitôt que l’expédition qui a perdu son chef arrive sur les frontières du Dârfour, l’émir envoyé de la part du prince souverain s’empare de tout le butin de l’expédition, part pour le Fâcher, et livre la capture entière au sultan.

Il résulte de ces habitudes que tous les individus qui composent une chasse aux esclaves veillent avec le plus grand soin à la conservation de leur chef, l’éloignent du danger, et ne permettent jamais qu’il approche de trop près du lieu où il y a à craindre quelque résistance de la part des Fertyt attaqués. Mais il est clair que ces attentions des expéditionnaires pour leur sultan n’ont d’autre but que d’assurer à chacun la jouissance de ses profits de chasse.

Lorsque le sultan gouvernant le Dârfour meurt pendant que les salatyeh sont encore au Dâr-Fertyt, tout ce qu’elles ont pris devient la propriété du nouveau souverain. C’est une sorte de subvention qui lui est dévolue de droit à son avénement au pouvoir.

Les chasses amènent entre les mains des Fôriens une quantité considérable d’esclaves. Si ces esclaves arrivaient tous au Dârfour, le pays en serait encombré ; mais beaucoup d’entre eux meurent de maladie dans le voyage, ou sont tués. Ainsi, lorsqu’un esclave, homme ou femme, qui vient d’être pris, se résout à ne pas s’exposer aux fatigues et aux souffrances du voyage, et refuse de suivre ceux qui l’ont capturé, il s’assied par terre et dit à celui dont il est devenu la proie : « Kongorongo, c’est-à-dire : tuez-moi. » Et à l’instant on le tue à coups de bâton, en présence des autres esclaves, afin de les effrayer et de les déterminer à se soumettre à leurs maîtres. Nombre d’esclaves meurent de lassitude et d’épuisement dans la route ; d’autres meurent de diarrhées occasionnées par le changement de nourriture ; mais ceux qui succombent en plus grande quantité, ce sont les esclaves pris chez les Bendah et les Fârah ; ceux qui survivent le plus facilement sont ceux qui viennent du Dâr-Goula, du Dâr-Routou, du Byna et du Châla.

Certaines années, il se déclare des maladies épidémiques, telle que la dyssenterie, parmi les esclaves d’une expédition, et presque tous périssent dans le trajet du Dâr-Fertyt au Dârfour. Ainsi, des individus qui avaient une vingtaine d’esclaves n’en ramènent parfois au Dârfour que deux ou trois.

Beaucoup d’esclaves meurent aussi au Dârfour par suite du changement de climat et de nourriture ; mais les Fôriens qui soumettent leurs esclaves à un régime de vie raisonné et prévoyant, qui les traitent avec douceur et qui ont soin de les nourrir convenablement, de ne pas les charger de travaux trop pénibles et trop multipliés, en conservent la majeure partie. Les mougueddek ou esclaves qui, par un séjour de quelques années au Dârfour, se sont acclimatés et se sont habitués à la vie des Fôriens, se vendent à un prix bien plus élevé que les esclaves foutyr, c’est-à-dire qui sont amenés depuis peu de temps au Dârfour.

Mais quel qu’ait été le temps d’acclimatation des esclaves dans un pays, leur transport dans d’autres régions éloignées les expose toujours à des maladies dangereuses, ne fût-ce que par suite des fatigues des voyages. De plus, la tristesse s’empare d’eux, surtout s’ils craignent d’être vendus aux Arabes étrangers. Ils sont persuadés que ces Arabes manquant de viandes, viennent acheter des esclaves pour en manger la chair, en employer les cervelles à faire du savon, et le sang à teindre des étoffes en rouge. Cette croyance est profondément implantée dans l’esprit de tous les esclaves ; les Fôriens profitent de ces idées pour retenir par la crainte ceux qui sont indociles. Il suffit de menacer ces esclaves insoumis de les vendre aux djellâb, et de dire au plus revêche : « Je te vendrai aux blancs (aux Arabes), qui mangeront ta viande, teindront leurs draps avec ton sang, et feront du savon avec ta cervelle. » Et l’esclave, épouvanté, rentre dans le devoir et s’assouplit.

Cette croyance ne s’efface de l’esprit des esclaves que lorsqu’ils sont arrivés chez les Arabes, y ont vécu un certain temps, et n’ont rien vu qui vérifie leurs appréhensions. Mais pendant toute la durée des voyages, la crainte les agite, les tient continuellement en émoi. A cela s’ajoutent les fatigues excessives de la marche, les tourments de la chaleur ou du froid dans les déserts ; ce sont pour eux autant de causes de maladies et de mort. Aussi, ils succombent par milliers. Dans le nombre de ceux que l’on conduit, par exemple, en Égypte, il n’y arrive que ceux qui ont le plus de force et de vigueur, ou bien le plus de bonheur.

J’ai vu des djellâb, des voyageurs partir du Ouadây avec une centaine d’esclaves, et les perdre tous en route par le froid ; d’autres partir avec trois cents esclaves, et les laisser en chemin morts de chaleur et de soif ; d’autres partir aussi avec des troupes considérables d’esclaves, et n’en pas perdre un seul. Tout cela dépend de la volonté du Tout-Puissant.

Notre Loi sainte permet la vente et l’exportation des esclaves, mais à la condition expresse et absolue d’agir en cela avec le sentiment de la crainte de Dieu, sentiment qui doit être le motif inspirateur et le guide de toutes nos actions.

Je dis que le commerce des esclaves est permis, et voici par quelles raisons il est justifié. Dieu a commandé à son Prophète, le prophète de l’islamisme, d’annoncer la Loi divine aux hommes, de les appeler à croire au vrai Dieu, et d’employer la force des armes afin de contraindre les mécréants à embrasser la vraie foi. Selon la parole de Dieu même, la guerre est la voie légitime et sainte pour entraîner les hommes à la religion ; car dès que les infidèles sentiront les armes de l’islamisme, dès qu’ils verront leur puissance humiliée, abattue, leurs familles emmenées en esclavage, ils désireront entrer dans la voie droite, et songeront à conserver ainsi leurs personnes et leurs biens. S’ils résistent, s’ils s’opiniâtrent dans leur infidélité, il faut marcher en armes contre eux. Toutefois, avant de tenter ce moyen extrême, il est nécessaire de les inviter à se soumettre à la Loi islamique, de les avertir plusieurs fois des malheurs que doit leur attirer leur incrédulité. Telle fut la conduite de notre saint Prophète envers les Corayschides qui refusaient de croire à sa parole.

Mais le Prophète a aussi autorisé le rachat des prisonniers, d’après ces paroles du coran : « Après les combats, vous pouvez donner la liberté aux prisonniers, ou bien accepter leur rançon, afin d’arrêter plus vite les calamités de la guerre. Pour ceux qui repoussent opiniâtrément ma Loi, qui rejettent la religion de l’Islâm, offrez-leur encore le choix entre la guerre et l’obligation d’un impôt annuel pour acheter et garantir leur sécurité, leur vie. S’ils préfèrent la guerre, s’ils lèvent les armes contre vous, quiconque d’entre eux sera fait captif, sera vendu. »

Cependant, tous les hommes sont égaux comme enfants d’Adam ; il n’y a de différence entre eux qu’en ce que les uns ont la vraie foi, c’est-à-dire la foi islamique, les autres une foi différente, c’est-à-dire une foi erronée.

Les habitants du Soudan musulman, dans leurs incursions contre les idolâtres, n’observent point ce que prescrit la parole de Dieu, n’appellent jamais ces idolâtres, avant de les attaquer, à embrasser l’islamisme. Ils se jettent à l’improviste sur les tribus des Fertyt, des Djénâkhérah, etc., et, sans préliminaires, sans appel à la foi, sans essais pacifiques de prosélytisme, ils les assaillent, les combattent, les prennent comme esclaves, et ensuite les vendent. Mais le fait de capture une fois accompli, comme ces peuplades sont idolâtres, la vente de tous ceux que des musulmans leur ont enlevés est licite et justifiée par la religion.

Celui qui a acquis un esclave, femme ou homme, doit se conduire envers cet esclave selon les principes de la justice et de la religion. Il doit se garder d’exiger de son esclave des travaux trop pénibles ; il doit le nourrir des aliments qu’il se prépare pour lui-même et pour sa famille, le vêtir avec soin ; car l’esclave est, comme lui, créature de Dieu ; et le saint Prophète nous a dit : « Dieu vous a rendus les arbitres de ces peuples ; mais rappelez-vous bien que si Dieu eût voulu vous seriez leurs esclaves. En vue de Dieu, ayez pitié des faibles. »

Les mekk ou rois des Fertyt sont extrêmement nombreux ; chaque station, chaque village a le sien.

Les esclaves sont absolument dans les mêmes conditions au Ouadây et au Dârfour ; mais, pour ces deux États, il y a une différence totale dans le mode des excursions, dans le permis de chasse et dans l’emploi des produits des expéditions.

Au Dârfour, le sultan, avons-nous dit, délivre une salatyeh et un firman comme droit de ghazoua, et jamais aucune expédition ne coûte au souverain la moindre dépense ni le moindre souci. Celui qui a eu l’honneur de recevoir un firman prend, il est vrai, l’entourage, l’autorité et le nom de sultan ; il a ses émirs, ses officiers qu’il charge des attaques des villages et des tribus ; il a ses dignitaires, ses gardes ou huissiers ; il a liberté absolue de la parole et du sabre ; mais tout cela a lieu sans que la majesté du souverain en soit le moins du monde lésée ou déconsidérée ; car aussitôt que l’expédition est de retour, celui qui la commandait rentre dans sa condition première et redevient simple sujet comme auparavant. Tous ceux qui l’ont suivi, aussi bien que l’appareil de puissance dont il s’était environné, tout s’en va, tout disparaît. C’est une circonstance exceptionnelle à laquelle personne n’attache d’importance.

Il n’en est pas de même au Ouadây. Le sultan, sur tous ces points, est de la plus jalouse sévérité ; il ne souffrirait jamais qu’un autre Ouadayen que lui portât un moment le nom de sultan. Comme souverain, il craindrait que s’il se relâchait en cela de sa rigidité, celui à qui il aurait permis de s’appeler sultan ne s’avisât de prétendre à la souveraineté, et ne réussît à séduire les esprits étroits des Ouadayens et à se former un parti. Aussi, la coutume des salatyeh n’existe pas au Ouadây. A l’époque des chasses, le sultan ouadayen choisit à son gré un aguîd ou un kamkolak, lui confie un corps de troupes et l’envoie en expédition chez les Djénâkhérah. L’envoyé pille, tue, prend ce qu’il peut attraper d’esclaves, et presque tout ce qu’il capture appartient de droit au sultan. L’aguîd ou le kamkolak expéditionnaire n’a qu’une très-faible part du butin ; les soldats qui exécutent la chasse ne gardent pour eux que le quart des esclaves enlevés. Mais tout ce qui a été pris en chevaux, harnachements, armes, revient uniquement au sultan. Comme les princes ouadayens trouvent leur profit dans ces mesures et dans ces résultats des chasses, ils demeurent fidèles à la coutume établie dans le pays.

Tous les esclaves capturés, sur quelque point que ce soit du Soudan idolâtre ou méridional, n’ont ni croyance en Dieu, ni croyance en un prophète ou révélateur, ni loi religieuse, ni loi civile. Ils adorent des fragments ou blocs de pierre ; ils construisent des demeures ou sortes de chapelles à ces divinités, et leur présentent, pour offrandes, des lances et des kourbâdj ou tiges en fer comme celles des habbôbah du Dârfour. C’est là tout leur culte et toute leur religion.

Pendant mon séjour au Dârfour, j’avais un esclave du Dâr-Binah. Il savait un peu d’arabe, tel qu’il est parlé par les Fôriens. Il entendait souvent les gens qui conversaient affirmer la vérité de leurs paroles en prenant à témoin le nom de Dieu. Il s’imaginait que le Dieu du Dârfour n’était pas le même que celui du Dâr-Fertyt, et il disait parfois : « Notre Dieu, à nous, est bien plus grand que le vôtre. » On me conta le fait. J’interrogeai l’esclave et je lui demandai ce qu’était leur Dieu. « Notre Dieu, me dit-il, est gros comme ça. » Et il m’indiquait le volume de son Dieu, en tenant les deux mains à une certaine distance l’une de l’autre. Je souris à cette réponse... J’appris à mon esclave qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu pour tous les endroits du monde, pour toutes les contrées, tous les pays, tous les climats, et que ce Dieu, le seul grand et puissant, est invisible à nos yeux. Je répétai, expliquai ces paroles à mon esclave, et les retournai en tout sens, jusqu’à ce qu’il les eût comprises.

L’ignorance, l’absence de foi en une révélation, en une doctrine religieuse, le manque de maximes de morale systématisées, sont autant de causes qui disposent ces hommes à embrasser une religion et qui leur facilitent l’acceptation d’une croyance. Ils ne sont point retenus par les liens d’une parole révélée, d’une loi imposée, par l’autorité d’un prophète reconnu tel, et de principes consacrés par Dieu.

Dans une chasse, j’ai vu une jeune captive à laquelle, le jour même qu’elle fut prise, on apprit la profession de foi musulmane, et qui la prononça sans hésiter, sans paraître avoir la moindre émotion de trouble, sans changer d’expression de figure. Cette profession de foi n’eut point la gêne d’une renonciation, puisque cette fille n’avait pas à apostasier.

Du reste, les peuples méridionaux du Soudan sont encore dans un état de sauvagerie extraordinaire. S’ils n’eussent pas vu les ghazoua, qui se renouvellent depuis si longtemps contre eux, ils se croiraient les seules créatures de la terre.

Ces peuples ont une habitude remarquable relativement aux alliances matrimoniales. Je l’ai connue par des esclaves eux-mêmes, et j’en ai maintes fois entendu parler. C’est que les mariages n’ont jamais lieu, parmi eux, entre proches parents ; ainsi, nul n’épouse ni sa fille, ni sa sœur, ni une tante maternelle ou paternelle, ni même une cousine. Dans l’islamisme cependant, les mariages à ce dernier degré de parenté sont licites. Chez les idolâtres du Soudan, le mariage ne s’accepte que du degré au delà de cousin. Cette coutume, parmi des peuples si ignorants et privés de toute loi constituée, de toute révélation religieuse, est un trait caractéristique qui mérite d’être signalé, surtout si l’on réfléchit à leurs rapports de vie journalière. Car tous vont presque entièrement nus, presque sans aucune précaution pour la pudeur.

Là, ni femmes ni filles ne se cachent la figure ou le corps ; elles se couvrent seulement, avec un pagne, les parties sexuelles et les parties postérieures inférieures du tronc. Il en est de même des hommes. Le pagne des femmes est appelé kounfous, et celui des hommes djoukou. Le djoukou est un long pagne fixé sur le devant du corps par une corde ou par une courroie de cuir tournée et liée autour des reins. On passe, par-devant, le djoukou dans cette corde ou cette courroie, on le ramène entre les cuisses sur les parties génitales et sur la ligne de séparation des fesses, puis on le passe, par derrière, entre la peau et le lien mis en ceinture, de manière qu’une grande partie du pagne tombe flottante par-devant et par derrière. L’extrémité qui flotte en avant arrive jusqu’assez près des pieds, et celle qui tombe par derrière descend jusqu’à la hauteur des jarrets. Ce pagne n’a guère qu’un empan de large.

Il y a des tribus du Fertyt chez lesquelles les femmes ne se cachent les parties génitales qu’avec de larges feuilles d’arbres ; lorsque ces feuilles sont desséchées, elles sont remplacées par d’autres. Nous avons déjà indiqué cette coutume.

Pour ce qui concerne les unions conjugales à certains degrés de parenté, chez les peuples constitués en corps de nation, c’est la loi religieuse qui fixe le degré de légitimité de ces unions. Or, les Fertyt n’ont à cet égard aucune base religieuse obligatoire, aucune donnée législative qui les règle et les dirige. Par quelle inspiration ont-ils donc établi parmi eux ces conditions de légitimité pour les mariages, en dépit même de tout ce que peut leur suggérer d’émotions charnelles l’aspect des femmes et de leurs charmes, constamment à découvert ? Il y a là quelque chose de surprenant, d’extraordinaire. Ce n’est ni l’aisance ni le bien-être de la vie qui a conduit ces peuples à s’imposer une obligation de cette nature, à s’astreindre à cette loi sociale, car ils n’ont rien de ce qui chez les autres peuples rend la vie facile et douce, ils ne connaissent ni les mets recherchés ni les vêtements de prix et d’éclat ; ils regardent comme quelque chose de magnifique, par exemple, les étoffes tékâky[188] et autres dont les Fôriens s’habillent ; ils restent en admiration devant les harnachements dont, au Dârfour, on pare les chevaux.

J’ai vu une fois un des mekk, ou rois des provinces adjointes du Dârfour, qui venait de recevoir d’un chef de salatyeh un taûb noir, sorte de grande blouse. Le bonhomme de roi endossa le taûb ; se pavanant sous cet accoutrement, il se regardait avec une complaisance étonnante de chaque côté de la poitrine, il ne s’était jamais vu si beau. Le taûb valait bien 20 piastres (environ 5 fr. 20 c.).

J’ai déjà indiqué, dans le Voyage au Dârfour, que le sel est extrêmement rare chez les Fertyt. Aussi, dans les provinces adjointes, on vend parfois un esclave pour un morceau de sel qui ne vaudrait pas au Caire plus de 5 paras[189], ou pour un damleg en cuivre, sorte de bracelet qu’on porte au-dessus du coude, et qui ne vaut pas plus de 10 paras en Égypte (environ 7 c.).

Toutes ces peuplades mènent une vie pauvre et chétive. Cependant les Fertyt et tous les noirs du Soudan idolâtre aiment le pays, le lieu qui les a vus naître. S’ils s’éloignent de leurs villages, de leurs huttes, pour quelque voyage, ou s’ils sont emmenés esclaves, leur pensée et leurs désirs les reportent sans cesse vers leur patrie. Dans leur simplicité d’enfant, les esclaves s’enfuient souvent de chez leurs maîtres pour regagner leurs misérables villages, leurs misérables demeures. Règle générale, en se mettant à la piste de ces fugitifs, on les retrouve sur les chemins qui conduisent le plus directement à leur pays. D’autre part, tous ces idolâtres savent bien, tout simples et irréfléchis qu’ils sont, que tous les ans le Dârfour, le Dâr-Ouadây et les autres États du Soudan musulman, envoient, chacun sur les contrées méridionales qui l’avoisinent, de nombreuses expéditions de chasses ; que ces expéditions leur enlèvent tout ce qu’elles peuvent attraper d’hommes, de femmes et d’enfants ; qu’elles en tuent, outre cela, un nombre considérable ; et cependant les tribus, les populations restent toujours dans les endroits où elles se sont établies dès l’origine et qu’elles ont adoptés pour séjour. Seulement, à l’arrivée des expéditions qui viennent les assaillir, ces idolâtres prennent la fuite ; après les chasses terminées, tous ceux qui ont échappé aux ravisseurs reviennent à leurs demeures premières.

Parmi les peuples idolâtres du Soudan, les uns, avons-nous dit, cachent leurs provisions de grains dans des fosses souterraines, et les autres sur des arbres. Il en est aussi qui établissent leurs habitations sur les arbres les plus robustes et les plus touffus[190].

Le chef de la famille, après avoir adopté l’arbre qui lui convient, monte dessus, débarrasse de branches une partie de la hauteur médiane du branchage de cet arbre, et avec ces matériaux il se dispose deux plans, un supérieur au-dessus de sa tête, l’autre inférieur qu’il construit avec les branches les plus fortes, rapprochées et serrées les unes contre les autres ; il a eu soin d’abord d’en rendre les tiges plus unies en en élaguant les ramuscules. Ensuite, il étale sur le plan inférieur, qui sera l’aire de son gîte, le feuillage qu’il a enlevé de toutes les branches coupées de l’arbre. Ce plan terminé, il y construit, avec des cannes de doukhn, l’enceinte de sa cabane à laquelle il donne à peu près la forme conique d’une tente, afin de se garantir plus sûrement de la pluie. Le Fertyt et sa femme montent à leur demeure ainsi juchée, et en descendent sans peine ; ils s’aident pour cela des saillies et des nodosités qui se trouvent naturellement au tronc de l’arbre.

Parfois, un même arbre porte la demeure et le magasin ou la réserve de grains d’une famille. Le plus souvent la famille a son habitation sur un arbre et sa réserve de provisions sur un autre.

Beaucoup de peuplades des Fertyt habitent les montagnes et les terrains élevés.

Ces sauvages ont pour certains travaux d’art une habileté merveilleuse. Ainsi, ils dressent des hampes de lances et de javelines d’une admirable beauté, d’un poli brillant comme de l’argent. Ils fabriquent également des koursy ou tabourets en ébène d’une étonnante perfection d’exécution pour le poli et l’éclat, à tel point qu’on croirait ces tabourets sortis des ateliers des pays les plus célèbres en industrie, et que l’on jugerait les Fertyt avancés en civilisation. Mais en voyant quelle est l’existence chétive de ces peuplades, comment ils sont déshérités de tout ce qui contribue aux jouissances de la vie, telles que nourriture agréable, vêtements convenables et propres, etc., on les classe tout de suite parmi les sauvages.

Tel est l’état des populations du Fertyt et de la généralité des idolâtres de la Soudanie méridionale. Mais nul ne change les hommes, et leurs conditions morales et sociales, qu’au moment où Dieu le permet. Gloire à l’Éternel qui a distribué aux sociétés les formes d’existence qu’il lui a plu ! Personne n’a le droit de lui en demander les motifs ; ce sont les hommes qui auront à répondre sur leurs œuvres.

Maintenant, je n’ai plus, pour terminer cet ouvrage, qu’à dire encore quelques mots de mon séjour au Ouadây, et à raconter notre voyage de retour à Tunis.

Et Dieu est le bon secours, le bon appui.

Notes in this chapter

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