C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)
Reading edition
Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822.
Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais son coeur, qui nous le dira?
Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825) qu'il publia une traduction du troisième volume des Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain, par Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques articles littéraires au Globe dans les premiers temps de sa fondation.
Combien de fois, près du rivage Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts! Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'amour conduits, Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits!
En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet qu'il fit le plus cavalier possible, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère, s'écrie:
Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance, Épuisé les faveurs d'un climat enchanté; Comme au sein de l'artiste une sublime image, N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge? N'es-tu pas fils de la beauté?
«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire George et Mary, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! Ai-je mérité ma liberté?—Quand je pense que je n'avais déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère avec moi-même?—Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.—Et cependant, du moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;—oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que j'avais sous les yeux.—La société?...—moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être plus jamais rien que la solitude et le sombre plaisir d'un coeur mélancolique.—Mais il faudrait des événements et des sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?»
Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.
«29 juillet.—Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.
«29 novembre, Rio-Janeiro.—Que n'ai-je écouté ma répugnance à m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les yeux, où je vivais avec Molière (le philhellène), avec qui j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman très-invraisemblable;—et, pour terminer peut-être ma peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que je lui en eusse donné le moindre motif;—convaincu que le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y soustraire;—ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;—et cependant, content et aimé des Dieux.—Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (les Dieux) prendront cette dernière folie. Je ne sais, oui, c'est le seul mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus doux; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»
L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.
De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même, tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, etc.»
En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier:
«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses actions.
«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.
«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.
«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son droit, toute action son explication et presque son excuse.
«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»
Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au Globe, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son indépendance personnelle.
Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait dans une note:
«Je rends grâces â Dieu;
«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;
«De ce qu'il m'a fait Français;
«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère.
«Je me plains du sort,
«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.
«Je me plains de moi-même,
«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»
Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard,
elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre âge.
Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle, Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle, Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs, Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire, L'oeil fier et non voilé de pleurs; Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière, La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre, Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre Des voeux qu'on murmure plus bas; Thérèse, pour longtemps adieu!.....
La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la concision.
«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et le génie;
«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;
«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;
«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;
«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par mes respects.
«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous.
«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.
«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux jours!»
Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté autrement.
«19 juin.—Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.—Ghérard jeta les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»—«Moi, monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur moi.»—«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»—«Vous pardonner!... Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.»
«Ghérard s'approcha vivement d'elle:—«Hélène, lui dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»—«Laissez-moi, lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous suffit-il pas d'une injure?»
«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans ses bras.
«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me pardonnez.»
«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.
«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait reçu.
«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.—«Ghérard, lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»—«Ah! dit Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»
«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.»
Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce joli paysage:
Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé, Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé! Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille; Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille; Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers; Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes; Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes Au vert doux et touffu des endroits non frayés, Et grimpant au sommet le long des flancs rayés; Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs; De petits horizons nuancés de rougeurs; De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages Entrevus d'assez loin à travers des feuillages; Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, Loin de Paris, du bruit des propos inconstants, Vivre sans souvenir!.........
Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à quelque lecture, comme celle des Harmonies, dans laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:
«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»
«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saints commandements.»
«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.»
Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux.
Juin 1831.
NOTE.—Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M. Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge Joseph Delorme et les Consolation, d'une manière psychologique et morale qui est à lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:
«Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), dit-il, c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.
«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.
«Aujourd'hui (dans les Consolations) il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la joie.
«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.
«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de sa vie habituelle.—Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (Lear, etc), qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.
«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité à l'élan vers Dieu.
«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»
Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait suite immédiatement aux Consolations et à Joseph Delorme, et qui n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points confirmé.
DIDEROT
J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot, des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés,—à ce moment l'analyse disparaît dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela, non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce quelque chose soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore.
Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de quant-à-soi, se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, débraillé, le dos bon et rond, les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité, d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau, Danton, Kléber.
Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès. Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa triste et tortueuse compatriote, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une famille, une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon père le forgeron, comme il disait, son frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère petite fille Angélique; il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut satisfait que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser son vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm, ou M. Arouet de Voltaire.
Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du drame n'a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des moeurs, à la réalité des sentiments, à l'observation de la nature; il échoua dès qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, dans toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur; le style essentiel, l'exécution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne sais quoi d'accompli, d'achevé, qui est à la fois l'indispensable, ce sine qua non de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à l'adresse de la postérité,—sans doute ce coin précieux lui a échappé souvent; il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces éblouissements d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour Richardson et pour Greuze: voilà les défauts. Mais aussi que de verve, que de raison dans les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse, jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son auteur dès qu'elle y prend goût! comme elle le suit, l'enveloppe, le développe, le choie et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette à l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur des Saisons, à M. de Saint-Lambert, qui, entre les gens de lettres, est une des peaux les plus sensibles (nous dirions aujourd'hui un des épidermes); à M. de La Harpe, qui a du nombre, de l'éloquence, du style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous de la mamelle gauche,
... Quod laeva in parte mamillae Nil salit Arcadico juveni...
JUV.
Demandez à l'abbé Raynal, qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de goût; au digne, au sage et honnête Thomas enfin, qui, à l'opposé du même M. de La Harpe, met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines, et qui, en écrivant sur les femmes, a trouvé moyen de composer un si bon, un si estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe.
Juin 1831.
J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII des Causeries du Lundi.
L'ABBÉ PRÉVOST
On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent sur nous les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de générations défuntes, à l'effet d'un cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une intention particulière d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet de notre étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, est un de ces morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet ne saurait être ce que nous disons; l'autel alors nous apparaît trop lumineux; il s'en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître en nous un sentiment d'espèce si délicate; l'impression qu'elle cause n'a rien que de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce qui nous donne à songer plus particulièrement et ce qui suggère à notre esprit mille pensées d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un de ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se joignent; dont quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et l'obscurité de tout le reste; c'est quand nous touchons à l'une de ces renommées recommandables et jadis brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles aujourd'hui, dans leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et à demi couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur venue, l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité des choses humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, conservent ce privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l'ordre des lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire où les générations dont il fut le charme et l'âme, cédant la scène à d'autres, lui-même il passe de la bouche ardente et confuse des hommes à l'indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus souvent, est la dernière consécration des monuments accomplis. Sans doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu'à la fin se succéderont alentour; mais la société en masse s'est portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit qu'on l'applique à d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il nous laisse sans amertume. Il n'a rien, à le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de décourager; c'est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, l'exagération de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis par là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui nous fasse tout goûter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dégagée des préoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincères des changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou moins neuves et durables, les âges futurs verront se confirmer à chaque épreuve l'éternelle jeunesse.
L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle de félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent longtemps pour lui des erreurs trop vives, c'était un mélange d'étude et de monde, de religion et d'honnête plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions à flatter le tableau. Une fois engagé dans des liens indissolubles, il tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fût soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, en plus d'un endroit des Mémoires d'un Homme de qualité et de Cléveland, sur ces promenades méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces conversations morales entre amis, qu'Horace et Boileau ont marquées, nous dit-il, comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie heureuse. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance des mystères, d'ailleurs nullement farouche, fondé sur la Grâce et sur l'amour, fleuri d'atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s'en étant dégagé avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant. Gresset, dans plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas:
Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus.
Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me reproche de n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non plus que sur quelques autres, a été inspiré de cet esprit de piété solide dans son Épître à l'abbé Renaudot. L'admirable caractère de Tiberge, dans Manon Lescaut, en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du milieu des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant à cette sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir les fruits dès l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers maîtres, et les impressions qu'il avait reçues d'eux ne le quitteront jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors commençante, l'ait séduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de Cléveland représente quelques souvenirs personnels de cette époque. Mais au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l'invisible; une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de ces âmes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, se portent d'une ardeur étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans mesure, et s'en croient empêchées par les ténèbres des sens et le poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en entrant chez les bénédictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, il se hâta de s'interdire solennellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois consommé, la conscience lucide lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce coeur si vif étoit encore brûlant sous la cendre. La perte de ma liberté m'affligea jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; mes livres étoient mes amis fidèles, mais ils étoient morts comme moi!»
L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, mais mélancoliques et toujours uniformes; ce genre d'étude surtout, héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme une pénitence, sans mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire uniquement à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son avantage avec un jésuite appelé Le Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en approfondissant la théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur retiré de la cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier roman; à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux et aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse; enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale de l'Ordre, où on l'appliqua en dernier lieu au Gallia Christiana, dont un volume presque entier, dit-on, est de lui. Il commença dès lors, selon toute apparence, à rédiger les Mémoires d'un Homme de qualité, et en même temps, par la multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, il faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement, qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, dont le cours le détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent à solliciter de Rome sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour Cluny qu'il s'arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé par l'évêque d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé, et sa position de déserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre issue qu'une fuite en Hollande. Le général de la congrégation tenta bien une démarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà parti, n'en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude, propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient amassées en lui dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le monde littéraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, tant en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil, nous voyons paraître de lui les Mémoires d'un Homme de qualité, un volume traduit de l'Histoire universelle du président de Thou, une Histoire métallique du royaume des Pays-Bas, également traduite. Cléveland vint ensuite, puis Manon, et le Pour et Contre, dont la publication commencée en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en France lorsqu'il publia le Doyen de Killerine, en 1735. Comme ceci n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui nous aideront à le peindre.
J'aime beaucoup moins le Cléveland que les Mémoires d'un Homme de qualité: dans le temps on avait peut-être un autre avis; aujourd'hui les invraisemblances et les chimères en rendent la lecture presque aussi fade que celle d'Amadis. Nous ne pouvons revenir à cette géographie fabuleuse, à cette nature de Pyrame et Thisbé, vaguement remplie de rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les raisonnements philosophiques d'une haute mélancolie que se font en plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. L'examen à peu près psychologique, auquel s'applique le héros au début du livre sixième, nous montre la droiture lumineuse, l'élévation sereine des idées, compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides et les plus amères. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des maux réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par où finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralité plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû alors le sembler à son auteur. Quant au Doyen de Killerine, le dernier en date des trois grands romans de Prévost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse parfois et se prolonge sans discrétion, reste en somme infiniment agréable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de Killerine, passablement ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une poule qui, par mégarde, a couvé de petits canards; il est sans cesse occupé d'aller de Dublin à Paris pour ramener l'un ou l'autre qui s'écarte et se lance sur le grand étang du monde. Ce genre de vie, auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant un rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il reçoit, à son corps défendant, les baisers passionnés de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé Desfontaines, dans ses Observations sur les Écrits modernes, parmi de justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est montré de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'à sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas qu'il l'amusât constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en vouloir quand il nous dit: «Je lui prouvai par un raisonnement sans réplique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, fidélité nécessaire, étoient autant de chimères que la religion et l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?» Malgré les démonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose, dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice qu'en dépit du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et elle, dignes d'envie, et que des peines causées par la fidélité et la tendresse méritaient le nom du plus charmant bonheur. Au reste, le Doyen de Killerine est peut-être de tous les romans de Prévost celui où se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne compose pas avec une idée ni suivant un but; il se laisse porter à des événements qui s'entremêlent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui, là-dessus, serpentent comme les rivières aux contours des vallées. Chez lui, le plan des surfaces décide tout; un flot pousse l'autre; le phénomène domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni organisé.
Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite:
1° L'un de raisonnement:—la Religion prouvée par ce qu'il y a de plus certain dans les connaissances humaines; méthode historique et philosophique qui entraîne la ruine des objections;
2° L'autre historique:—histoire de la conduite de Dieu pour le soutien de la foi depuis l'origine du Christianisme;
3° Le troisième de morale:—l'esprit de la Religion dans l'ordre de la société.
Ainsi se termina, par une catastrophe digne du Cléveland, cette vie romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva l'époque de Louis XIV. C'est un écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, un l'abbé Fleury dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne s'en inquiète pas; pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache plus vivement qu'aucun autre. Antérieur par sa manière au règne de l'analyse et de la philosophie, il ne copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de l'autre siècle, la gloire qu'il se développe ne rappelle que lui. Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de Scudery avaient prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine; il tient dans la série des peintres du coeur et des moralistes aimables une place d'où il ne pourrait disparaître sans qu'on aperçût un grand vide.
Septembre 1831.
Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: L'Abbé Prévost et les Bénédictins, dans les Derniers Portraits; et, dans le tome IX des Causeries du Lundi, celle qui a pour titre: Le Buste de l'abbé Prévost.
M. ANDRIEUX
J'ai besoin du censeur implacable, endurci, Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi; C'est à toi de régler ma fougue impétueuse, De contenir mes bonds sous une bride heureuse, Et de voir sans péril, asservi sous ta loi, Mon génie, encor vert, galoper devant toi. Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide, Imposer à ma muse une marche timide. Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser, Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer. Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile! Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile.
C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les questions plus élevées et plus fondamentales de l'art, comme on dit; quelques maximes générales, quelques préceptes de tradition suffisaient; mais on savait alors en diction, en fait de vrai et légitime langage, mille particularités et nuances qui vont se perdant et s'oubliant chaque jour dans une confusion, inévitable peut-être, mais certainement fâcheuse. M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation de ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie française la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que très-court et très-mince de fond, son joli conte du Meunier de Sans-Souci demeure un chef-d'oeuvre, un pendant au Roi d'Yvetot de Béranger, un brin de thym à côté du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami Deschamps, auteur de la Revanche forcée, quelle différence essentielle l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, et même entre Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, que nous sentons à peine aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les à-peu-près, dont on ne se rend plus compte, sont un symptôme invariable de décadence en littérature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de théories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce sujet des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques en dissolution, lesquels donnent alors accès en eux par tous les pores aux éléments généraux, l'air, la lumière, la chaleur: ces corps humains et vivants étaient mieux portants, à coup sûr, quand ils avaient assez de loisir et de discernement pour songer surtout à la décence de la démarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté des ongles.
Dans les changements proposés pour Polyeucte et Nicomêde, et où il ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission d'ôter, en soufflant, quelques grains de poussière à son beau cothurne. Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux dans ses proportions vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle n'y messied pas.
M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre sel attique, une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement à profit, il les a sagement ménagés jusqu'au bout. Il était érudit, studieux avec friandise, intimement versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et familières traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps: car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et, quelques années plus tard, la génération littéraire suivante, dite littérature de l'Empire, et dont était M. de Jouy, sut à peine le latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que d'être né dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce qui était germanique, avait moins de répugnance pour la littérature anglaise, et il la posséda, comme avait fait Suard, par le côté d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle de la reine Anne.
Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il avait du bon comédien; il lisait en perfection, avec un art infini, il jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une mimique qui n'était qu'à lui, il tenait son auditoire en suspens, il excellait à mettre en scène et comme en action de petits préceptes, de jolis riens qui ne s'imprimeraient pas.
Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être douteuse; cette opinion lui était dictée par ses antécédents, ses souvenirs, la nature de son goût, les qualités qu'il avait, et aussi par l'absence de celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'altérait jamais, même en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il aurait raillé M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de gros mot ni de tonnerre.
17 mai 1833.
M. JOUFFROY
Dans le morceau (Comment les Dogmes finissent) dont nous pourrions citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le plus général assurément qui ait formulé les espérances de la jeune élite persécutée, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble, encore plus que le dogme politique; il annonçait en termes expressifs la religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui ne s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables travaux historiques, appliqués soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit à l'époque moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points ces prétentions de la génération nouvelle, qui visait à expliquer et à dominer le passé, et qui comptait faire l'avenir. Le Globe, fondé en 1824, vint opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par son vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre des travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés sans cela. Sur la masse constitutionnelle et libérale, fonds estimable mais assez peu éclairé de l'Opposition, il s'organisa donc une élite nombreuse et variée, une brillante école à plusieurs nuances; philosophie, histoire, critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée avait ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien que sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération un peu plus récente, et, à d'autres égards, trop différente de celle que nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la Restauration, et grâce aux travaux et aux luttes enhardies de cette jeunesse déjà en pleine virilité, le spectacle de la société française était mouvant et beau: les espérances accrues s'étaient à la fois précisées davantage; elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour qu'il y eût place encore à de vastes projets, à d'héroïques pressentiments. On allait à une révolution, on se le disait; on gravissait une colline inégale, sans voir au juste où était le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut de ce sommet, et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à coup sûr, ce qu'on verrait alors, même au prix des périls, serait grand et consolant. On accomplirait la dernière moitié de la tâche, on appliquerait la vérité et la justice, on rajeunirait le monde. Les pères avaient dû mourir dans le désert, on serait la génération qui touche au but et qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi au détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner la vue, lorsque l'étonnement et le tumulte de la victoire furent calmés, quand la poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant soi eut cessé de remplir les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de plaine, une plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment comme dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, déconcertée, éparse. Plusieurs qu'on réputait des meilleurs firent comme la masse, et prétendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, à ceux qui avaient espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait.
Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; mais on reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs du premier mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse devenir le signe représentatif, par excellence, de sa génération: soit que, dans ces partages des grandes renommées aux dépens des moyennes, il se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet parmi ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler, un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et atténue ce qui, en d'autres temps, eût été du vrai génie.
L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifié, voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se déclare à la première observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages lentes et pleines, soit qu'on assiste au développement continu et régulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence à un miroir presque plan, très-légèrement concave, qui a la faculté de s'égaler aux objets devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs à facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant en saillie qu'une étroite portion de l'objet à la fois; ce n'est pas de ces miroirs ardents, trop concentriques, d'où naît bientôt la flamme. Car il y a aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en présence de l'objet. Elles ne se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y laissent d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, est sujet à cette manière. Chez lui, l'acies, le celeritas ingenii l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien lent.
A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux manières. Tout esprit est plus ou moins armé, en présence des idées, du bouclier ou miroir de la réflexion, et du glaive de l'invention, de l'action pénétrante et remuante: réfléchir et oser. Le génie consiste dans l'alliance proportionnée des deux moyens, avec la prédominance d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse et ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille éclairs, quand il tranchait cette périlleuse question, Comment les Dogmes finissent. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits, laquelle a reçu chez lui une application plus prompte, c'est dans le miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par degrés replié et qu'il se déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir en son sein est devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, d'une sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de Nantua dans ses montagnes.
Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres.
Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de se croiser les bras et de regarder,—avec lui qui, à l'heure la plus ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie, écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre par eux et pour rajeunir l'humanité.»
Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient toujours de l'allure du glaive.
M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du père de M. Jouffroy restèrent indivis, malgré l'absence de l'oncle qui était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée, tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de Sicambre. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné, Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens, jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de 1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en 1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent ses premiers disciples.
Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble augmentée par l'absence, ripae ulterioris amore, ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une contrition.
Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo Ortis, inséré au Courrier Français en 1819, je trouve exprimé à nu, et avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus injuste.
«L'amour de la liberté commença la Révolution française; l'Europe, désavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son admiration. Mais bientôt les applaudissements cessèrent. La justice avait été foulée aux pieds par les factions; la liberté devait périr avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir d'instrument à l'établissement du despotisme.
«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»
Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il ne le sentait pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une première invasion et à la menace d'une seconde. Ses craintes réalisées, et dans toute l'amertume du rôle de vaincu, il reprit avec ses amis les études philosophiques; un sentiment exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils étaient dans leur période stoïque, dans cette période de Fichte, par où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. M. Jouffroy gagna le doctorat avec deux thèses remarquables, l'une sur le Beau et le Sublime, et l'autre sur la Causalité. A partir de 1816, il devint maître de conférences à l'École, et fut en même temps attaché au collège Bourbon jusqu'en 1822, époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, le destitua aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements avec ses amis dispersés en province, avec MM. Damiron et Dubois particulièrement, qu'on avait envoyés à Falaise, et ensuite avec ce dernier, à Limoges. C'étaient souvent des saillies d'imagination philosophique, non pas sur un tel point spécial et borné, mais sur l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle des planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu l'homme qui plus tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a pu s'empêcher de lancer ses ingénieux et hardis paradoxes sur le Sommeil, et qui consacre plusieurs leçons de son cours à la question de la vie antérieure. C'étaient encore, dans cette correspondance, des retours de désir vers le pays natal, vers la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin de peindre à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»
En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, et toute sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, placé alors à Besançon, et lui-même atteint de cruelles douleurs et pertes domestiques, y cherchait un allégement dans l'entretien de l'amitié et dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a écrit et a bien voulu nous lire un récit de cette époque de sa vie où son âme et celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où revivent à côté des circonstances individuelles les émotions religieuses et politiques d'alors, serait la révélation biographique la plus directe, tant sur les deux amis que sur toute la génération d'élite à laquelle ils appartiennent. Mais il faut se borner à une pâle idée. Après avoir reconnu et salué le toit patriarcal, le bois de sapins en face, à gauche, qui projette en montant ses funèbres ombres, avoir foulé la mousse épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être assis derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis de se donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;—car c'était tout au plus si ce dernier les avait, en venant, aperçues de loin à l'horizon dans la brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami un matin, dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle est le point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa source. En montant par un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus haut sans rien découvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte au plateau du sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. Dubois, à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes les Alpes, comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!» L'amphithéâtre glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Léman, dans un coin la Savoie rabaissée au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières, voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il reportait son regard avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, et tantôt sur le visage ébloui; il était comme satisfait de sa lente démonstration si magnifiquement couronnée, il était satisfait de sa montagne. A quelques pas en avant, un pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, semblait aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe en fut vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que voilà toutes les mêmes impressions que dans les nôtres.»—Les images nombreuses et si belles dans la bouche de M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant discours sur la Destinée humaine: «Le pâtre rêve comme nous à cette infinie création dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans cette chaîne d'êtres dont les extrémités lui échappent; entre lui et les animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui arrive de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, il n'y aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son propre droit, de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornée, il a l'audace de poser au Créateur cette haute et mélancolique question: Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» Dans ses leçons sur le Beau, qui par malheur n'ont été nulle part recueillies, M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: «Tout parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le minéral le plus informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystérieux; et ce langage, le pâtre, dans sa solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant et plus que le savant et le philosophe, autant que le poëte!»
Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'étant adressé au pâtre pour le choix d'un certain sentier, le pâtre, sans sortir de son silence, fit signe du bâton et rentra dans son immobilité. Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur la Dôle, qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa contemplation avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse une forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'étais souvent figuré, en effet, sur un plateau élevé des montagnes, avec moins de soleil, il est vrai, avec un horizon moins meublé de réalités et d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son cours sur la Destinée humaine, où il semblait n'indiquer qu'à peine aux jeunes âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors lui entendre nommer, on disait dans un article du Globe de décembre 1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement amoureux du désert et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse à ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»
Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement les lieux, c'est par masses et formes générales, sans scrupule des détails, et avec une sorte de vérité ou d'illusion toujours majestueuse. «Les événements, a-t-il dit quelque part, sont si absolument déterminés par les idées, et les idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de se croiser les bras et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent si peu.» Voilà tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de M. Jouffroy. Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinaï dans sa jeunesse, sa mystérieuse montagne où la destinée s'est comme offerte aux yeux, mieux éclairée seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment envolé.
Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter la scène, de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait là un vieux capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, révolutionnaire de vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le premier dans le sentier indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir peine à se détacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce capitaine voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe le bon sens goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf et profond.