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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

Reading edition

Les Mémoires d'un Homme de qualité nous semblent sans contredit, et Manon à part, Manon qui n'en est du reste qu'un charmant épisode par post-scriptum,—nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux conservé des romans de l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore blasé sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage à ce qu'il a senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables et se prend à des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractères hybrides et dont la vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un coup d'oeil aujourd'hui, dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en perfection, et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique que préfère Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et la licence, qui se faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune place. J'omets toujours Manon et son Paris du temps du Système, son Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées, quoique d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein de les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le monde honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, après l'avoir certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du fond de la province et des cloîtres; c'est le monde délicat, galant et plein d'honneur, tel que Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont décoré l'idéal, qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient souvent; où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue. Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique, et s'enchante aisément. Son roman,—oui, son roman, nonobstant la fille de joie et l'escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez directe de l'Astrée, de la Clélie et de ceux de madame de La Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage, non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; nulle proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux, rapide, distribué au hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu; enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce que nous décririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien roulant et les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, sur une infinité de cordages et d'instruments de mer, sans désirer ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de coeur, renouvelées à profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas même encadrées. L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la première avait réussi, y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé d'y saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres, ses voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie96, la mort de sa chère Sélima, qu'il y avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont une douceur infinie pour une personne mortellement affligée97.» Jeté par ce désespoir au sein de la religion, dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc de..., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor à son élève, son souci continuel et respectueux pour la gloire de cet aimable marquis; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le Télémaque, la Princesse de Clèves; pourquoi il lui défend la langue espagnole; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une passion comme chez un suppôt d'université; les éclaircissements qu'il lui donne sur les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces détails ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des moeurs et du ton d'alors, fait plus, et à moins de frais, que ne pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona Diana, l'assassinat de cette beauté et surtout le mariage au lit de mort, sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez à celui de Bérénice en tragédie. Après le voyage d'Espagne et de Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de Renoncour rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux neveux, les fils d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse turquerie, jetée au travers de nos gentilshommes français, ne cause qu'autant de surprise qu'il convient. Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son beau-frère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités, d'une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté, d'être, en l'épousant, une des plus heureuses personnes de l'Asie98. Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve que le plus charmant des deux est une nièce qu'on avait déguisée de la sorte pour la sûreté du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de sa Diana, n'a pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer son jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages sont oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d'un laisser-aller qui par instants fait sourire; l'amour leur naît subitement d'un clin d'oeil comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des songes merveilleux; ils donnent ou reçoivent des coups d'épée avec une incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles secrètes; ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de ce temps-là que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la dernière abjection, conservent les caractères essentiels de ce type et le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier, malgré ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d'un Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et un assassinat de peu de conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par sa bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entre les deux marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour quand son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: Avez-vous oublié ce qu'il est né? son recours en désespoir de cause au père du marquis, au noble duc, qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient aucune intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prévost n'a voulu que rendre son héros perplexe et intéressant: le comique s'y est glissé à son insu, mais un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il s'en mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.

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