← Table of contents
Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

Reading edition

Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient pas ce qu'on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait à mademoiselle Voland (t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, dont la plume acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans honte; ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et, dans l'âge le plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions de son coeur. Il dut ce bienfait à l'amour. La jeune fille qu'il aima était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement avec sa mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa malgré les remontrances économiques de la mère; seulement il contracta ce mariage en secret, pour éviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses Confessions, a jugé fort dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commun, d'une éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à ses affections. Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, disparurent alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle jusqu'à quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. Après une de ses premières couches, il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des années s'évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages des libraires, quelques ouvrages anglais, une Histoire de la Grèce, un Dictionnaire de Médecine, et méditant déjà l'Encyclopédie, Diderot se désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si pesamment grevé son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix années, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame de Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans des liaisons étroites qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de Puisieux fut la première: coquette et aux expédients, elle ajouta aux embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'Essai sur le Mérite et la Vertu, qu'il fit les Pensées philosophiques, l'Interprétation de la Nature, la Lettre sur les Aveugles, et les Bijoux indiscrets, offrande mieux assortie et moins sévère. Madame Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés; elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha plus tard à son domestique que par l'éducation de sa fille. On comprendra, d'après de telles circonstances, comment celui des philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils, de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le Supplément au Voyage de Bougainville: «Rien te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de Diderot, et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve et contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments si disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. Son premier, son plus violent amour, l'enchaîna pour jamais à une femme qui n'avait aucune convenance réelle avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut aussi passionnée qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, piquant, agréable, mais coeur égoïste et sec87. Enfin la plus violente admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de son poëte, espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athéisme. Femme, ami, disciple, Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eût pas été plus malencontreux que lui; au reste, à part le chapitre de sa femme, il ne semble guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses méprises.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings