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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

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L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments avec une déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d'un Dieu méchant et vengeur, d'un Dieu fait à l'image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, c'est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand Océan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre pose sur le rivage; il s'y couche, et, bercé par la vague, rasant du regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mère sur je ne sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux lui repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, et cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, la planche se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà le jeune raisonneur embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine eau. Un doute s'élève alors dans son esprit: s'il s'était trompé en ne croyant pas! si sa grand'mère avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le reçoit à l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se complaire à le traîner durant une éternité sur le rivage90?—Tantôt, comme dans une lettre à mademoiselle Voland, c'est un moine, galant homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l'a fait dîner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des plus puissantes affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je; non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fût besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?—Au contraire.—Et s'il y en avait eu mille?—Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si loin?—Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»

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