← Table of contents
Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

Reading edition

Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment, semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent, circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours, et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert, une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein, les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse; moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent été chrétiens84; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un rayon divin, un fiat lux, une idée régulatrice, un Dieu85.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings