C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 6)
Reading edition
Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où il était précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur de Voltaire pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, l'influence contraire du génie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs, qu'il n'avait aucun tour rêveur dans l'esprit, rien qui le consolât dans le commerce avec la nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, mais parce qu'il était de petite complexion, avec de l'agrément et du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, la conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris et de tout ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a maintes fois exprimé le regret de n'être pas né dans une ville capitale, et il confesse dans sa Réponse aux Questions d'un Provincial qu'il a été éclairé sur les ressources de Paris pour avoir senti le préjudice de la privation. Il quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées qui sont sur pied, pour ou contre la France, elles décampent de partout où elles ne trouvent point de fourrages ni de vivres.» Précepteur à Rouen et mécontent encore, précepteur à Paris enfin, mais sans liberté, sans loisir, introduit aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à Sedan, et dut se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu négligés pour les lettres. Pendant toutes ces années, sa faculté critique ne se fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint véritablement auteur que par sa Lettre sur les Comètes (1682). Un an auparavant, sa chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et après quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. Sa Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père Maimbourg parut cette même année 1682, et jusqu'en décembre 1706, époque de sa mort, sa carrière, à l'ombre de la statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par des écrits, des controverses littéraires ou philosophiques; après ses disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après son petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les plus graves événements pour lui furent ses déménagements (en 1688 et en 1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa chaire, en 1693, lui fut moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait semblé, et, dans la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion de loisir et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque d'échapper aux conflits, cabales et entremangeries professorales qui règnent dans toutes les académies.
Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le représente, c'est de n'avoir pas d'art à soi, de style: hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on exprime et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois à ses dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût des Essais, et n'eût pas écrit ses Nouvelles de la République des Lettres, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, quand on a un art à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, depuis Bayle, on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'équilibre même; une parfaite idée de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la lutte comme Courier, La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! Enfin il n'avait pas d'art, de poésie, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, de même qu'il n'a jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites circonstances, à assortir mille petites adresses afin de mieux divertir le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même son frère de ces artifices ingénieux, à propos de la Lettre des Comètes.
Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui se soit rencontré dans son genre, rien n'étant venu à la traverse pour limiter ou troubler le rare développement de sa faculté principale, de sa passion unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique est comme un voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de pays, par curiosité. Or, comme on sait,
Rarement à courir le monde On devient plus homme de bien;
On lit dans la préface du Dictionnaire critique: «Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites et telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps.» Il était donc utile à Bayle de ne point aimer la campagne; il lui était utile même d'avoir cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie que de la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni à la bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et on aurait été près alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se sentit toujours peu porté aux mathématiques; ce fut la seule science qu'il n'aborda pas et ne désira pas posséder. Elle absorbe en effet, détourne un esprit critique, chercheur et à la piste des particularités; elle dispense des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle. La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à demi par métier (étant professeur de philosophie), finit par le passionner et par empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Il a dit de Nicole et l'on peut dire de lui que «sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre à composer des pièces d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre part plus complet, plus fidèle dans son office de rapporteur de la république des lettres. Il est curieux surtout à entendre parler des poètes et pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère assez volontiers comme une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. Pour nous qui en introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la perspective, mais prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine: le ballet de Psyché au niveau des Femmes savantes; l'Hippolyte de M. Racine et celui de M. Pradon, qui sont deux tragédies très-achevées; Bossuet côte à côte avec le Comte de Gabalis, l'Iphigénie et sa préface qu'il aime presque autant que la pièce, à côté de Circé, opéra à machines. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, il trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans, cette belle page de son Commentaire philosophique, il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé de faire s'entre-supporter mutuellement les livres que les hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su tant concilier et tant goûter.
Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose de ce que n'évitent pas les subalternes et caudataires en ce genre, comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de cela. On lui reprochait d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond. Son bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littéraire pour les illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère, pour souhaiter qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour être bien aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre...» C'est dans une lettre suivante à ce même frère cadet qui se mêlait de le vouloir pousser à je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: «Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état médiocre et tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouvé agréable: voilà deux choses douces que bien des gens aiment.» Toute la délicatesse, toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce trait et dans le précédent.
L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, cette humeur de tranquillité et de paresse dont il fait souvent profession, ne l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements pour lui-même, à rien de cet égoïsme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le méticuleux propre à certaines natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa veine. Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité grandement distinctive, il se montre abondant, prodigue et généreux, comme tous les génies.
Après qu'il eut renoncé à ses Nouvelles de la République des Lettres, la faculté critique de Bayle se rejeta sur son Dictionnaire, dont la confection et la révision l'occupèrent durant dix années, depuis 1694 jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement (1704) la Réponse aux Questions d'un Provincial, dont le commencement n'est autre chose qu'un assemblage d'aménités littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manière d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si frêle et sa petite complexion. La poitrine, qu'il avait toujours eue délicate, se prit; il tomba dans l'indifférence et le dégoût de la vie à cinquante-neuf ans. Un symptôme grave, c'est ce qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, un mois environ avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de «travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois «pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point «matière de raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, de sa critique, de son amour des faits et des particularités de personnes, est tout à fait comme Chaulieu sans amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. Comme qualité qui tient encore à l'essence de son génie critique, il faut noter sa parfaite indépendance, indépendance par rapport à l'or et par rapport aux honneurs. Il est touchant de voir quelles précautions et quelles ruses il fallut à milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: «Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois plus m'en passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd à toute autre insinuation du grand seigneur son ami. On n'était pourtant pas loin du temps où certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner chez eux; On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était devenu, du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. Le plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse de l'Avis aux Protestants, soit qu'il l'ait réellement composé, soit qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. Sa sincérité dut souffrir d'être si à la gêne et réduite à tant de faux-fuyants.
Décembre 1835.
Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,
Et ce fut de moi qu'il partit, C'est que l'un cherche à plaire aux sages, L'autre veut plaire aux gens d'esprit.
Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus:
On tint ces discours; on fit plus, On fut au sermon après boire...
Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à rappeler; Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): «M. Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe: tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était le grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; c'était une âme divine.»
LA BRUYÈRE
Vers 1687, année où parut le livre des Caractères, le siècle de Louis XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes oeuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans cette littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute formée de l'époque précédente; j'y range les poëtes et les écrivains nés de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, La Fontaine, madame de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond ou au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre au règne même de Louis XIV, est celle en tête de laquelle on voit Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc., etc., tous écrivains ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à cette date de 1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes. Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par madame de Maintenon. Bossuet régnait pleinement par son génie en ce milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent, par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de nobles oeuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que redoutable à toute pensée! car combien il faudra de netteté et de justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha. Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir à sa naissance et composer l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de toutes parts; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque chose de plus singulier.
On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son oeuvre, et, on peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.
La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les moeurs modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord les Caractères, et combien Théophraste y occupe une grande place. La Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son premier chapitre, que tout est dit, et que l'on vient trop tard après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. Il se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier, lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les imiter quelquefois: «On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux anciens, La Bruyère ajoute les habiles d'entre les modernes comme ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. C'est dans cette disposition qu'il commence à glaner, et chaque épi, chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé, déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, écueil des mauvais ouvrages! et ce Roi retiré dans son balustre, qui les domine tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr, il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, sont en état, comme il dit, de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage, ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois cent soixante pages, en fort gros caractères, desquelles Théophraste, avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là.
Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce goût qu'elle a et auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres, on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui ont tout su.
On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose toujours nouvelle, de ce que madame de Sévigné trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. de l'Homme).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, si c'est une occasion de vous obliger.
Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en fait foi son chapitre des Esprits forts; qui, venu le dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan, qui autrefois portait ses cheveux, en perruque désormais, l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le trait ineffaçable: Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.»
Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. Né chrétien et Français, il se trouva plus d'une fois, comme il dit, contraint dans la satire; car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces grands sujets qui lui étaient défendus. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style, il se rejoint assez aisément à Montaigne.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,
il nous dit, dans cet admirable chapitre des Ouvrages de l'Esprit, qui est son Art poétique à lui et sa Rhétorique: «Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y aidait insensiblement. Il était bientôt temps que le siècle finît: la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. Les Lettres Persanes, si bien annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple.
Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui paraît peinte sur le penchant de la colline! Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute l'herbe menue et tendre! Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»—«Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera:
Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
La Bruyère est plein de ces germes brillants.
Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des transitions qu'exigeait trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours continu ne permettrait pas: Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou simplement encadré au chapitre des Jugements: Il disoit que l'esprit dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre, etc., est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait pas mis en oeuvre et en valeur plus artistement. Je dis André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et, chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions qui les amusent, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de Lélia sur les promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes, et je la rapprochais d'une plainte pareille dans Atala. La rêverie, enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère. Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que le choix des pensées est invention, il faut convenir que cette invention est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans réserve.—En politique, il a de simples traits qui percent les époques et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique.»
Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant une fois de madame Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allât discerner et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutôt il les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus. «L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix revienne?» C'est de cette habitude, de cette nécessité de chanter avec toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond: la nécessité de remplir des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au sein des plus grands talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en prose,—oh! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, le simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle chique en peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile même alors que l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de chique dans les plus belles productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait s'aperçoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'écho le moins sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en son temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites laborieux, son premier petit in-12 devrait être à demeure sur notre table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne pouvoir faire ainsi.
Aujourd'hui que l'Art poétique de Boileau est véritablement abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des Ouvrages de l'Esprit serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la lecture d'un chapitre de l'Imitation est pour les âmes tendres.
La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie. A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec lui.
1er Juillet 1836.
MILLEVOYE
Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle et dans celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque degré ceux de notre temps et qui y préparent, on trouve Le Brun et André Chénier, comme visant déjà, l'un à l'élévation et au grandiose lyrique, l'autre à l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en vers), dans les tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la méditation rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du Jour des Morts et celui de la Chute des Feuilles sont des précurseurs de Lamartine comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est André Chénier pour tout un côté de l'école de l'art. Ce rôle de précurseur, en relevant par la précocité ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile, qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore absolument qu'elle le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, courtes, inachevées, mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brève jeunesse, il devient tout à fait intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est la pensée que son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et Lamartine qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, dans l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; c'est lui.
Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques égards aussi, simple précurseur d'un art éclatant, Le Brun tente des voies ardues, heurte à toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont à aucun temps triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de toujours à côté, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, connu par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt, s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est là une fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas. André Chénier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais énergique pourtant et passionnée, vaincu violemment et intercepté avant l'heure, a son harmonie à la fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre geste, a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, il soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent d'automne, comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce plainte; il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par la pluie. De tous les jeunes poëtes qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par le couteau, mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus aimé, le plus en vue, et celui qui restera.
Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville le 24 décembre 1782, et par conséquent, s'il vivait aujourd'hui, il aurait à peu près le même âge (un peu moins) que Béranger. Il reçut tous les soins affectueux et l'éducation de famille; son père était négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit, donna à l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui, bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers français, et les dignes professeurs, émerveillés, favorisèrent cette disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son père à l'âge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, encore sensible, dans l'élégie qui a pour titre l'Anniversaire. Il reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de l'âme de Millevoye dans sa poésie.
Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de doubler, en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de ces prix ou de ces accessits sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet endroit de son poëme d'Austerlitz, où il parle noblement de la baïonnette en vers:
Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne; Ici frappe de près le poignard de Bayonne.
Tel passage du Voyageur, cité par M. Dumas, a pu exciter l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement n'y prend plus. Les Discours en vers de Millevoye, ses Dialogues rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'Iliade ou des Églogues selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos romances.
La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se souvenait d'abord du Passereau de Lesbie dans le recueil de Catulle, est la première, la Chute des Feuilles. Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du Cimetière suffit à Gray.
Anacréon n'a laissé qu'une page Qui flotte encor sur l'abîme des temps,
a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette Chute des Feuilles, traduite par un poëte russe, avait été de là retraduite en anglais par le docteur Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je crois, du génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poëtes d'atteindre, un matin, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, s'écriait-il; quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte ajoutait: «Oh! rien que le Cimetière de Gray, la Jeune Captive de Chénier, la Chute des Feuilles de Millevoye!»
Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas M. le Duc, se trouve ici devenu le citoyen Cambacérès.
Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, très-vif au plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'était pas encore malade et au lait d'ânesse, et certaines historiettes que des personnes, qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu à broder sur son compte, ne sont, je le répète, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de légende romanesque qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur de la Chute des Feuilles et du Poëte mourant. Il ne devint malade de la poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages. C'est alors que les beautés attrayantes, volages, passaient et repassaient plus souvent devant ses yeux:
Elles me disaient: «Compose De plus gracieux écrits, Dont le baiser, dont la rose, Soient le sujet et le prix.» A cette voix adorée Je ne pus me refuser, Et de ma lyre effleurée Le chant n'eut que la durée De la rose ou du baiser.
Dans le Poëte mourant, admirable soupir, qui est toute son histoire, les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André Chénier:
Compagnons dispersés de mon triste voyage, O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers! De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne. Femmes! etc., etc....
Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante, Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante; Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme; Doux charme par où j'ai péri!
Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M. de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier, quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.
Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves:
De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune fille au teint frais et vermeil: Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants: D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main.........
La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures, elle rapporte
Un doux souvenir dans son âme, Dans ses yeux une douce flamme, Une feuille dans ses cheveux.
Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce Charlemagne, cet Alfred, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou de la reine Hortense, le beau Dunois de M. Alexandre de Laborde, le Vous me quittez pour aller à la gloire de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau d'Emma et d'Éginhard offre toute une allusion chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge au départ du chevalier,
Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,
Il y a loin de là à la Neige, qui est le même sujet traité par M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire le précieux.
Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de Morgane (dans le poëme de Charlemagne); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du premier soir:
L'anneau d'azur du serment fut le gage: Le jour tomba; l'astre mystérieux Vint argenter les ombres du bocage, Et l'univers disparut à nos yeux.
Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la romance intitulée le Tombeau du Poète persan, et ce dernier couplet où la fille du poëte expire sous le cyprès paternel:
Sa voix mourante a son luth solitaire Confie encore un chant délicieux, Mais ce doux chant, commencé sur la terre, Devait, hélas! s'achever dans les cieux.
Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son Invocation:
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre, Souviens-loi de moi dans les cieux.
En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du Déjeuner même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.
Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.
Millevoye a jeté, sous le titre de Dizains et de Huitains, une certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou tendre. Le huitain du Phénix et de la Colombe est pour le sentiment une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans fiel; de ce nombre une épitaphe qui pourrait bien avoir trait à Suard. C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.
Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un poète élégiaque.
Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des pages de Fénelon.
Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa Chute des Feuilles en marque un moment.
1er Juin 1837.
DES SOIRÉES LITTÉRAIRES ou LES POÈTES ENTRE EUX.
Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque fut le règne de ce qu'on appelait poésie légère, et que, depuis le quatrain du marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à la Confession de Zulmé, il naquit une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les in-folio de l'Encyclopédie, faisaient l'ordinaire des toilettes et des soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à une secte isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu à petit bruit entre soi. Un auteur de tragédie ou comédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de mieux; c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et quelque débit, de se faire connaître; les femmes disaient du bien de la pièce; on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s'il en était digne. Mais il fallait surtout assez d'intrépidité et ne pas sortir des formes reçues. Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, essaya de lire Paul et Virginie: l'histoire était simple et la voix du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au bout d'un demi-quart d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: Qu'on mette les chevaux à ma voiture!
Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les dispose avec artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de ces intérieurs délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs assidus, les auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs qu'on tolère, parce qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent à leur tour et applaudissent d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblée non officiellement poétique, si deux ou trois poëtes se rencontrent par hasard, oh! la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses soirées! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est suspendue, c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y refuser?—Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si vous ne savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus pudique; entre vos désespoirs, choisissez le plus profond; étalez-leur tout cela! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez fait de votre chasteté d'émotion et de vos plus doux mystères.
André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement apprécié, ne l'entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces curieux de société qui se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf Soeurs. Il répondait aux importunités d'usage, qu'il n'avait rien, et que d'ailleurs il ne lisait guère. Ses soirées, à lui, se composaient de son jeune Abel, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:
C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois, A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille amie et cependant sévère.
Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie affectueuse, ne doit jamais tourner trop exclusivement à la critique littéraire. Boileau, dans le cours de la touchante et grave amitié qu'il entretint avec Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie. S'il avait exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine, qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, le confident de ses jeunes mystères, comme a dit encore Chénier, a besoin d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité qui ne se découvre à lui qu'avec pudeur et parce qu'elle espère au fond un complice. C'est un faible en ce monde que la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui demande une main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même dans ces cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, il ne faudrait pas manquer à la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas: les douleurs célébrées avec harmonie sont déjà des blessures à peu près cicatrisées, et la part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus réelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux longtemps couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin. Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit être toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'après votre première émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un jugement.
Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités au sein des êtres plus rapprochés de nous par le hasard ou la nature, intimités dont l'accord moral est la suprême convenance; des liaisons avec les maîtres de l'art, étroites s'il se peut, discrètes cependant, qui ne soient pas des chaînes, qu'on cultive à distance et qui honorent; beaucoup de retraite, de liberté dans la vie, de comparaison rassise et d'élan solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop de gloire ni adonné au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse, d'inspiration soutenue et d'originalité sans mélange. Je me figure que Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux profonds et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux. Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion complète de ceux qu'on admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans cesse et à la fois, voilà ce que chaque poëte adolescent a dû croire possible; mais, du moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un épisode futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la société réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y arrête et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné par les plus gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré autour de soi une portion de son rêve et qu'on s'abandonne à en jouir, les mécomptes ne tardent pas; le côté des amours-propres se fait bientôt jour, et corrompt les douceurs les mieux apprêtées; de toutes ces affections subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inévitablement quelque chose d'amer.
Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et bien légitime que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est d'obtenir accès jusqu'à l'illustre poëte contemporain qu'elle préfère, dont les rayons l'ont d'abord touchée, et de gagner une secrète place dans son coeur. Ah! sans doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à la mélodie, dont les épanchements et les sources murmurantes ont éveillé les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui à qui nous pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un aveu troublé, (con vergognosa fronte), ce que Dante adressait à l'ombre du doux Virgile:
Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte Che spande di parlar si largo tiume? * * * * * Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore Che m' lian fatto cercar lo tuo volume; Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,
sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, de nos jours, présentent le plus haut type de ces incomparables hyménées de génies, de ces adoptions sacrées et fécondes. Ici tout est simple, tout est vrai, tout élève. Heureuses de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus tendre au sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A défaut de ces choix resserrés et éternels, il peut exister de poëte à poëte une mâle familiarité, à laquelle il est beau d'être admis, et dont l'impression franche dédommage sans peine des petits attroupements concertés. On se visite après l'absence, on se retrouve en des lieux divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, des heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre que Moore, Rogers, Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. En général, moins les rencontres entre poètes qui s'aiment ont de but littéraire, plus elles donnent de vrai bonheur et laissent d'agréables pensées. Il y a bien des années déjà, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, et Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette riche contrée de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante nature et du spectacle immense que recueillait en lui-même le plus jeune, le plus ardent de ces trois grands poëtes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se racontaient un coin de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes disgrâces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une dernière fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'éclair évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. Voilà sans doute une rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir à souhait et décorer la mémoire; mais il y a loin de ces hasards-là à une soirée priée à Paris, même quand nos trois poëtes y assisteraient.
Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui qui ne leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant, de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, ils ne doivent pas le chercher trop au dehors; il leur appartient à eux-mêmes de se le donner. Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homère ou la Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et conversait de longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a raconté, dans une lettre mémorable, comment après sa journée passée aux champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait à son cabinet, et, dépouillant à la porte son habit villageois couvert d'ordure et de boue, il s'apprêtait à entrer dignement dans les cours augustes des hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si hautement compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, à sa blancheur privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les cinq ou six poëtes souverains dont il est épris; il les interroge, il les entend; il convoque leur noble et incorruptible école (la bella scuola), dont toutes les réponses le raffermissent contre les disputes ambiguës des écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son observation des hommes et des choses; il y épure la réalité sentie dans laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion pesante, inégale et grossière; et, à force de s'envelopper de leurs saintes reliques, suivant l'expression de Chénier, à force d'être attentif et fidèle à la propre voix de son coeur, il arrive à créer comme eux selon sa mesure, et à mériter peut-être que d'autres conversent avec lui un jour.
1831.
CHARLES NODIER165
Le titre de littérateur a quelque chose de vague, et c'est le seul pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, certains écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout historien, sans être décidément poëte, sans être romancier par excellence. L'historien est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les grandes routes et tient le centre du pays. Le poëte recherche les sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et les belles-lettres peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit surtout l'usage positif et sévère. On peut être littérateur aussi, sans devenir un érudit critique à proprement parler; le métier et le talent d'érudit offrent quelque chose de distinct, de précis, de consécutif et de rigoureux. Un littérateur, dans le sens vague et flottant où je le laisse, serait au besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux romans, il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, aux circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note à la façon de Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversités, de ces trente rayons d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix lui-même et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: poëte, romancier, préfacier, commentateur, biographe, le littérateur est volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé; il obéira maintes fois au libraire, sans cesser d'être aux ordres de sa propre fantaisie. Cette nécessité qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne se l'avoue: dans son imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût pas donné d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle ainsi, dans sa variété et son recommencement de tous les jours, est le contraire d'une spécialité, d'une voie droite, d'une chaussée régulière. Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les philosophes, les érudits, les linguistes, les spéciaux, tous tant qu'ils sont, encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés, notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par la force des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits justement établis sont d'abord assez de l'avis des parents, et professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le littérateur, tel que je le laisse flotter, et pour ce peu de carrière régulièrement tracée, pour cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la multitude de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilité de sa plume, la richesse et la fertilité de ses miscellanées, se fasse un nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considérable que celle des trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.
Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d'une manière vivante le littérateur indéfini, comme je l'entends, que ce riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,—Charles Nodier.
Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c'est de n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans tout, de façon à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de s'être porté sur maints points à certains moments avec une vivacité extrême, avec une surexcitation passionnée, et d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs, philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain ou la veille le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d'Oberman, représentant tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d'accent et de saveur de langage, comme La Monnoye était Bourguignon, mariant le Ménagiana à Lara, curieux à étudier surtout en ce que seul il semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot à M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est une riche, brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le quartier-général.
C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de bonne heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à ces ardentes levées de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop vite, la plupart, ont plié. Je me figure une armée en bataille d'avant Louvois; chaque compagnie s'est déployée sous son chef à sa guise; chaque capitaine, chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la botanique ou les insectes,—ces brillants coléoptères à qui sa plume déroba leurs couleurs,—dans le pli de science où il se joue, c'est à un point de vue particulier toujours et sans tant s'inquiéter des classifications générales et des grands systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était à la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, comme il reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; après l'Encyclopédie, il croit aux songes; en linguistique, il semble un contemporain de Court de Gébelin, non pas des Grimm ou des Humboldt. C'est toujours ce corps d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois.
On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation mobile qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète quelque chose de la destinée de sa province elle-même, si tard réunie. Il y a en lui, littérairement parlant, du Comtois d'avant la réunion, du fédéraliste girondin.
A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa naissance. Nous aurons à rappeler tout à l'heure les impressions de son enfance précoce, les orages de son adolescence émancipée, cette vie de frontière aux lisières des monts, aux années d'émigration et d'anarchie, entre le Directoire expirant et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors que son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en lui à grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de Nodier dans l'avenir consistera, quoi qu'il en soit, à représenter à merveille cette époque convulsive où il fut jeté, cette génération littéraire, adolescente au Consulat, coupée par l'Empire, assez jeune encore au début de la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de contre-temps historique: ou trop tôt ou trop tard!
Trop tôt; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si elle eût débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze années de pleine liberté et d'ouverte carrière à courir tout d'une haleine.—Trop tard; car si elle se fût produite aussi bien vers 1780, si elle fût entrée en scène le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire virile en ces dix années, de prendre rang et consistance avant les orages de 89.
Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été elle-même, c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté et interceptée par un char de guerre, une génération vouée à des instincts qu'exaltèrent et réprimèrent à l'instant les choses, et dont les rares individus parurent d'abord marqués au front d'un pâle éclair égaré. Hélas! nous aurions pu être! a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique, récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les existences. Seulement ici, de ces existences littéraires d'alors qui ont manqué et qui auraient pu être, il en est une qui a surgi, qui, malgré tout, a brillé, qui, sans y songer, a hérité à la longue de ces infortunes des autres et des siennes propres, qui les résume en soi avec éclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et subsistant. Cela fait aussi une gloire.
J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le peut rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à un anneau quelconque de cette grande chaîne de l'histoire. Quelle fut, à les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique des générations qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte qu'on peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et révolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre le droit, et que les générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot d'ordre le devoir. Or, nos générations, à nous, romanesques et poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre que la fantaisie.
Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet Empire et lui tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de Staël. Mais remarquez bien qu'ils étaient très au complet, et comme en armes, quand il survint. M. de Chateaubriand se faisait déjà homme en 89; dix ans d'exil, d'émigration et de solitude achevèrent de le tremper. Madame de Staël, de même, ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était antérieure de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou quinze ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi fermement à l'assaut? Du moins, on l'avouera, les difficultés pour eux eussent été tout autres.
Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29 avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-même; le contrariant Quérard le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami d'enfance, le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des Mathanasius futurs. Son père, avocat distingué, avait été de l'Oratoire et avait professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique maître de ce fils adoré (fils naturel, je le crois), dont l'éducation ainsi resta presque entièrement privée et qui ne parut au collège que dans les classes supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon les cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de M. Droz. Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu à nous les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort élargie, une pure réfraction du souvenir à distance au sein d'une vaste et mobile imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai comme impression et comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits positifs et d'incidents sans importance que ses émotions mêmes et ses songes; or, de sa part, les souvenirs légèrement romancés nous les rendent d'autant mieux.
Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans le sens de la Révolution. Son père fut le second maire constitutionnel de Besançon; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant, dès onze ou douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les Autrichiens, du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, nous le ferons voyager!» Pichegru lui fit accueil et l'assit même sur ses genoux, car l'enfant, très-jeune, était de plus très-mince et petit, il n'a grandi que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent. Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais lorsqu'ensuite, dans son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout à parler de Pichegru comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal défenseur du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à la reconnaissance et au pieux désir.
Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours, Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans Séraphine, aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces papillons sans nombre que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale? Quand on est poëte, quand la lumière se joue dans l'atmosphère sereine de l'esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. Tous ces Souvenirs enchanteurs de Nodier, qui commencent par Séraphine, ont pour muse et pour fée, non pas le Souvenir même, beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable Réminiscence. C'est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en ressouvenait mieux:
Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir, J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir, Qui dans sa vigilance à lui seul se confie, Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie, Les mêle à son désir, les plie en mille tours, Incessamment les change et s'en souvient toujours. Abus délicieux! confusion charmante! Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente! Forêt dont le mystère invite et fait songer, Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger, T'attire sur sa trace au milieu d'avenues Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!
C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi fuyant de l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier vieillissant a suivi.
Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de l'École centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville, avec de petits appointements qui lui permirent quelque indépendance. Jusqu'alors il avait été plutôt timide et d'une allure toute poétique; il commença de s'émanciper, et ces vives années de son adolescence purent paraître très-dissipées et très-oisives. Son père l'aurait voulu avocat; il suivit le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. A cette époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit à les écrire. L'influence de Werther fut très-grande sur lui et l'exalta singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers accès d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait pour ainsi dire le don des langues; il les déchiffrait très-vite et d'instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien d'étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, d'autant plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.
Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite échauffourée politique. Il s'agissait d'un complot contre la sûreté de l'État. Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya à Paris (vers 1800) pour y continuer ses études interrompues; il y porta des romans déjà faits, et y contracta de nouvelles liaisons politiques. Après un premier séjour à Paris, il fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés commençaient à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui étaient encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles affections avec les anciennes. Revenu à Paris à l'époque où Bonaparte consul visait de près à l'empire, il y fit la Napoléone (1802), encore plus républicaine que royaliste: le dernier vers y salue l'échafaud de Sidney. Il publia presque en même temps le petit roman des Proscrits, et, dans un genre fort différent, une Bibliographie entomologique; il avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé le Citoyen français, qui paraissait pendant la première année du Consulat. Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, et tirer à vingt-cinq exemplaires Quelques Pensées de Shakspeare, avec cette épigraphe de Bonneville:
Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.
En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami qu'il revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait de ses nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme sur l'écorce du hêtre les chiffres du moment, et que quarante années écoulées depuis lors n'ont pas arraché du même lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des derniers de cette franche et docte race provinciale à la façon du XVIe siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de la vie première et de l'âme de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les dorures, mais avec les corrections à la main, avec les marges entières précieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les témoins. Qui donc n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui garde la tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de nous-même, et celui presque toujours qui nous représente le mieux. Pour savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop lassé de s'entendre, qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire eût gâté Chamars), il s'épanchait en abondants et naïfs récits, et faisait revivre sous les grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois, désespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots, terreurs crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années légères.
Les soirs même de dimanche, en cet Arsenal toujours gracieux et embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, à causer et à rajeunir, si, debout à la cheminée, il s'engage en un attachant récit qui ne va plus cesser, à mesure que sa parole élégante et flexible se déroule, écoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue indolence, est éloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.
Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours à Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures. J'ajourne pour un instant les échappées politiques: littérairement on le possède dès ce moment-là, d'une manière complète et circonstanciée, dans quelques petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.
Le Peintre de Saltzbourg, journal des émotions d'un coeur souffrant, suivi des Méditations du Cloître, 1803.
Le dernier Chapitre de mon Roman, 1803.
Essais d'un jeune Barde, 1804.
Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais il le faut, puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la disproportion de l'effort avec le talent. Car de talent, à proprement parler, c'est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer.
Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de Se prendre de ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublants modèles. Je conçois et j'admets qu'à l'entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de la Neuvaine de la Chandeleur, Nodier en commençant explique très-bien comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s'attachent à des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son d'une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ainsi l'Estelle de Florian ou la Lina de Droz, les Fragments de Ballanche ou les Nuits Élyséennes de Gleizes, peuvent toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Même plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais, préférer Valérie à Sophocle; on peut, et en l'avouant, préférer le Lac des Méditations à Phèdre elle-même. Dans l'enfance donc et dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant les récréations du coeur, à quelques sentiers favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les évite pas impunément; tout ce qui compte y a passé, et l'on y doit passer à son tour: ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine. Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du Peintre de Saltzbourg à Jean Sbogar, le jeta toujours par les précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poëme humain comme de l'histoire. Par un généreux mais décevant instinct, il s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en politique, ceux surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou Granville, comme Oudet et Pichegru.
Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre Homère.
Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous ces faux modèles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y attachant, et qui ne devaient bientôt plus vivre que par lui, c'est tout simplement le talent, le don, le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, à laisser courir tout cela.
On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans Trilby, dès la troisième ou quatrième page, une certaine phrase infinie qui commence par ces mots: «Quand Jeannie, de retour du lac...» Jamais ruban soyeux fut-il plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin plus amoureusement filé, jamais fil blanc de bonne Vierge plus incroyablement affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh bien! quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore de la magique danse des castagnettes dans Inès de las Sierras, on éprouve trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs, même ses désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur survivre.
Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un Arioste de la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, quand je ne sais quel Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient.
Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans le Peintre de Saltzbourg, qui n'a plus guère conservé d'intérêt que par là. A travers le chimérique de l'action, le vague et l'exalté des caractères, on y peut relever quelques tableaux de nature qui rappelaient alors les touches encore récentes de Bernardin de Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand et d'Oberman. Nodier, grand styliste prédestiné, a de bonne heure excellé à revêtir les formes et les teintes d'alentour: une de ses images favorites est celle de la pierre de Bologne, qui garde, dit-on, quelque temps les rayons dont elle a été pénétrée. Le Peintre de Saltzbourg avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datée du 10 octobre: «Oui, je le répète, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours...» Si cette page se fût trouvée aussi bien dans l'Émile ou dans le Génie du Christianisme, elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche amène d'autres scènes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.»
Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et les méandres de mots, les caractères, dans ce petit roman d'Adèle, laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse originale; elle n'est qu'une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux de l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout à fait d'une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n'est jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui croient, se détrompent, s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se jettent par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tête, un peu comme dans les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, ici ils se tuent.
Les Tristes, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe, L'inconnu, auteur supposé des Tristes, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster (le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston dans Adéle se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç'a été de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prit rang à son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred, illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a fait que fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont tant fait couler de pleurs d'un jour, de d'Olban à Antony.