Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 6)
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En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 87. Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit pas; il y avait songé de longue main, l'avait retournée en tous sens, et savait fort bien qu'il aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait dit dès sa première édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!» Loué, attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, les abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de lui144, ces auteurs nés copistes qui s'attachent à tout succès comme les mouches aux mets délicats, ces Trublets d'alors, durent par moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur né copiste (chap. des Ouvrages de l'Esprit), qui ne se trouvait pas dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait déjà eu en France sept éditions des Caractères, La Bruyère mourut subitement d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses145. On lit dans la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, «que madame la marquise de Belleforière, de qui il était «fort l'ami, pourroit donner quelques mémoires sur sa vie «et son caractère.» Cette madame de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre du Coeur, devait avoir l'idée présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler146.»