Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 6)
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rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du but invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, un retranchement fréquent, même à l'égard des commerces innocents et purement agréables, le contraire enfin de se répandre. La façon dont Bayle était religieux (et nous croyons qu'il l'était à un certain degré) cadrait à merveille avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle était religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prières publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de résignation et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il avertisse quelque part128 de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur comme à de bons témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle de la perte de sa place respirent un ton de modération qui ne semble pas tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie modeste, mais bien à une soumission mieux fondée et à un véritable esprit de christianisme. En d'autres endroits voisins des précédents, nous le savons, l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser coexister à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait pas 129. Nous aimons donc à trouver que le mot de bon Dieu revient souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. Après cela, la religion inquiète médiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui paraît divertissante. Dans une lettre, tout à côté d'une belle phrase sincère sur la Providence, il mentionnera Hexameron rustique de La Mothe-Le-Vayer avec ses obscénités: «Sed omnia sana sanis.» ajoute-t-il tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, quelque bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé en françois les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, vient de publier celle de saint Ambroise, l'un des Pères de l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte françois, vient de faire imprimer les Préceptes galants: c'est une espèce de traité semblable à l'Art d'aimer d'Ovide.» Et quelques lignes plus bas: «On fait beaucoup de cas de la Princesse de Clèves. Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du pape, etc.» Plus ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altéré la candeur et l'expansion critique de Bayle.