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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 6)

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Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu résidé à Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois comme précepteur, en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta dans l'intervalle de son retour de Sedan à son départ pour Rotterdam: mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle société de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle, en retard d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, interminable, à la latine, à la manière du XVIe siècle, à peu près impossible à bien ponctuer127; en avance par son dégagement d'esprit et son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que le XVIIe siècle remit en honneur après la grande anarchie du XVIe. De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, de Sedan à Rotterdam, Bayle contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siècle sans y entrer. Il y a de ces existences pareilles à des arches de pont qui, sans entrer dans le plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les deux rives. Si Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son âge, de cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection qui ne nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675, c'est-à-dire au moment de la culture la plus châtiée de la littérature de Louis XIV, avait passé ses heures de loisir dans quelques-uns des salons d'alors, chez madame de La Sablière, chez le président Lamoignon, ou seulement chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une grande révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné? Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux termes ruer, bailler, de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit qu'il voudrait bien aller de temps en temps à Paris se ravictuailler en esprit et en connoissances; il n'aurait pas parlé de madame de La Sablière comme d'une femme de grand esprit qui a toujours à ses trousses La Fontaine, Racine (ce qui est inexact pour ce dernier), et les philosophes du plus grand nom; il aurait redoublé de scrupules pour éviter dans son style les équivoques, les vers, et l'emploi dans la même période d'un on pour il, etc., toutes choses auxquelles, dans la préface de son Dictionnaire critique, il assure bien gratuitement qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant osé écrire à toute bride (madame de Sévigné disait à bride abattue) ce qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fâché de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprévues, pittoresques, malgré leur mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser l'expression. Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire la guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque génie... il faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fâcheux, se faire expliquer sans rémission tout ce qu'il plaît de demander.» Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait jamais longtemps attendre, rachète de reste cette phrase longue que Voltaire reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand Arnauld, mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-même remarque, à ce sujet des périodes du Père Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé Fléchier ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives et animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre. Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les périodes du Père Maimbourg, n'a pas échappé à son tour au défaut de trop écourter la phrase; ou plutôt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et étendue, cette liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument, de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire. Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, il eût voulu se polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.

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