Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 6)
Reading edition
On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en date est celui de l'abbé D'Olivet dans son Histoire de l'Académie. On y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui devait âtre partagée de plus d'un esprit classique à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'art, trop d'esprit, quelque abus de métaphores: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère «ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais «pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit «lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit qu'il ne pensoit pas assez 148, devait trouver, en revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer quelques explications149. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé d'alléguer son chapitre des Esprits forts et de supposer à l'ordre de ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs ces insolentes clefs comme il les appelle: Martial avait déjà dit excellemment: Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est. «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un «accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que «le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis «quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux «qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à «quelque gloire par leurs écrits.» Quel est ce corbeau qui croassa, ce Théobalde qui bâilla si fort et si haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères, ameuta les coteries et le Mercure Galant, lequel se vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis immédiatement au-dessous de rien150? Benserade, à qui le signalement de Théobalde sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer 151 ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un Éloge approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se trouve dans l'Esprit des Journaux (févr. 1782), et où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait parlé légèrement dans le Siècle de Louis XIV: «Le marquis de Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore.