Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 6)
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Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une fois causé avec lui139, nous peint la maison de Condé et M. le Duc en particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc (1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à la fois: «Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes d'une excellente éducation (je le crois bien), de la politesse et des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit très-rarement... Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui offrit à boire; le pauvre Théodas si naïf, si ingénu, si bon convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux vomissements140. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon nous parle de cette race des Condés, on voit comment par degrés en elle le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, «M. le Prince l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche141. Toutes ses remarques sur les héros et les enfants des Dieux naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eus devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance.» Au chapitre des Grands, il s'est échappé à dire ce qu'il avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands sur les autres hommes est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le coeur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables que le scandale, des moeurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on peut le croire, et ressortaient moyennant détour: «Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les simples bourgeois viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc poussait de Champagne Santeul142.