Note 88 — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)
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Note 88:
(retour)
C'est une rétractation partielle, une rectification de ce que j'avais écrit précédemment dans un article du
Globe
, dont je reproduis ici le début:
«Il y a dans Werther un passage qui m'a toujours frappé par son admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe au milieu de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales, aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent d'honnêtes propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent toujours que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux et ne détruise leur petit bien-être; ils s'entendent donc pour lui pratiquer des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour arroser leur héritage, et s'en font des viviers et des étangs à leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intéressée de tous les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un génie supérieur n'apparaît peut-être dans aucun cas particulier avec plus d'évidence que dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On était dans un siècle d'analyse et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer aux idées en décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, dans lesquels les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale et de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentèrent de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; ou bien ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies de rêveurs sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient malgré eux, à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en brèche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui était et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si abondant en lui-même, disparut presque au milieu de toutes les saignées et de tous les canaux par lesquels on le détourna. La gêne et le besoin, une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la camaraderie encyclopédique et philosophique, tout cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de cette époque. Grimm, dans sa Correspondance littéraire, d'Holbach dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son Histoire des deux Indes, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie le plus synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.
«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit unique et substantiel est empreint en tous ces fragments épars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de toutes nos têtes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble.»