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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

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Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une veine d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya même un jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. Ce petit événement décida son père à l'amener à Paris, où il le plaça au collège d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon écolier et surtout excellent camarade. On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent plus d'une fois alors au cabaret à six sous par tête86. Ses études finies, il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote, pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin de brider, de mater par l'étude un naturel aussi passionné, et qui le pressait de faire choix d'un état quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation irrésistible l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa famille (quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), logé dans un taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder une existence d'indépendance et d'étude; la géométrie et le grec le passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, tous les genres de travaux qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire le précepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa plus sûre ressource était de donner des leçons de mathématiques: il apprenait lui-même tout en montrant aux autres. C'est plaisir de retrouver, dans le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise avec laquelle il se promenait au Luxembourg en été, dans l'allée des Soupirs, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, en manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière avec du fil blanc. Lui qui regretta plus tard si éloquemment sa vieille robe de chambre, combien davantage ne dut-il pas regretter cette redingote de peluche qui lui eût retracé toute sa vie de jeunesse, de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d'un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me trouve la même affabilité; je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme ci-devant. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore Agi.» Et que n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de peluche s'était trouvée précisément la même qu'il portait ce jour de mardi gras où, tombé au plus bas de la détresse, épuisé de marche, défaillant d'inanition, secouru par la pitié d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutôt que d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?

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