Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)
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Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine des choses dans l'Interprétation de la Nature, sous le couvert de Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans l'Entretien avec d'Alembert et le Rêve singulier qu'il prête à ce philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n'est pas un mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des physiologistes, la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A la manière dont Diderot sentait la nature extérieure, la nature pour ainsi dire naturelle, celle que les expériences des savants n'ont pas encore torturée et falsifiée, les bois, les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il devait être profondément religieux par organisation, car nul n'était plus sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, cette vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure, flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelée au sein des germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des forêts, s'exhalant avec les bouffées des brises; il ne la rassemblait pas vers un centre, il ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir, l'Essai sur la Vie de Sénèque, il s'est plu à traduire le passage suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: «S'il s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée d'arbres antiques, dont les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacés vous dérobent l'aspect du ciel, cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombre que la distance épaissit et rend continues, tant de signes ne vous intiment-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est Diderot qui souligne le mot intimer. Je suis heureux de trouver dans le même ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu d'oubli peut-être de ses propres excès cyniques et philosophiques, mais aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et corrupteur. J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas les premières idées des vrais fondements de la morale, «de cet arbre immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Voland un récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconséquence du siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et désintéressé de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant, ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces honnêtes gens se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et à faire eux-mêmes la réfutation de leur opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée.» Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une à l'usage des souverains.» Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la morale et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le recueillement et l'espèce de solitude qu'il tâcha de se procurer durant les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il préférait la robe de chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait beaucoup et soignait avec délices l'éducation de sa fille. Sa vie bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être d'un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux père: «Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la religion et des lois.»—Il mourut en juillet 178491.