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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

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En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses meilleurs morceaux, les plus délicieux d'entre ses petits papiers, sont certainement ceux où il les met en scène, où il raconte les abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans affectation, des circonstances les plus familières, et comme venant d'un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'âme et la poésie dessous. De telles scènes, de tels portraits ne s'analysent pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que désintéressés. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je dirais presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour être sage), Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. Ici Diderot se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses moeurs, la tournure secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu'il était dans la maturité de l'âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus arides occupations et sous les paquets d'épreuves de l'Encyclopédie; ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville natale, de la maison paternelle et des vordes sauvages où s'ébattait son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et de lectures; et puis, au milieu de cette société charmante, à laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses récits; madame d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et discordant, près de sa moitié au fin sourire; l'abbé Galiani, trésor dans les jours pluvieux, meuble si indispensable que tout le monde voudrait en avoir un à la campagne, si on en faisait chez les tabletiers; l'incomparable portrait d'Uranie, de cette belle et auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus désespérante des femmes qui disent: Je vous aime;—un franc parler sur les personnages célèbres; Voltaire, ce méchant et extraordinaire enfant des Délices, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui verra toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, car il n'est que le second dans tous les genres; Rousseau, cet être incohérent, excessif, tournant perpétuellement autour d'une capucinière où il se fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême des cloches;—c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, homme, moraliste, peintre et critique, se montre à nu dans cette Correspondance, si heureusement conservée, si à propos offerte à l'admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une image déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que nous en avons trop dit92. Nous leur rappellerons en même temps, comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand écrivain, inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes93 qui ont le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de Diderot, pour la verve chaude et féconde, le génie facile, abondant, passionné, le charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caractère.

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