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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

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Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, à cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé rapide d'une oeuvre, il y a, jusque dans son sein, des curiosités plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir à la connaissance des portions disparues, et de retrouver épars dans l'ensemble, plus mélangés sans doute mais aussi plus étalés, la plupart des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte, l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que nous tâchons de faire aujourd'hui pour l'abbé Prévost. Un attrait tout particulier, dès qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à désirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse décente de son langage, laissent transpirer à son insu une sensibilité intérieure profondément tendre, et, sous la généralité de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces personnelles d'une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin dans l'Artois, d'une honnête famille et même noble; son père était procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jésuites l'avaient déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idées de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualité de simple volontaire. La dernière guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les emplois à l'armée étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, commune à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite en réponse à ceux qui calomniaient cette partie de sa vie, «il n'étoit pas si disgracié du côté de la naissance et de la fortune qu'il ne pût espérer de faire heureusement son chemin.» Las pourtant d'attendre, et la guerre d'ailleurs finissant, il retourna à La Flèche chez les pères jésuites, qui le reçurent avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au point de s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, en l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est pas conservée. Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de la retraite, il reprit le métier des armes avec plus du distinction, dit-il, et d'agrément, avec quelque grade par conséquent, lieutenance ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie95. On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les orages de sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des précautions qui m'échappèrent. Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de vingt à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a composé le Cléveland trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au tombeau: c'est le nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis ignorèrent ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il parle, et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, est celui des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduité de l'étude; nous le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle était du nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de son propre fonds et avait développé en elle, par l'excellente éducation qu'elle avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce semble, à volonté, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre de ces partis; elle en essayait continuellement tour à tour; la fragilité se perpétuait sous les remords; le monde, ses plaisirs, la variété de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une autre part, aucun de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis extrêmes dont l'austérité ne tardait pas à mollir; et, après une lutte nouvelle, en un sens contraire au précédent, il retombait encore de la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d'une lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de son entrée chez les bénédictins; elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-Ouen, vers 1721. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force l'impression de grâce qui m'y a amené; il faut que je veille sans cesse à éloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment de vue la grande règle, ou même si je regardois avec la moindre complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me séduire, quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa foiblesse; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»

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