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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

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Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des temps où elles peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siècle et l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins généraux de l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'oeuvre, il doit à la société un monument public, sous peine de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par l'Esprit des Lois, Rousseau par l'Émile et la Contrat social, Buffon par l'Histoire naturelle, Voltaire par tout l'ensemble de ses travaux, ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en vertu de laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on en ait dit légèrement, n'y a pas non plus manqué88. On lui accorde de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des causeries, des contes, les petits-papiers, comme il les appelait, c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, la Religieuse, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La Carlière, les héritiers du curé de Thivet;—ce que nous tenons ici à lui maintenir, c'est son titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! Ce ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation de librairie. Diderot féconda l'idée première et conçut hardiment un répertoire universel de la connaissance humaine à son époque. Il mit vingt-cinq ans à l'exécuter. Il fut à l'intérieur la pierre angulaire et vivante de cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les persécutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y était attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface ingénieuse a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les préfaces, la gloire éminente de l'ensemble, déserta au beau milieu de l'entreprise, laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, la pusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. Grâce à sa prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour de lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet édifice audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: si l'on cherche le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait mieux que personne les défauts de son oeuvre; il se les exagérait même, eut égard au temps, et se croyant né pour les arts, pour la géométrie, pour le théâtre, il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne le nie pas; mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient alors, une grande révolution, comme il l'a lui-même remarqué89, s'accomplissant dans les sciences, qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation métaphysique pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à l'histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; de plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de leur but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales, il était difficile à Diderot de faire un plus utile, un plus digne et mémorable emploi de sa faculté puissante qu'en la vouant à l'Encyclopédie. Il servit et précipita, par cette oeuvre civilisatrice, la révolution qu'il avait signalée dans les sciences. Je sais d'ailleurs quels reproches sévères et réversibles sur tout le siècle doivent tempérer ces éloges, et j'y souscris entièrement; mais l'esprit antireligieux qui présida à l'Encyclopédie et à toute la philosophie d'alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, Écrasons l'infâme! tout décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même à être analysé et interprété. Avant de reprocher à la philosophie de n'avoir pas compris le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors confié, d'une part aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux jansénistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les parlements, pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et qu'ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs de basse-fosse des cachots, l'abîme effrayant de Pascal. C'était là l'infâme qui, tous les jours, calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle usurpait le nom; l'infâme en vérité, que la philosophie est parvenue à écraser dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. Diderot, dès ses premières Pensées philosophiques, paraît surtout choqué de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au Dieu chrétien; et c'est au nom de l'humanité méconnue et d'une sainte commisération pour ses semblables qu'il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de s'arrêter. Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point de départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie ne fut donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide de granit à base immobile; elle n'eut rien de ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et béni. On l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une de ces tours de guerre, de ces machines de siége, mais énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse. L'arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-même, «la statue de l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont pas d'argile.»

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