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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

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Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, et nous croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le plus naturellement à lui-même, s'il pouvait se contempler dans le passé. Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé, éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle la gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda les honneurs du talent, sans monter jusqu'au génie. Ce fut pourtant, si l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir étendu et lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces du style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine écloses, faisaient, disait-on alors, les délices des coeurs sensibles et des belles imaginations. Ses romans, en effet, avaient un cours prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les continuait sous son nom, ce qui est arrivé pour le Cléveland; les libraires demandaient du l'abbé Prévost, comme précédemment du Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, et ses oeuvres, y compris le Pour et Contre et l'Histoire générale des Voyages, vont beaucoup au delà de cent volumes. De tous ces estimables travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse nous nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de famille, nous avons pu lire Cléveland, le Doyen de Killerine, les Mémoires d'un Homme de qualité, que nous recommandaient nos oncles ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, on les estime sur parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va presque jamais jusqu'à la fin, pas plus que pour l'Astrée ou pour Clélie; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par son développement, au lieu de prendre; il n'y a que Manon Lescaut qui réussisse toujours dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, dont il a semé ses écrits, soutient à jamais son nom au-dessus du flux des années, et le classe de pair, en lieu sûr, à côté de l'élite des écrivains et des inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un mois dans leur vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, leur timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un fruit rapide leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous les astres intérieurs; où, en un mot, par une oeuvre de dimension quelconque, mais complète, ils se sont élevés d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie, Benjamin Constant par son Adolphe, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à distance94. L'abbé Prévost, sous cet aspect, n'a rien à envier à tous ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui en éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par trop simple de métaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement moderne se sera évaporé, quand l'enluminure fatigante aura pâli, cette fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par le contraste. L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le calme, comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, en cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il n'atteindra du moins que quand, le goût des choses saines étant épuisé, il n'y aura plus de regret à mourir.

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