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Portraits littéraires, Tome I

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)

Reading edition

Le Pour et Contre, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, dans lequel on s'explique librement sur ce qui peut intéresser la curiosité du public en matière de sciences, d'arts, de livres, etc., etc., sans prendre aucun parti et sans offenser personne,» demeura consciencieusement fidèle à son titre. Il ressemble pour la forme aux journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc, continuateur de Prévost, ne doivent pas être mis sur son compte. La littérature anglaise y est jugée fort au long dans la personne des plus célèbres écrivains; on y lit des notices détaillées sur Roscommon, Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et copieuses de Shakspeare; une traduction du Marc-Antoine de Dryden, et d'une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux, et admirait sans réserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un fonds de bienveillance; on sent quelle préférence secrète il accordait aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle de Scudéry, et quel regret il nourrissait de ces romans étendus, de ces composés enchanteurs; mais il n'y a trace nulle part de susceptibilité littéraire ni de jalousie de métier. Il ne craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura peine à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux ses confrères, le Mercure de France et le Verdun. En retour, quand Prévost a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l'a fait de bonne grâce, et ne s'est pas chicané sur les éloges. Je trouve, dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de Manon Lescaut qui se termine ainsi: «.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le caractère de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. Qu'un auteur empesé et fardé paroît fade en comparaison! Celui-ci ne court point après l'esprit ou plutôt après ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un style laconiquement constipé, mais un style coulant, plein et expressif. Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies et des sentiments naturels99.» Une ou deux fois Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et il s'en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un jésuite du Journal de Trévoux au sujet d'un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; mais sa justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les événements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionné encore et ce qui résulte, quoique plus vaguement, du même passage, c'est que, depuis son séjour en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. Sa figure, dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle protestante d'une haute naissance, qui voulait l'épouser. Pour se soustraire à cette passion indiscrète, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on a droit de conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être laissé enlever par une belle: Prévost répondit que de tels enlèvements n'allaient qu'aux Médor et aux Renaud, et il exposa en manière de réfutation le portrait suivant, tracé de lui par lui-même: «Ce Médor, si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens chagrins; qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet, et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l'étude; qui cherche rarement les occasions de se réjouir; qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère une heure d'entretien avec un ami de bon sens à tout ce qu'on appelle plaisirs du monde et passe-temps agréables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation, mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse.»

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