DEUXIÈME PARTIE (continued 3)
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Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son armée. L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces hordes indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son accoutrement.
Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.--De Tunis, où il s'était réfugié, Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général, contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.
L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au cœur de sa puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.
Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice.
Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.
Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.--Dans toute cette première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia, passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la victoire.
L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne, tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.
Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid.--Après être resté pendant 70 jours dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945). Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid, dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa.
Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion, sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers, l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma, sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de part et d'autre.
El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte. Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l'offensive. Tunis, Souça et autres places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait été le signal d'un tolle général de la part des populations victimes de leurs excès.
Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme à l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans les campagnes environnantes.
Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des Kharedjites et de leurs partisans.
Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau en vainqueurs. Hacen, qui s'était réfugié sous la protection de Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions contre les tribus de l'Aourès.
Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un rassemblement considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette place avec un acharnement qui n'eut d'égal que la résistance des assiégés.
Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était un homme courageux, instruit et distingué.
Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans les circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père. Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement de règne.
Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire. Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée.
Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d'être éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans. En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins.
Défaites d'Abou-Yezid.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait obtenu quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint, avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les kharedjites dans le sud.
Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça, Le chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. L'Homme à l'âne accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.
Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires Ketama et Berbères et de l'est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions. Lorsqu'on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.
Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile droite et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l'attendit de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et force l'ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d'Abou-Yezid sont en déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent d'amusement à la lie du peuple.
Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter dans Sebiba. De là, il prit la route de l'ouest et se présenta devant Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au début de la campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le siège.
Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).
Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Alors commença cette chasse mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous; il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.
Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de l'écorcheur. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds coupés.
Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne, avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant qu'elle fût tout à fait perdue.
Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.
Chute d'Abou-Yezid.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié son ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide attaqua la montagne; le combat fut rude; mais à force d'énergie, les défilés gardés par les kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en désordre.
Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l'on donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés dans une sorte de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage secret et fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le portaient ne l'avaient laissé rouler dans un ravin profond, d'où il fut impossible de le retirer.
Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent au khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l'Homme à l'âne rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et les preuves sanglantes en furent livrées à la populace.
La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de rallier les débris des adhérents de leur père. S'étant associés à un ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.
CHAPITRE XI
FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE
947-973
État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des Fatemides d'Afrique.
État du Mag'reb et de l'Espagne.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà. Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner contre lui la moindre hostilité.
Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour les Oméïades.
Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid, était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife. Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes furent dispersées.
Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en Italie.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes, tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu à peu l'autorité.
Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à mort.
Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté, ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).
Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moezz.--Le khalife avait transporté sa demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade.
Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade.--De graves événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.
Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès, même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.
La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade, malgré les revers qu'elle avait éprouvés.
Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.--Nous avons vu qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.
Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du Mag'reb (954).
Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées dans le Mag'reb.
Rupture entre les Oméiades et les Fatemides.--En 955, le khalife oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.
Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya. Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne. L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires, opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point, alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra en Espagne.
Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité fatemide.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire (kateb), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général, n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes. Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec quelques Mag'raoua.
C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en Ifrikiya.
Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes marines et des poissons de mer dans des urnes.
De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance. Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme capitale la ville de Basra.
Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en récompense de sa fidélité.
Guerre d'Italie et de Sicile.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.
Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses troupes, puis il se retire.
Événements d'Espagne. Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nacer). Son fils El-Hakem II lui succède.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé le Mauvais (958). La grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à Burgos.
Succès des Musulmans, en Sicile et en Italie.--En Sicile, le gouverneur kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à Byzance.
De graves événements venaient de se produire dans la métropole chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir.
Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté, El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères (septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine, l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra, près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan mourut dans le mois de novembre suivant.
Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière. Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité, ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.
Progrès de l'influence oméiade en Mag'reb.--Pendant que le khalife fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb, à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme traîtres (961).
Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par les tribus du haut Moulouïa.
État de l'Orient. El-Moezz prépare son expédition.--Les souverains de la dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les avait à cœur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.
Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967, une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à l'administration de l'île.
Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites, Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit, favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.
Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son brave chef.
Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume, depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait tant d'efforts stériles.
Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.--Dans le Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua, commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem. Les agents oméïades avaient également réussi à exciter Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, Abou-Djâfer faisait sa soumission.
La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites, Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard de la révolte.
A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.
Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem.
El-Moezz se prépare à quitter l'Ifrikiya.--Pendant que la cause fatemide obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites, achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté.
Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre. Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre l'Egypte.
Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon définitif du pays.
El-Moezz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Au commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands honneurs et lui accorda les titres honorifiques de Sifed-Daoula (l'épée de l'empire) et d'Abou-el-Fetouh (l'homme aux victoires); il voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille, qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs adhérents du pays.
Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours considéré comme lieu de séjour temporaire.
Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.
APPENDICE
CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE Date de l'avènement Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910. Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934. Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946. Maad-el-Moëzz.................... Mars 953. Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972.
CHAPITRE XII
L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES
973-997
Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne.
Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et leur influence jusque dans la province d'Oran.
Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait commencer par la destruction du royaume edriside.
Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs, s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre. Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à Hadjar-en-Necer.
R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du nid d'aigle. La position défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade, commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.
Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous. R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des représentants de l'autorité oméïade.
Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes et leur assigna des pensions (septembre 974).
Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord. Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui pour l'assister son frère Yahïa.
Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les Berg'ouata.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975, Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.
L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort, sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne, dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement dans le Mag'reb extrême.
Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.--Bologguine, en Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb.
En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central, et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort. Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade. La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à marcher sur Ceuta.
Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des Berg'ouata.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté, quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II. Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à un chiffre considérable.
Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour ravitailler ces camps.
Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.--L'éloignement de Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre d'Africains.
Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983, Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour, fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est.
Guerre d'Italie.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople, pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette conjoncture, que d'appeler les Musulmans.
Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts, entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain. Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque. Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.
Les Omeïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le Mag'reb.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré en maître à Sidjilmassa.
En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).
Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitôt en relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yâla était le prince, et conclut avec eux un traité d'alliance contre les Oméïades. Dès lors, la guerre de partisans recommença dans le Mag'reb.
Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succès des Edrisides, et, à cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnommé Azkeladja. Ce général, après avoir reçu le contingent des Magr'aoua, s'avança contre l'edriside. Aussitôt les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut d'autre parti à prendre que de s'en remettre à la générosité de son vainqueur.
Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé en expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et le força à rétrograder au plus vite.
Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger les princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement à l'égard de la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur arriva à Fès en 986 et, par son habileté et sa fermeté dans l'exécution des instructions reçues, ne tarda pas à rétablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des Beni-Ifrene, et le décida à lever le masque dès qu'une occasion favorable se présenterait.
Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.--Tandis que l'influence fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les séditions intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient toutes ses forces. La grande tribu des Ketama, si honorée sous le gouvernement fatemide, en raison des immenses services par elle rendus à cette dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se substituer à elle et absorber successivement tous les emplois. Déjà un grand nombre de Ketamiens étaient, partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et s'y étaient fixés; des rapports constants s'établirent entre ces émigrés et leurs frères du Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces derniers pour présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs récriminations, El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par lui-même. Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage très influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de sa puissance.
Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, après avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna le pays des Ketama, où il commença à prêcher la révolte à ces Berbères. Cependant El-Mansour, ayant été instruit de toutes ces intrigues, fit tomber Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un guet-apens où ils trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main. Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se disposa à combattre l'agitateur, qui avait pleinement réussi à soulever les Ketama et déjà battait monnaie en son nom.
Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan.
Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, resté seul chef des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et son influence aux dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé à Cordoue par le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrétiens de grandes victoires. Bermude, roi de Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux mains des Musulmans et n'avait conservé que quelques cantons voisins de la mer. Le vizir fit à Ziri une réception princière.
Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne, mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux. Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «Le Vizir croit-il que l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux?» C'était la rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur, Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou, marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son autorité sur une partie des deux Mag'reb.
A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri. Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit Yeddou au silence.
Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar, le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême.
Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.--Débarrassé de cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents, expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit, de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna le chemin de l'est.
Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le commandement de Tiharet.
Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour, assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla.
En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda, près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu.
Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait florissante sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, se livrant à la débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été bientôt déposé par le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci, après avoir gouverné avec intelligence et équité, mourut en 986. Son frère et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut également un règne très court. Après sa mort, survenue en décembre 989, il fut remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'égide de ce prince, la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le séjour favori des poètes et des lettrés.
Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne.--Dans ces dernières années, l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime Hicham II, agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, pour reprendre le pouvoir des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et énergique avait compté sur l'émir des Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du prince légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps que la déchéance du Vizir.
CHAPITRE XIII
AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN SICILE.
997-1045.
Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les Berbères et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et Hammad.--Mort de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli; préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert Wiscard.--Rup-tureture entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd.
Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer.--En rompant courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être beaucoup présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de son mieux, à lutter contre lui. Débarqué à Tanger, le général Ouadah entra aussitôt en campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une série d'escarmouches sans action décisive; Ouadah parvint alors à surprendre de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et à s'en emparer. Le chef berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, tandis que Nokour et Azila tombaient au pouvoir des troupes oméïades.
Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et, comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, le vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-même s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près le départ des renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique produisit le plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. De toutes parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs gens, désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards oméïades.
Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prépara, avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. Quand El-Modaffer eut réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avança bravement à sa rencontre, et, en octobre 998, les deux armées se heurtèrent au sud de Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, acharnée et meurtrière; longtemps, l'issue en demeura indécise; enfin les troupes oméïades commençaient à plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de l'action, fut frappé de trois coups de lance par un de ses propres serviteurs, un nègre dont il avait fait tuer le frère. Le meurtrier accourut aussitôt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort de l'émir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au cou, n'était pas tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du transfuge ou du témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain désordre parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses guerriers dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute l'ennemi.
Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; quant à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait alors sa famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se réfugiant dans les profondeurs du désert.
Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Lorsque Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et repartit en guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut contre les Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en déroute Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié.
Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen et Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur exemple fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restèrent fidèles au gouverneur. Ces graves événements décidèrent Badis à marcher en personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, débloqua cette ville et força Ziri à la retraite; mais, en même temps, Felfoul-ben-Khazroun s'avançait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force fut à Badis de revenir sur ses pas pour garantir le siège de son commandement, sans avoir pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors l'offensive, et après avoir de nouveau défait Itoueft et Hammad, s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il conquit Chelif, Ténès et Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à Tlemcen qu'il avait conservée, il fit célébrer la prière au nom de Hicham II et de son vizir.
Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï. De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait demeuré réduit à ses propres forces.
Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées, obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.
En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne.
Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalaa par Hammad.--Au moment où Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se faire nommer gouverneur du Mag'reb.
Espagne: Mort du vizir Ibn-Abou-Amer. El-Moezz, fils de Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Dans le mois d'août 1002, le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au cœur des pays chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon, Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la nouvelle de la mort du terrible vizir.
El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main la direction des affaires.
Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les chrétiens y prennent part.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de Sanchol (le petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom d'El-Mehdi-b'Illah (le dirigé par Dieu).
Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).
On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître; malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand massacre des familles berbères suivit cette victoire.
Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom d'El-Mostaïn-l'Illah (qui implore le secours de Dieu).
Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur. Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les chrétiens par de longues années de luttes.
Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009), défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais. Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant. Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement suspendu, le long de la muraille du château.
El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin 1010).
Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.--Cette révolution à Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens presque toutes les conquêtes des règnes précédents.
Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011, Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir strictement leurs promesses.
En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.
Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements, sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion hilalienne près de s'abattre sur eux.
Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef indépendant.
La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis, venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince le commandement de la région de Constantine.
Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement d'El-Moezz.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim; mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif.
Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir, pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes, telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou. Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et le reste ayant été facilement dispersé.
Conclusion de la paix entre El-Moezz et Hammad.--Hammad avait repris vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa.
Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa avec des cadeaux somptueux pour son père (1017).
Espagne, chute des Oméïades: l'édriside Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité, que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II, bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant.
Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort, et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom d'El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah (celui qui s'appuie sur la religion de Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.
Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.--Ali laissa deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, mais Kacem, frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut lui que les Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et Moundir élirent le petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre d'El-Mortada (l'agréé de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la puissance était grande, restait dans l'expectative. Les adhérents du prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner dans leur parti et, n'ayant pu y parvenir, marchèrent contre lui, mais ils furent défaits et, peu après, El-Mortada était assassiné par ses partisans. Kacem, resté ainsi seul maître du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillité à la malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de villes ou de provinces, où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman.
Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Dans le Mag'reb, El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'étaient déclarés indépendants, avait été entièrement défait et contraint de rentrer dans Fès, après avoir perdu presque toute son armée (1016). Dès lors la puissance des Mag'raoua de Fès fut contrebalancée par celle de leurs cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le résultat fut préjudiciable à El-Moëzz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la vallée de la Moulouïa, mit des officiers dans toutes les places fortes et vint même enlever Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026, El-Moëzz cessa de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous l'énergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun de Sidjilmassa.
Luttes du Sanhadjien El-Moezz contre les Beni-Khazroun de Tripoli. Préludes de sa rupture avec les Fatemides.--En Ifrikiya, la puissance du gouverneur sanhadjien continuait à décliner. Renonçant, pour ainsi dire, aux régions de l'ouest, abandonnées de fait à Hammad, El-Moëzz ne s'occupait guère que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli. L'anarchie y était en permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes, mais ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de Khazroun, frère de Ouerrou.
Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et entraîna ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès et de Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frère venait d'être mis à mort à Kaïrouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à Khalifa, chef des Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui s'y trouvaient.
El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas tardé à persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à Kaïrouan, les Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. Leur sang avait coulé à flots et ces mauvais traitements les avaient forcés, en maints endroits, à l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver ces malheureux dans le plus triste état. Cette attitude n'était rien moins que la révolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui régnait alors, essaya de ramener à l'obéissance son représentant de Kaïrouan, en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une rupture inévitable.
Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant le commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux cours, un échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus décisifs.
Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--A Fès, Ham-mama, roi des Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour brillante, et, pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par Temim, guerroyaient contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent, avec l'aide d'autres tribus zenètes, mettre le siège devant Fès. Le chef des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville; mais, après une lutte acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il fut entièrement défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès, qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur convoitise, car il était rempli de richesses; les vainqueurs massacrèrent les hommes et réduisirent les femmes en esclavage.
Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il se mit en marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kaïd, seigneur de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il n'osa pas engager le combat, et préféra employer l'intrigue et la corruption pour détourner les adhérents de son adversaire. Abandonné par son armée, Hammama n'eut bientôt d'autre parti à prendre que d'accepter la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'année suivante (1040), laissant le pouvoir à son fils; mais la guerre civile divisa alors les Mag'raoua; et Fès fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes et de compétitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua s'épuisèrent.
Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.--Absorbés par l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer une rapide revue des événements survenus dans ces contrées.
La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui reconnaissaient pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées sur l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées par les Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans à la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante bataille navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche, s'emparèrent de Cosenza.
En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette ville, pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les exigences des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, scandalisés de voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, entraînèrent à leur suite quelques hommes de cœur et forcèrent les Musulmans à se rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant ensuite toutes les offres qui leur étaient faites, ils continuèrent leur chemin. Mais le prince de Salerne les fit accompagner par un envoyé chargé de ramener des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus séduisantes.
Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie, avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de Seïf-ed-Daoula. En 1015, Ali, frère de Djâfer, appuyé par les Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut vaincu et tué par son frère, qui expulsa une masse de Berbères de l'île. Djâfer, vivant dans le luxe, abandonna la direction des affaires à l'Africain Hassan, de Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux dépenses de son maître, ne trouva rien de mieux que d'augmenter les impôts, en percevant le cinquième sur les fruits, alors que les terres étaient déjà grevées d'une taxe foncière. Il en résulta une révolte générale (mai 1019). Djâfer fut déposé, transporté en Egypte et remplacé par son frère Ahmed-ben-el-Akehal.
Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, entreprit des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prépara, malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente en Sicile. Son aide de camp Oreste le précéda avec une nombreuse armée et chassa de Calabre tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile lorsque celui-ci mourut (décembre 1025).
Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide à El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut détruite par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut pas tirer parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la maladie et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors d'état de leur résister.
Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les mers du Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, des îles de la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Méditerranée, les chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, s'unissaient partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent en 1034 une flotte imposante et effectuèrent une descente en Afrique. Bône, objectif de l'expédition, fut prise et pillée par les chrétiens. En 1035, la cour de Byzance envoya des ambassadeurs à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur ces entrefaites, une révolte éclata en Sicile contre El-Akehal, qui avait voulu encore augmenter les impôts pour subvenir aux frais de la guerre. La situation devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la paix avec l'empire et d'accepter le titre de maître, qui impliquait une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, tandis que les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz.
Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.--Nous avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits des Normands, avait député une ambassade pour décider leurs compatriotes à lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientôt une petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la conduite d'un certain Drengot (1017). Présentés au pape Benoît VIII, ils furent encouragés par le pontife à lutter contre les Byzantins, qui se rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à tous les souverains de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord, infligé aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés par le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de toutes leurs conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur l'Apulie.
Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, qui envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands se joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent forcés de vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux républiques qui voudraient bien les employer.
Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commandée par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à défaut d'autre patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation militaire de son temps. C'était un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la guerre venait d'éclater entre le prince de Salerne et celui de Capoue, ils trouvèrent immédiatement à s'employer. Plus tard, ils s'attachèrent aux uns et aux autres avec des chances diverses.
Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la tête d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre les Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). Débarqués à Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer les Musulmans; ils les mirent en déroute, après un rude combat, dans lequel Guillaume Bras de fer, un des fils de Tancrède, fit des prodiges de valeur à la tête des Normands. Messine capitule; puis on assiège Rametta, où les Musulmans ont concentré leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les points. Les chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette ville résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. Mais l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore une fois en déroute les Musulmans.
Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès et le Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre les Byzantins. Cependant Syracuse était tombée aux mains du général grec, et bientôt il allait achever la conquête de toute l'île, lorsque, par suite d'intrigues, il fut rappelé en Orient et jeté dans les fers. La révolte éclata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une partie des troupes impériales furent rappelées de Sicile et les Musulmans respirèrent.
En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, et Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, est contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de principautés indépendantes, obéissant à des officiers d'origine diverse, souvent obscure.
En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et conquis un vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. Amalfi, neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniakès, qui avait recouvré la liberté, reparut en Italie, et, comme toujours, la victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit proclamer empereur et passa en Grèce, où il fut tué par surprise. La ligue normande acquit dès lors une grande puissance. A la mort de Guillaume, survenue en 1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé Robert, arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit; il reçut pour cela le surnom de Wiscard ou Guiscard (fort et prudent). Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se forma un groupe de compagnons dévoués et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en tira.
Rupture entre El-Moezz et le Hammadite El-Kaïd.--Pendant que l'Italie et la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une rupture, depuis longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et son parent El-Kaïd, de la Kalâa, qui s'était rendu entièrement indépendant du gouverneur de Kaïrouan. Par esprit d'opposition, El-Kaïd refusait en outre de suivre El-Moëzz dans son hostilité contre les khalifes du Caire.
Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, défiait toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, El-Moëzz se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de trêve. Il leva le siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du côté d'Achir (1042-43).
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE