DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE (continued 3)
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Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est, s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage. Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes. Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.
Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population, les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au pillage et l'incendièrent.
Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également responsables de la perte de l'Afrique.
C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe, car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale, profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19 oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six siècles.
Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par suite d'une invasion des Huns.
Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le peuple (12 juin 455).
Suite des guerres des Vandales.--La conquête de Rome avait non seulement donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant, été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.
En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir, car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet, il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458).
A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put recommencer ses courses.
Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le commandement de Basiliscus.
Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Ainsi, tous les efforts tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son héritage.
Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon, empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la Méditerranée occidentale (476).
Règne de Hunéric.--Persécution contre les Catholiques.--La succession du roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme.
Révolte des Berbères.--Le résultat d'une telle politique fut une insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance. Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
Concile de Karthage. Mort de Hunéric.--Zenon, empereur d'Orient, ayant adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés. Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres ariens.
Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques prétendent qu'il mourut rongé par les vers.
Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel il lui abandonna le reste de la Sicile.
Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.
Règne de Trasamond.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'œuvre d'apaisement commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des évêques qui s'étaient permis de faire des nominations.
Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre sœur de Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.
Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.
En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les catholiques.
Règne de Hildéric.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua, en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents, il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité d'une réconciliation.
Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les craindre.
Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
Révoltes des Berbères. Usurpation de Gélimer.--Hildéric, doué d'un caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs attaques imminentes.
Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer, petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en empara. Hildéric fut jeté en prison (531).
Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer fit crever les yeux à Oamer.
L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire. Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque, livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la force à la force...».
Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres.
CHAPITRE XI
PÉRIODE BYZANTINE
531-642
Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du vie siècle.--L'Afrique pendant la deuxième moitié du vie siècle.--Derniers jours de la domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.
Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé. Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns, accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général, parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon, dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition; vingt mille marins les montaient.
Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne songeait nullement à défendre Karthage.
Première phase de la campagne.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione, ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations commencèrent contre Godas.
Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville. Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le réaliser.
Défaites des Vandales conduits par Ammatas et Gibamund.--Ammatas avait donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas. qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes de Karthage.
Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de bataille.
Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire, ignorant le double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption, mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.
Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis, parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui et qui étaient démoralisés par leur premier échec.
Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer, s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage, fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port.
Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage; il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui serait apportée.
En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante, dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre!
Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les détacher de leurs alliés.
Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre aux feintes des Vandales, Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.
Bataille de Tricamara.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position, chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau. Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.
Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, sans s'occuper de son voisin.
L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre 533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de l'empire.
Fuite de Gélimer.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.
Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau; mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef. Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à lui accorder sa grâce.
Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli, était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve.
Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans.
Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y finit tranquillement et obscurément sa vie.
Disparition des Vandales d'Afrique.--En moins de six mois l'Afrique avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette occupation avait poussées dans le pays. Après la brillante conquête qui leur avait livré la Berbérie, les Vandales s'étaient concentrés dans le nord de l'Afrique propre et de là s'étaient lancés dans des courses aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les îles de la Méditerranée. Ainsi, malgré le partage des terres qu'ils avaient opéré, ils n'avaient pas fait, en réalité, de colonisation. Ils s'étaient prodigués dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance d'un jour, ils diminuaient, en réalité, leur force comme nation. Aucune assimilation ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux indigènes, ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur leur sol.
Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le pays que celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de plus combien est fragile une conquête qui ne se complète pas par une forte colonisation et se borne à une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse.
En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi, dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription. C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine.
Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui, réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire, l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation étrangère.
Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. Antalas était chef des Maures de la Byzacène. Yabdas était roi indépendant du massif de l'Aourès, ayant à l'est Cutzinas et à l'ouest Orthaïas, dont l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie obéissaient à Massinas. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter.
Luttes de Salomon contre les Berbères.--Ce fut la Byzacène qui donna le signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels, lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être tous massacrés.
Révolte de Stozas.--Au printemps de l'année 536, Salomon préparait une grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit tomber sous le poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des mesures prises contre les Ariens paraît avoir été la cause de cette rébellion à la tête de laquelle était un simple garde nommé Stozas.
Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa conquête, lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en Sicile. Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement de l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt Stozas qui se tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, dans la Numidie, où les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le gouverneur de cette province marcha contre lui, à la tête de forces importantes, mais Stozas sut entraîner sous ses étendards la plus grande partie des soldats byzantins. Les officiers furent massacrés et le pays demeura livré à l'anarchie (536).
Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, après avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna Thumar, «position défendue de tous côtés par des précipices et des rochers taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne pouvant songer à l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement l'ennemi. Ce siège se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de provisions, lorsque des soldats réussirent à s'emparer d'un passage mal gardé par les Maures: secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent à enlever la position. Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se réfugier en Maurétanie.
Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire avait enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. Une tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique par un homme sans barbe se trouva réalisée, car on sait que Salomon était eunuque et avait le visage glabre. Après avoir terminé les opérations militaires, le gouverneur s'appliqua à régulariser la marche de l'administration et mérita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si longtemps opprimées.
Révolte des Levathes. Mort de Salomon.--En 543, l'empereur détacha la Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'était appliqué à relever les villes de la Cyrénaïque de leurs ruines et plaça à la tête de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reçut le commandement de la Tripolitaine, où se trouvait toujours Pudentius.
Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les Berbères de la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retiré sa solde et ses avantages, se joignit à eux, avec ses guerriers, et tous marchèrent vers le nord. Salomon se rendit à Tébessa pour les arrêter dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures alliés et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent vaincus isolément; le dernier périt même dans la bataille et il en résulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en forces, entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, fut massacré parles indigènes.
Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; mais ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville une rançon de trois mille écus d'or (545).
Période d'anarchie.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut nommé par Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais choix. Bientôt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie devint générale.
Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes de la Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres mesures pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: les populations quittèrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée et même en Orient. Ce fut une des périodes les plus funestes à la colonisation africaine. Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer à Justinien de rétablir la paix, si Sergius était rappelé. L'empereur, sans daigner répondre à cette proposition, envoya en Afrique un sénateur du nom d'Aréobinde, absolument étranger au métier des armes, en le chargeant de combattre les Maures de la Numidie, tandis que Sergius réduirait ceux de la Byzacène.
Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). Aréobinde restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux difficultés du moment, car l'anarchie était à son comble et la révolte partout. Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec les principaux chefs berbères: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les poussa à exécuter une attaque générale, de concert avec les bandes de Stozas. A l'approche de l'ennemi, Aréobinde fit rentrer toutes ses garnisons et confia le commandement des troupes à Gontharis lui-même. Peu de jours après, le traître, ayant fomenté une sédition parmi les soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du pouvoir.
Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, une fois maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il en résulta une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas vint se joindre à Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas, Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut battu par un officier arménien du nom d'Artabane qui, peu après, assassina Gontharis dans un festin (546); trente-six jours s'étaient écoulés depuis le meurtre d'Aréobinde.
Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète. Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa soumission (548).
Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, et quelques colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs champs dévastés.
L'Afrique pendant la deuxième moitié du vie siècle.--Privés des documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean Troglita.
Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet d'Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis, successeur du précédent (570).
Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une réelle valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et leur reprit toutes les conquêtes qu'ils avaient faites.
Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est probable que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'état d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les gouverneurs byzantins de l'Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement d'expansion et de reconstitution.
Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du vie siècle.
Derniers jours de la domination byzantine.--Le 16 novembre 602, le centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et s'était emparé du pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les provinces.
L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire, comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, portant le même nom que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le fils de Grégoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas et s'emparait de l'autorité souveraine. En 618, il fut sur le point d'abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida à rester qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.
Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En 641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes.
Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque. L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.
APPENDICE
CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES
Genséric.... 11 février 435... janvier 477. Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484. Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496. Trasamond.. Septembre 496.... 523. Hildéric.... 523............. 531. Gélimer.... 531.............. 534.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE