DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
Reading edition
(BERBÉRIE)
PREMIÈRE PARTIE
PÉRIODE ANTIQUE
Jusqu'à 642 de l'Ère Chrétienne
CHAPITRE Ier
PÉRIODE PHÉNICIENNE
1100-268 avant J.-C.
Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.
Temps primitifs.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.
L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit sérieusement sur ce pays (ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus loin son système géographique.
Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie, couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons, sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs devaient se modifier suivant les lieux.
Données géographiques d'Hérodote.--Vers 420, Hérodote, qui avait lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.
Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des populations de cultivateurs nommés Maxyes.» Enfin, il a entendu dire que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse nommée Atlas et dont les habitants se nommaient Atlantes ou Atarantes. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la noire Ethiopie.
Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous citerons:
Les Adyrmakhides, les Ghiligammes, les Asbystes, les Auskhises, etc., habitant la Cyrénaïque.
Les Nasamons et les Psylles établis sur le littoral de la Grande Syrte.
Les Garamantes divisés en Garamantes du nord, habitant les montagnes de Tripoli, et Garamantes du sud, établis dans l'oasis de Garama (actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.
Les Troglodytes, voisins des précédents et en guerre avec eux.
Les Lotophages, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le littoral voisin.
Les Makhlyes, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.
Prépondérance de Karthage.--La prospérité des comptoirs phéniciens, augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage, dont la fondation date du commencement du xe siècle (av. J.-C.), devint la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui, chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.
En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles colonies: Djidjel (Djidjeli), Salde (Bougie), Kartenna (Ténès), Yol (Cherchel), Tingis (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités de commerce et d'alliance.
Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536).
Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement sur la Grèce et le midi de l'Italie.
Guerres de Sicile.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.
Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).
Suite des guerres de Sicile.--À peine Karthage avait-elle triomphé des Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon, ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères transmettaient en mourant à leurs enfants.
Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en Afrique (348).
A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes. Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu, s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où, pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort.
Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer, en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux. En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois. Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans.
Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.--Quelques années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans mœurs, mais d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques. Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant Syracuse.
Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses troupes toute pensée de retour (310).
Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre le siège devant Karthage (309).
Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise. Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis.
En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait prisonnier et expire dans les supplices.
Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses, Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et la guerre civile paralysaient ses forces.
Agathocle évacue l'Afrique.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes conquises par Agathocle.
Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.
Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée--Mais la paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule. Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome, une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où il fut accueilli avec le plus grand empressement.
Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie (276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable.
Anarchie en Sicile.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus. Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage, puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains, après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.
CHAPITRE II
PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE
268-220
Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des Karthaginois en Espagne.
Causes de la première guerre punique.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession; c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race ariane allait commencer.
Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers 268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente et de prendre pied sur le continent.
Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait lieu de tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante de mercenaires liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement à Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud de leur résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp retranché, mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec habileté la ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une nouvelle alliance avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le blocus.
Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent, pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils occupaient dans ces deux îles. En même temps la guerre de Sicile suivait son cours avec des chances diverses, mais sans amener de résultat décisif. Néanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et S. Paterculus s'emparèrent de villes importantes; Hippane, Canarine, Enna, Erbesse, etc.
Les Romains portent la guerre en Afrique.--La guerre durait depuis huit ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant de s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer les ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte dans leur propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter ce hardi projet. Ils réunirent une flotte de trois cents galères et firent voile vers l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Régulus. Ils rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrèrent une mémorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains. Dès lors l'Afrique était ouverte. Les consuls abordèrent à l'est de Karthage et allèrent s'établir solidement à Clypée (Iclibïa), pour y grouper toutes les forces, hors de la portée de leurs ennemis. De là ils lancèrent dans l'intérieur des expéditions qui portèrent au loin le ravage et la terreur, et ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur ces entrefaites arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite à 15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.
Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à Karthage la nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec ardeur à la résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et Amilcar, rappelé de Sicile, avait ramené des forces importantes. Mais le sort des armes fut encore défavorable aux Karthaginois: vaincus à Adis (Radès), ils ne purent empêcher Régulus d'occuper Tunès (Tunis) (255).
Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs; mais les conditions qui lui furent faites étaient si dures qu'elle renonça à toute pensée de transaction et se prépara à lutter avec la dernière énergie, préférant mourir en combattant que consommer elle-même sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent des vaisseaux chargés de mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacédémonien Xanthippe, officier de mérite, formé à l'école des grands capitaines de son pays. Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la direction de la défense, le nouveau général changea complètement le système qui avait été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes derrière les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner sa conquête pour se replier derrière ses retranchements de Clypée.
Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent l'Afrique.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher contre leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grâce aux habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec ses meilleurs soldats, tandis que les débris de son armée, deux mille hommes à peine, se réfugient à Clypée.
Reprise de la guerre en Sicile.--Après ce succès, Karthage se trouvait en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec énergie. Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord en son pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur étaient loin d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'année suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. De là, les consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent maîtres, après un siège vigoureusement mené. Ils s'emparèrent en outre de presque tout le littoral septentrional de l'île, mais n'osèrent se mesurer avec l'armée karthaginoise qui tenait le pays à l'intérieur. L'année suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente en Afrique, virent la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à renoncer à ce projet.
Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances diverses, mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part et d'autre, s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce grand duel, au moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, voulant tenter un effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir de l'argent, à leur allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours. Les Romains, non moins gênés, se virent contraints de réduire le nombre de vaisseaux qu'ils avaient créés et de renoncer à la guerre maritime.
A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en croix son général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir la paix, et c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit du dévouement de Régulus. De même que la première fois, les conditions faites par les Romains furent jugées inacceptables, et la guerre recommença (249).
Grand siège de Lilybée.--Les Romains, qui avaient achevé la conquête du littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succès pour expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils vinrent en conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée et commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable par l'ardeur et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination des assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant plusieurs mois les machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine bloquait étroitement le port; mais Himilcon triompha par son habileté de tous les efforts des assiégeants, renversant par des sorties soudaines les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficultés, incendiant leurs machines, déjouant tous leurs plans; en même temps, de hardis marins parvenaient à faire entrer dans la ville, en passant au milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et même des renforts. Sur ces entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec une flotte nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre dans le port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites maritimes en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête, qui suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand nombre de vaisseaux.
Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique.--La guerre durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient des signes non équivoques de lassitude, quand Rome, décidée à en finir, eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore des luttes navales. Au commencement, de l'année 242, trois cents galères, plus un grand nombre de bâtiments de transport, firent voile vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara sans difficulté de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils se trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle, Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son général, dont la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargés de vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt d'Afrique sous la conduite de Hannon, avec mission d'éviter à tout prix le combat et de débarquer subrepticement les secours dans l'île; mais la vigilance de Lutatius ne put être déjouée. Avec autant d'audace que de courage, il attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des Égates, et remporta sur les ennemis une victoire décisive. Cinquante galères karthaginoises furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se dispersa. Ce beau succès allait mettre fin à la campagne.
Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter comme il l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions ne pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la perte de la Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient depuis si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposées à Karthage:
Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans rançon.
Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer Hiéron ni ses alliés.
De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de Karthage.
Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, et permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la Sicile et maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait la conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, sa situation était tout autre: son prestige maritime compromis, ses finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, tels étaient pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle était encore capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; néanmoins ses jours de grandeur étaient passés et son déclin approchait.
Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains.--La guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique leur donnèrent des connaissances précises sur le continent que les Grecs avaient nommé Libye. Ils donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du pays, mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils surent dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand nombre de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes.
Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour la géographie africaine:
1° Cyrénaïque ou Libye pentapole, bornée à l'est par la Marmarique et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes peuplades parmi lesquelles les Nasamons et les Psylles.
2° Région Syrtique, comprenant les deux Syrtes, et habitée par les Troglodytes, Lothophages, Makes, etc.
3° Afrique propre ou Territoire de Karthage, correspondant à peu près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois. Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu des Musulames et, près du Triton, celle des Zouèkes.
5° Maurétanie ou Maurusie, s'étendant, à l'ouest de la Numidie jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades maures.
6° Gétulie, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, et formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est habitée par les Gétules nomades.
7° Libye intérieure, comprenant les déserts africains. Habitée par les Garamantes, Mélano-Gétules, Leucœthiopiens et des peuplades fantastiques, telles que les Blemmyes, ayant le visage au milieu de la poitrine, et les Egypans aux jambes de boue. Strabon et Pline ne tarderont pas à reproduire ces fables.
Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, dont le pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que nous allons voir entrer en scène.
Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes. L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et expérimentées.
En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos. Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.
Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le nom de guerre inexpiable. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci, suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une sorte de défilé que les historiens appellent défilé de la Hache, où ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier. Il en périt, dit-on, quarante mille.
Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste (Tébessa).
Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne (237).
CHAPITRE III
DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE
220-201
Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.
Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre, proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater.
Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois.
Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs, soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute pendant long-temps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir l'Italie.
Combat du Tessin; batailles de la Thébie et de Trasimène.--D'immenses difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins, qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre des secours.
Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur Æmilius (218).
En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient qu'à combattre.
La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal, décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les Gaulois insurgés.
Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie. Bataille de Cannes.--Le sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie; quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance; abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.
Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour, le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi. Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille; les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
Conséquences de la bataille de Cannes.--Energique résistance de Rome.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles, avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils empêchaient absolument le passage des Pyrénées.
Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage, n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence.
A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai, Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas (216).
Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive, d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux (215).
En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes de l'Adriatique.
En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et périssait assassiné.
L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.
La guerre en Sicile.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle, Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile; le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne, et elle était défendue par une population énergique, avec le génie d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre Syracuse.
Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi de Macédoine fut donc annulé.
En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage. La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes.
Guerre d'Espagne.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal, qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur.
Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius. Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides avaient puissamment contribué à ces importants succès (212).
Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C. Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de bataille.
Campagnes de Hannibal en Italie.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné, enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine, avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue. Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes (212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre régulièrement le siège.
En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises; il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209, tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre, le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente; quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
Succès des Romains en Espagne et en Italie. Bataille du Métaure.--Cette terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209, Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène, quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit invasion en Gaule (208).
Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission d'empêcher la jonction des Karthaginois.
Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé, s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère, mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium, en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées, avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite, atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs années encore aux attaques des troupes romaines.
Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui, après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique. Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais, malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses cavaliers numides, dans la péninsule (206).
Massinissa, roi de Numidie.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des affaires.
Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin. Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui, ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec Mezétule.
Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière. Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation centrale, était la réelle capitale du royaume.
Événements d'Italie. L'invasion de l'Afrique est résolue.--Tandis que l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205).
Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne, s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique, mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax, arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes, marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines». Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage et vint se rendre maître de Tunis.
Bataille de Zama.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et, comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la ratification du Sénat.
Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts, et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de cruelles pertes (202).
Fin de la IIe guerre punique. Traité avec Rome.--Après ce dernier échec, Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique. Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée, mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait besoin pour vivre.
Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes:
Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, excepté dix, et tous ses éléphants.
Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la Méditerranée.
Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera cent otages.
Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre sans l'autorisation de Rome.
La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.
CHAPITRE IV
TROISIÈME GUERRE PUNIQUE
201-146
Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de Karthage.--L'Afrique province romaine.
Situation des Berbères en l'an 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes indigènes.
Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de culture.
La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc de Massinissa pour assurer sa fidélité.
La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique.
Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja) elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement parler, un royaume.
De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc. (Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine décadence.
Hannibal, dictateur de Karthage. Il est contraint de fuir; sa mort.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'œil de l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la dernière guerre (195).
Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de Karthage, et étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).
Empiétements de Massinissa.--Cependant Massinissa avait, depuis longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage, et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus, leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.
Prépondérance de Massinissa.--Le prince numide avait donc le champ libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal, envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.
Situation de Karthage.--Pendant que la puissance du prince berbère s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.
Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome, Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le célèbre detenda Carthago.
Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Dans cette conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).
Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée, sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.
Troisième guerre punique.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»
En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence, espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient dictées à Utique.
Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.
Héroïque résistance de Karthage.--Lorsque cette exigence fut connue à Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie, transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une nation qui va périr, mais qui sauve son honneur!
A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie, tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve absolue.
Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège. Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (la tœnia), séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche, il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs ennemis.
Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de Scipion.
Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains pussent obtenir un seul avantage sérieux.
Mort de Massinissa.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien, tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée, le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été de conserver la fidélité aux Romains.
Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous les trésors restèrent en commun.
Suite du siège de Karthage.--La situation des Romains devant Karthage, sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies, conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations, s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.
Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun renfort.
Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à mort.
Scipion prend le commandement des opérations.--Les nouvelles d'Afrique ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne; cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime, le peuple le nomma consul (147).
A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié, non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.
Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages qui couvraient le second port (le Cothôn). Mais des hommes déterminés sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes romaines et incendièrent les machines des assiégeants.
Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction. Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147).
Chute de Karthage.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents. Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un pareil spectacle.»
L'Afrique province romaine.--Cette fois Karthage, la métropole de la Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le vœu de Caton était exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires, choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par eux aux dieux infernaux.
CHAPITRE V
LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME
146-89
L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha contre les Romains.--première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
Règne de Micipsa.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta. C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
Première usurpation de Jugurtha.--A peine Micipsa avait-il fermé les yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale, s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ (Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta et toutes les conquêtes de l'est.
Défaite et mort d'Adherbal.--Après cette première tentative qui n'avait réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que, malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse.
Guerre de Jugurtha contre les Romains.--Cette fois Jugurtha restait maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement, partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique, s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).
Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une justification impossible.
Première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Ces succès devaient être les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue, ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était passée, celle de l'expiation allait commencer.
Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer les Romains à lever le siège.
Deuxième campagne de Métellus.--Il fallait donc recourir de nouveau au sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui s'était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le condamna à expirer dans les tourments.
Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du butin. Tout en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener à lui fournir son appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une entrevue, agit avec tant d'habileté sur son esprit, en lui représentant que les Romains n'avaient d'autre but que de conquérir la Maurétanie, après avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les alliés se mirent en marche directement sur Cirta.
Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors à Rome, venait d'être élevé au consulat par le peuple; que la mission de terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu'il allait arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).
A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger que par son audace et son énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla fut fort surpris d'y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de l'extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle habileté qu'il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour l'engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout d'abord que Sylla lui fût remis en otage.
La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus sérieux des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son indomptable énergie; et il faut reconnaître qu'avec lui tomba l'indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu'il s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la même ardeur à l'attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à recommencer la lutte jusqu'à ce que la trahison vienne y mettre fin.
Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, par une transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.
Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les Cyrénéens lui envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de leur soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance, jusqu'au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322).
Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant. Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années, entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à l'anarchie des factions jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la réduire en province romaine (86).