DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice.--A ce moment, le commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce dernier rentra en toute hâte dans sa capitale.
Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent et il apprit bientôt que celui-ci marchait contre lui.
Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la dynastie ar'lébite.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un tribut de quarante mille dinars.
Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner, moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur l'Ifrikiya.
Naissance d'Edris II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.
Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de vivre!»
On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom, jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire de lui un redoutable guerrier.
L'Espagne sous Hicham et el-Hakem.--En Espagne, le khalife oméïde Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention, ceux-ci se retirèrent au Mag'reb.
Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes, Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem (800).
Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. Date de la nomination. Okba-ben-Nafa vers................. 669 Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675 Okba-ben-Nafa...................... 681 Zoheïr-ben-Kais vers............... 688 Haçane-ben-Nomane vers............. 697 Mouça-ben-Noceïr................... 705 Mohammed-ben-Yezid................. 715 Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718 Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720 Bichr-ben-Safouane................. 721 Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728 Okba-ben-Kodama.................... 732 Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734 Koltoum-ben-Aïad................... 741 Hendhala-ben-Sofiane............... 742 Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744 El-Yas-ben-Habib................... 755 El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756 Mohammed-ben-Achath................ 761 El-Ar'leb-ben-Salem................ 765 Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768 Yezid-ben-Hatem.................... 772 Daoud-ben-Yezid.................... 787 Rouh-ben-Hatem..................... 788 En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791 El-Fadel-ben-Rouh.................. 793 Hertema-ben-Aïan................... 795 Mohammed-ben-Mokatel............... 797 Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800
CHAPITRE VI
L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE
800-838
Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du ixe siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère, Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.
Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Le choix d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient, il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés dans les postes les plus périlleux.
L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité arabe disparaissait de jour en jour.
Edris II est proclamé par les Berbères.--A Oulili, le fils d'Edris I grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de fidélité à Edris II.
Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en 808 les fondements de celui qui devait être appelé «des Andalous», et, l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «des Kaïrouanites». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de la mosquée dite «des Chérifs».
Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.--Pendant ce temps, Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse.
Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre. Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la ville et courut se réfugier dans le Zab.
Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur. Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812), dans son château d'El-Abbassïa.
Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.--Aussitôt que la mort d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux Kharedjites.
Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah, second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.
Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du vice-roi de Kaïrouan.
Conquêtes d'Edris II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme, dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles convulsions.
Mort de Abd-Allah.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan, Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars (pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme (achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations; mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir sous son oppression.
Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement, d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.
Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait à Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec le khalife El-Mamoun et avait même poussé l'insolence jusqu'à adresser à son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il était disposé à se rallier à cette dynastie.
Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan. Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami R'alboun, cousin de Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin de Tunis, et une fois à l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour.
De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses mains. Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et, réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués à l'improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou dispersés.
A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit mettre à mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville. Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'élite de ses troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aimé des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine à calmer l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d'entrer secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer à ses coups. Ils se retirèrent dans diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision, tandis que l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.
Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas à punir les miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était donnée et la défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu Mohammed et la lança contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours de toute sorte.
Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, vint prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, en général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour se débanda après une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre 824).
El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea, auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés; puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825).
Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son aide.
Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui, accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n'avait pas le moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec l'appui des populations, quelques succès contre les rebelles et rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya.
Mort d'Edris II; partage de son empire.--En 828, Edris II mourut subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin. Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'était venue prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, jusqu'à la Mina. Il avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé.
Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation arabe, tout entouré de sauvages indigènes.
Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda à Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza, partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:
A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les contrées maritimes qui en dépendaient;
A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée habitée par les R'omara;
A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;
A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité par les Masmouda et Lamta;
A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha;
A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays de Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;
Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.
Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, fils de Soleïman, son oncle.
État de la Sicile au commencement du ixe siècle.--Nous allons quitter un instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant de commencer ce récit, d'examiner quelle était la situation de cette île au ixe siècle.
Euphémius appelle les Arabes en Sicile.--Expédition du cadi Aced.--A la fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau, est porté par une révolution de palais au trône de l'empire. A cette nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius, mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l'île et se déclarent indépendants; mais l'empereur envoie en Sicile une armée qui défait les Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique, avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile, s'il veut l'aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux partisans dans l'armée et la population et que la conquête sera facile (826).
Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles. Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu de Platha, gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce traité était détruit, ipso facto, puisque des Musulmans étaient détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant de force pour que l'aventure fût tentée, qu'il finit par décider l'assemblée à autoriser l'expédition, comme une opération isolée, et non dans un but de conquête. Aced, s'étant proposé pour diriger cette entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition.
Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte, composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, leva l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.
Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet, l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte.
Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur et reçut des secours d'Orient et de Venise. Dans l'été de 828, Syracuse était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait des offres de reddition, d'ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, successeur d'Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la résistance s'organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite d'envoyer des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de Syracuse, les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre, incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti et de Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d'être entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par Zoheïr-ben-R'aouth.
Mort de Ziadet-Allah.--Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans la péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin rétablie d'une manière définitive (836).
Guerres entre les descendants d'Edris II.--Dans le Mag'reb, la guerre n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, à Azemmor, s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre; mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s'empara de ses états. Il reçut ensuite de Mohammed l'ordre de réduire son autre frère El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu'il se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l'Océan. El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra entièrement à la dévotion.
Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père, mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la dynastie des Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils Ali lui succéda.
CHAPITRE VII
LES DERNIERS AR'LEBITES
838-902
Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.
Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de vivre (février 841).
Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.
Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à sa vie.
Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre. Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile résolution de ressaisir l'autorité.
Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.
Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il mourut.
Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan. Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir infligé une sévère punition.
Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans.
En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté, s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans.
Événements d'Espagne.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens.
Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux, attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.
Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.--A Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait valu ce surnom.
Guerre de Sicile.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En 867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le poignard d'un Berbère houari.
Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans ses dépenses.
Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer solennellement, cinquante fois de suite, dans la grande mosquée, qu'il ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au château et à prendre en main les rênes du gouvernement.
Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens.
Les Souverains edrisides de Fez.--C'est sans doute vers cette époque que l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.
Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée intermédiaire.
Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Les événements dont l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en Egypte (881).
Révoltes en Ifrikiya.--Cruautés d'Ibrahim.--Diverses révoltes partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.
C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.
Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria (Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).
Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa, ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène, Souf-Djimar. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia.
Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.
Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés; leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de Gammouda.
Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Egypte.--Peu de temps après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte. Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait réellement la pensée de conquérir l'Egypte.
Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence. Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices sanguinaires.
Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée. Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la soumission des Nefouça.
Événements de Sicile.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite. Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite.
Événements d'Espagne.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui, de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale, pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque, vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père (4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.
Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même.
Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement, qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient.
CHAPITRE VIII
ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA
902-909
Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.
APPENDICE
CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur les événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale.
En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin. L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie, Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire, partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.
L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari, enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous, Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.
En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.
De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte, luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano, et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée. Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.
Ibrahim porte la guerre en Italie.--Sa mort.--Débarqué à Trapani, à la fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée. Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre, traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de Constantinople.»
Progrès des Chiaïtes.--Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah.
Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils Abou-l'Kaoual (902).
Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal, dont il fit sa ville sainte et qu'il appela Dar-el-Ilidjera (la maison du refuge).
Court règne d'Abou-l'Abbas.--Son fils Ziadet-Allah lui succède.--La défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim.
Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques, poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison. Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite.
Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement, comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti devenait de jour en jour plus puissant.
Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout où on le découvrirait.
Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les ar'lebites. Ses succès.--Pendant ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs.
A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes. Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.
En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale. Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour lever des troupes et les opposer à l'ennemi.
En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait, il se plongea de plus en plus dans la débauche.
Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles, lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.
Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie.--Fuite de Ziadet-Allah III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.
Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites.
En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.
Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte: «A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la défaite de ses troupes; à celle de la prière d'El-Acha, (de huit à neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture» dit, de son côté, Ibn-Hammad.
Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune.
Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Aussitôt que la nouvelle de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée. Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.
Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui durait depuis huit jours.
Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville, mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.
Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus honteuses débauches.
Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant. Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les restes des colonies arabes.
Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi Obéïd-Allah.
Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Tandis que le nom du nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées, celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.
Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar, exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.
Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit mettre à mort les parlementaires.
Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le mehdi.
Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de parade et salua Obéïd-Allah du titre d'imam. Puis il le conduisit au camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait, en versant des larmes de joie: «Voici votre imam, voici votre seigneur!» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.
Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie.--Fondation de l'empire obéïdite.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le partage.
Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places, fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de chefs-lieux.
La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants. C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger.
C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère.
APPENDICE
CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800 Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812 Ziadet-Allah I............... 817 Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838 Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841 Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856 Ziadet-Allah II.............. 863 Abou-el-R'aranik............. 864 Ibrahim II ben-Ahmed......... 875 Abou-Abd-Allah............... 902 Ziadet-Allah III............. 903 Chute de Ziadet-Allah III.... 909
CHAPITRE IX
L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
910-934
Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions fatemides en Italie.
Situation du Mag'reb en 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est opportun de jeter un coup d'œil général sur l'état du pays et de passer en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément détournés.
Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central.--Chute des Rostemides.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.
Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques mécontents.
Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet, entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran. Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).
Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.
Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute sa garde de Ketama.
Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.
Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses, et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama. Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués. L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité l'homme auquel il devait le pouvoir.
Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: «Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié, car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit aux abreuvoirs du trépas!»
Événements de Sicile.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir, avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé Ben-bou-Khanzir.
Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un règne de vingt-quatre ans.
Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne le cédait à personne.
Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de l'indépendance nationale et du christianisme.
Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917, Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.
Révoltes contre Obéïd-Allah.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.
Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la mission de protéger la frontière occidentale.
Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.
La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent, paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les jetant dans les égoûts.
Fondation d'El-Mehdia par Obeid-Allah.--C'est probablement vers cette époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa capitale.
La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer. Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.
Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux Caire.
Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait le maître de la victoire, marcha contre les envahisseurs, les battit dans plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se réfugier à Barka.
L'Autorité du Mehdi est rétablie en Sicile.--En Sicile, Ibn-Korhob avait à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux attaques constantes des vaisseaux du mehdi.
Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.--Les difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd, le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides, Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à Messala l'ordre de se mettre en marche.
Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant. Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.
Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte.--Obeïd-Allah reprit, alors ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919, cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.
Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique: coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.
Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Pendant que l'Orient était le théâtre de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb, jusqu'auprès de Fès.
Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et qu'ils se virent forcés à la soumission.
Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte, sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas, n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.
En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.
Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça. Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se brisa la cuisse et mourut misérablement.
Expédition d'Abou-l'Kassem dans le Mag'reb central.--Les succès d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara, et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.
Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de conserver ses droits d'héritier présomptif (928).
Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes, l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir assiéger Milan.
Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par les derniers représentants de cette dynastie (931).
Mouça se prononce pour les Oméïades.--Il est vaincu par les troupes fatemides.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le Mag'reb.
Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi.--Peu de temps après le retour de l'armée, Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.
Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la grande Syrte au cœur du Mag'reb, Il faut reconnaître qu'une rare fortune avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver, étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait tout, il eût été renversé après un court règne.
Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut, dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut les félicitations du peuple.
Expéditions des Fatemides en Italie.--Avant de terminer ce chapitre, nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante. Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon, puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.
Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.
CHAPITRE X
SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE
934-947.
Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, l'homme à l'âne.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid.
El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un cavalier.
A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui, le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.
Succès de Meiçour, général fatemide, en Mag'reb.--Mouça, vaincu; se réfugie dans le désert.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait responsables de ses dernières défaites.
Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur gouverneur, s'étaient placées sous la protection de Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier, attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs mois.
El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par Ben-Abou-l'Afia?
Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés. Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.
Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le contraignit à chercher un refuge dans le désert.
Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris, surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale provisoire.
En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout entier à l'embellissement de Palerme.
L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer en Ifrikiya.
Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et destinée à servir de rempart contre eux.
Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia.--Dans le Mag'reb, les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun, chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de reprendre l'offensive.
En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb. Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque.
Révolte d'Abou-Yezid, l'homme à l'âne.--Abou-Yezid, fils de Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem (évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré, dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de la fraction qui était désignée sous le nom de Nekkariens. C'étaient des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte.
Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais, dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.
Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante, commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.
Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.--En 942, Abou-Yezid profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur, qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un refuge derrière les remparts de sa citadelle.
Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire, avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. Des ordres, expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent d'entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid. Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait s'emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l'homme à l'âne.
De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s'en empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le titre de Cheikh des Croyants: vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le sud, il affectait une grande humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et comme monture qu'un âne.
En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, réunit des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes. Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le commandement en chef à Meïçour. L'esclavon Bochra partit à la tête d'une de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde d'El-Mehdïa.
Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'armée de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n'ayant pu soutenir le choc des troupes régulières, l'Homme à l'âne effectua en personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au fil de l'épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout, accoururent, sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents, autant pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au butin.