V
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BRANLE-BAS DE COMBAT.
La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.—Soit négligence de la part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est ouverte à tout navire audacieux qui, comme le Lion, ose se risquer parmi les brisants.
Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le capitaine du Lion choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver, quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur les eaux dangereuses de ces parages.
Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manœuvre de la matinée eût été combinée et exécutée par un tel marin.
Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,—non depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis le moment où,—déguisé en simple mineur péruvien,—il avait revu la jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour l'Espagne.
Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait misérablement périr.—Il risqua tout; il réussit.
Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur superstitieuse.
Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon.
Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.
Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;—mais au demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot «des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.»
Du reste, il était roi lui-même,—il était roi, comme on le verra,—et ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux.
—S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.
En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.
A la posada des Rois mages, il avait payé sans compter et libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage.
Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le succès de sa manœuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en sympathie les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa ceinture une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles songeaient aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du brig, dont la pièce de bronze à pivot était,—au dire des bavards,—un prodige d'artillerie.
Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle:
—Bonheur aux futurs époux.
—Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à l'hôtelier des Rois mages.
Et les fiancés partirent au galop.
Déjà depuis près d'une heure le Lion avait repris son mouillage sous le château de Garba.
Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot, dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et attendait impatiemment que son capitaine reparût.
—Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés.
—Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah! si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...
—Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de l'indiscrétion.
Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par les matelots corsaires à l'intéressant Camuset.
—Ils vont comme la brise de nordet, le capitaine, la dame et un sauvage de l'endroit.
A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.
—Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les embarcations à la mer.
Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.
—Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta maître Taillevent.
—Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires.
Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait à terre avec quelques hommes de bonne volonté.—Un canot déborda.
Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine, pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent, dépense tout au moins fort désagréable.
Lorsqu'il vit sa sœur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire, dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.
—A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec les honneurs qui nous sont dus.
Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «—Branle-bas de combat.»
Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture, sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule, gravissaient la colline au pas de course.
Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon. Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des bohémiens prêts à se mêler à la bagarre.
Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du Lion, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.
—Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud, patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins!
A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:
—Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le recevoir?
—Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de mon château ne s'ouvrira que pour ma sœur Isabelle de Garba y Palos.
—Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros qui vient de lui sauver la vie.
Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit.
—Mademoiselle ma sœur, vous manquez de respect au chef de votre famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus tard... Maintenant, obéissez!...
Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:
—En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...
—J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le présenter en sœur soumise et respectueuse; votre accueil étrange m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre château.
—Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille.
Léon dit avec calme:
—En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma parole, moi!...
—De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à repousser la force par la force.
—Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle, reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!
Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit à ces mots.
—Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba...
—Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de Roqueforte.
Isabelle jeta un cri.
—Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.
Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup d'une arme fratricide.
Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs fusils; la foule poussait des hurlements.
A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur l'antique castel des seigneurs de Garba.