XXXIII
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ROBOAM OWEN.
A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers de la Firefly, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent amenés à terre par un peloton de marins français.
Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:
—Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux officiers de corvée pris à bord du Lion et de l'Unicorn. Nos matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes opposés en votre nom.
—Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du commodore.
—Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire! dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.
—M. Roboam Owen! s'écria-t-il.
—Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!
—Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en lui tendant la main.
—Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui qui sera fait à mon camarade.
—Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté.
Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.
—Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.
—Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.
—Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire, que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage.
—Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec mélancolie.
—Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous méritez un bel avenir; vous l'aurez!
Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux devoirs.
Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.
—Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima.
—Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis!
—Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé.
—Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère véhémente.
—Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même où il fut arrêté.
—Ce que vous me dites est inconcevable!
—Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que j'ai eu quelques instants à mon service.
A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche Trichenpot.
—Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon édifice par la base!...
Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les capitaines de navires et tous les chefs péruviens.
—Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine.