XXXVIII
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ENTRÉE AU BAL.
Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le vice-roi, car l'huissier annonçait:
—Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.
—Son Excellence le marquis de Garba y Palos.
—Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.
—Sa Grâce maître Taillevent.
Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement devant la vice-reine.
—Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie Parawâ-Touma, rangatira para parao, ou, pour parler en bon espagnol, Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre présence dans ses salons?
Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine répondit par une approbation charmante.
La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui offrit à point.
—Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à Paris, monseigneur?
Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son courroux; la voix lui revint.
Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un palmier, une autre un poisson volant,—toutes représentant son emblème dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules. Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une légère épée de bal à fourreau de satin.
Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même qu'une épée de bal.
Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.
Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.
Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son méré de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à la fréquentation des Européens et aux mœurs maritimes, des habitudes de propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire, dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et correspond exactement au terme moko, qui est à la Nouvelle-Zélande le nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de haut rang.—Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses mokos. Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues, son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art fort estimé en son pays.
Si le Lion de la mer séduisit de prime abord toutes les dames et plut à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans l'assemblée son sauvage compagnon.
—Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous, seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.
—Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le Lion de la mer, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira favorablement.
Derrière tous les éventails on riait.
Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte néo-zélandais.
Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi la foule des hommes drapés dans le poncho péruvien.
—Ils nous voient! dit Taillevent.
—Et nous les voyons! répondit Parawâ.
—Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.
—Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.
—Ouvrons l'œil!... ouvrons les oreilles!...
—Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en monologue. Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah! Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien être à son aise chez un vice-roi de colonie...
Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac.
—Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.
Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant:
—De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser une valse...
—Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton? interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes officiers!...
Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:
—Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles excuses à toutes vos aimables invitées.
—Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le vice-roi.
Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.