← Table of contents
Sans-peur le corsaire

XXXIV

Reading edition

LES FRANGES D'OR.

Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle. La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les droits du Pérou à l'indépendance absolue.

Sans-Peur, le Lion de la mer, français de nation, compagnon d'armes de José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le drapeau péruvien.

Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le drapeau de l'Espagne.

Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la sœur étaient donc dans des camps opposés.

Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait autrefois persécuté le marquis son père.

Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la loyauté de Sans-Peur le Corsaire.

Don Ramon lui en sut gré.

Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à son valet Pottle Trichenpot.

Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux franges d'or de la borla du Lion de la mer.—Léon de Roqueforte avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance, mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.

Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.

Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne s'inquiéta guère de leur perte.

Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de sa sœur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y avait possédés leur père.

Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol, récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du Lion de la mer et des missions anglaises de l'Océanie.

—Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines. Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude adversaire dans la personne d'un certain aventurier français, généralement connu sous le nom de Lion de la mer.

—Le Lion de la mer! répéta don Ramon.

A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle de jolies femmes jouant de l'éventail.

Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité.

Le galant officier reprit en ces termes:

—Le Lion de la mer passe à Manille pour un cavalier accompli. Une femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux corsaire. Souvent elle commande la manœuvre, même pendant le combat.

—L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?

—Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce moment l'inappréciable avantage d'être au milieu de vous. Jamais prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par le Lion de la mer.

—Il épargne donc ses passagères?

—Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la Lionne de la mer.

Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était bien l'époux de sa sœur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de la Guerrera.

—La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de sa patrie.

—Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.

—Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et, entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre d'horribles festins.

—Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières?

—La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.

—Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains, cela doit être!.. c'est cela!

—Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les anglais assurent que son équipage les mange.

—Oh! l'horreur!

—Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui le vénèrent sous le nom de Léo l'Atoua. Vous devez concevoir qu'il déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci, pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable.

—Voyons!... quoi donc?

—Je dois dire d'abord que le Lion de la mer a longtemps séjourné au Pérou;—on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.

—Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il lui faut un beau-père éblouissant.

—A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage de la borla péruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant sur ses épaules comme une crinière.

—Ce doit être superbe.

—Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de mer.

Don Ramon pâlit.

—Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de répugnance qu'une chenille.

—Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or est-elle bien authentique?

—Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le même navire que moi.

—Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?

—Vaguement... Pott Tripot... quelque chose dans ce genre. Du reste, le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines. D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis parti de Manille.

Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré avec le deuil dans le cœur.

—J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien, réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire, allons empêcher ma sœur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre aux piéges d'un misérable.

A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il fût le beau-frère du Lion de la mer, et l'on croyait sa sœur Isabelle en Espagne.

Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les archipels de la Polynésie.

Mais la Firefly mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen.

L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.

Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.

L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'était passé au château de Garba, et descendit à terre pour exiger une réparation.

Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur.

—Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours; car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.

Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de patience, envoya des témoins à don Ramon.

Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, avait pour sœur une métisse, laquelle était la femme du corsaire Sans-Peur, s'intitulant le Lion de la mer. Don Ramon devait être le complice des rebelles.

Ceci s'appelle presser les conclusions.

L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot, s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses anthropophages.

Roboam Owen eut beau protester; le Lion de la mer fut traité de pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne tarda pointa être sérieusement compromis.

Le commodore de la Firefly,—marin anglais de l'école impie de Nelson,—haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre.

Sans-Peur avait tout compris.—Il sentait la nécessité d'aller combattre en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot, coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou, puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se mettre à la tête des Péruviens.

Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les honneurs funèbres au dernier des Incas.

A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.

—Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions d'agir. A l'œuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en toute hâte les navires capables de prendre le large.—Et qu'à terre, hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la fois le territoire et la baie de Quiron.—Allez!... employez bien la nuit... et que Dieu vous garde!...

—Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!... Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus avancés qu'au premier jour.

—Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme vous dites des fois.

—Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.

Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.

—Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais son matelot, vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur...

Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.

Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité, passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.

La frégate la Lionne, la corvette le Lion et le transport l'Unicorn, convenablement réparés, se répartirent comme lest l'artillerie de la Firefly, dont la carcasse, criblée de boulets, fut abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings