XLIV
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STRATAGÈMES DE RETRAITE.
Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que la Pearl était tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:—«Pottle Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant la bouche, il dit avec conviction:
—L'Illustrious marche beaucoup mieux que la Pearl. Nous avons soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris, c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il sera pendu sur-le-champ.
—Amen! fit le révérend Pottle.
Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit son cœur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.
—Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le commodore.
—Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est jamais à court de stratagèmes.
—Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous dites corsaire, lieutenant Owen; c'est pirate qu'il faut dire, pirate, vous entendez!
L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien camarade,—il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé.
—Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le commodore.
Roboam Owen faisait des vœux ardents pour que la frégate de Sans-Peur parvînt à s'échapper.
L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son devoir. A bord de l'Illustrious, personne n'était plus indifférent que lui aux résultats de la chasse.
A bord de la frégate la Pearl, ou pour mieux dire le Lion, Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à s'apercevoir que l'Illustrious avait l'avantage de la marche. Mais en revanche, l'Hirondelle l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau, puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de front avec la frégate.
Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa chambre pour écrire à Isabelle.
On torchait toute la toile possible.
Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui poussait les trois navires.
Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de l'épaisseur d'un cheveu.»
Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont; l'immobilité leur fut recommandée.
La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le regardaient sans se permettre de l'interroger.
—Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.
—Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.
—Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette; un trois-ponts a une batterie couverte de plus.
—Pi-hé! fit admirativement le Néo-Zélandais.
—Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à quelques hommes qui s'avisaient de se lever.
—La tribu de Touté a de bien grandes pirogues de guerre! dit Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder l'Illustrious.
—La tribu de Léo l'Atoua en a d'aussi grandes et de plus grandes que ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le Rangatira-Rahi des Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure.
Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur, il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois, il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi en Léo l'Atoua, le Lion de la mer, qui ne meurt point.
—J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que Cuzco et Lima, d'après maître Taillevent.—Je connais le Lion de la mer; je veux connaître aussi le Lion de la terre, dont tous les peuples du monde répètent le nom terrible.
Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur l'Illustrious, qui se rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance.
Maître Taillevent méditait.
—Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions deux dames-jeannes d'huile de baleine.
—Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.
—Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-nœud.
Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une manière sensible.
—Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.
—Quoi donc, maître?
—Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux.
—Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.
—Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu que nous jouons, le temps, c'est tout!...
Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux.
L'œuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les piliers qui soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de hache, les ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de distance en distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus sonore; elle bondissait plus aisément, craquait un peu moins et gémissait davantage.
Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.
L'Hirondelle, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles hautes en ralingue, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet expédient pour ne point la dépasser.
Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que l'Illustrious gagnât une brasse.
—La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.