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Sans-peur le corsaire

XXXII

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MORT DU CACIQUE DE TINTA.

Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars 1794, a sept ans accomplis,—et, en l'espace de sept ans passés, une frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir plusieurs fois.

Aussi bien la Lionne, qui venait d'écraser la Firefly, n'était-elle plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire en réserve.

Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenir la Lionne, dont la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.

Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée.

Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas, régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être adressés à don Ramon en son château de Garba.

De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie.

Si la France ignorait les exploits du Lion de la mer, les marins s'en entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.

Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.

A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la civilisation par le catholicisme et par la France, Gesta Dei per francos, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de l'hérétique Angleterre.

Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis, entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux, romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...

Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle la gloire, il se serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort d'Andrès de Saïri.

Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes; Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un massacre inutile.

Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne; les équipages retournèrent à leurs bords respectifs pour les déblayer, les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis.

Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.

La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans avoir la force de prononcer une parole.

Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son filleul, l'aîné de la famille.

Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.

Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à haute voix:

—Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi, l'œuvre d'affranchissement du Pérou.

Le vieillard sourit avec reconnaissance.

Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la race antique de leurs seigneurs.

—Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire de délivrer le Pérou de la domination espagnole.—Noble Andrès, illustre ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses vœux pour la patrie.—Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra indépendante!

A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.

—O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à mûrir pour les fils de ses petits-fils!

Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:

—Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.

A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.

Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.

L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de Quiron.

Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles, s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de Léo l'Atoua.

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