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Sans-peur le corsaire

XLIII

Reading edition

L'HIRONDELLE.

D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.»

A la baie des îles, où la Lionne relâcha, Parawâ-Touma et son fils Hihi saluèrent du haut de leur pâ fortifié la frégate de leur illustre Rangatira-Rahi.—Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais chargé de missionnaires hérétiques.

—Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.

—Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent!

—C'est ce que je cherche!... Où est-il!...

—Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.

—Je pars pour Port-Jackson!...

—Sans moi, ô Léo l'Atoua! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon de la mer.

—Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur les navires de Léo l'Atoua.

Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:

—Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne sur nos peuples, achève de gagner tes mokos et demeure fidèle à Léo l'Atoua, ennemi de la tribu de Touté.—Moi, j'ai vu en rêve cette nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au ciel une étoile de plus, ce sera mon œil gauche, et tu sentiras en toi une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.

Hihi serra sur son cœur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le sien.

Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de la Baleine, descendit dans sa pirogue.

La Lionne appareillait pour Port-Jackson.

Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires.

Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.

Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.

L'alarme fut jetée pourtant.—Quatre navires de guerre et deux fortins canonnèrent la Lionne; mais la fortune, dit-on, favorise les audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal.

Ainsi fut conquise son Hirondelle, qu'il destinait à conduire en France Isabelle et ses trois derniers enfants.

Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.

Le Lion de la mer voulait se présenter au lion de la terre, l'empereur Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux forces anglaises. La capture de la Pearl acheva de le décider à prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la guerre était déclarée à l'Espagne.

A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à répondre aux espérances des indigènes?

Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:—«Si don Ramon cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se tenir prête à regagner la baie de Quiron.»

Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient hissé les couleurs françaises et la bannière du Lion de la mer. Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron, que les Espagnols avaient laissée inoccupée.

Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en vue.

Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.

Enfin, un seul bâtiment, l'Hirondelle, entra dans la baie; à son grand mât était arboré le pavillon péruvien.

—Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble époux aurait-il succombé?

—Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son frère Lionel embrassé.

Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune lionceau.

Isabelle pressait contre son cœur sa petite Clotilde.

—O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus?

Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.

—Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler ainsi?

Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno débarquèrent.

—Espérance!... courage!... criaient-ils.

—Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un stratagème adroit, le Lion a évité le combat. L'Illustrious fait fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être, la frégate viendra nous rejoindre.

Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme elle le Ciel qui avait sauvé le Lion, et, comme elle, serrait dans ses bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans.

Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe infaillible de quelque mission pénible à remplir.

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