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Sans-peur le corsaire

XXIII

Reading edition

HISTOIRE DE DIX ANNÉES.

Origines de la légende.

Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient successivement combattu aux îles Marquises et dans les principaux groupes de l'Océanie, peuplés par la belle race polynésienne, au teint légèrement bronzé, au front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes correctes.

Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, son oncle, qui, fort souvent, l'avait associé au travail de sa relation du voyage, Léon, mûri de bonne heure par l'expérience des grandes aventures, avait un avantage immense sur tout autre Européen placé dans une position semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses campagnes dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à exercer le commandement. Il possédait les éléments des principaux idiomes polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait muni, depuis la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes marines du temps.

Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises dont il se chargea, un peu malgré lui,—devançant et dépassant de la sorte les instructions données par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois qu'il se mêla aux querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit confondre avec Bougainville; dans l'archipel de Samoa ou des Navigateurs, aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il recruta des matelots parmi les naturels.

Et la légende de Léo l'Atoua naquit comme un fruit de sa sagesse et de sa valeur.

Ce Lion de la mer, qui sortait du milieu des tempêtes pour soulever ou réconcilier les peuplades, semblait doué d'une science supérieure; son énergie, sa bravoure complétaient le prestige.

A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à cœur de se créer un point d'appui. Cette grande terre offrait des ressources précieuses. Nulle part en Polynésie, si ce n'est pourtant aux îles Tonga, les naturels ne sont plus avancés dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir d'excellents matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver des alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invétérés des Wangaroas qui avaient attaqué Surville et massacré Marion du Fresne.

Parawâ, dès lors, reconnut Léon pour Rangatira-rahi, chef des chefs d'une ligue offensive et défensive, dont le centre fut la baie des Iles.

Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé dans cette vaste baie, explorée notamment par le capitaine Cook; mais Léon, en accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur inspirer la haine ardente des Anglais.

La corvette de la tribu de Touté ne rencontra que des dispositions hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle ne fut point attaquée tout d'abord, c'est que Parawâ et les divers chefs de peuplades, après avoir compté ses canons, jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine eurent-ils aperçu le pavillon de Léo l'Atoua, leur Rangatira-rahi, que dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les rives, le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un seul homme.

Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.

Une action sanglante s'engage aussitôt.

Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses manœuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc. L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette parvenait à gagner le large.

Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manœuvre. Le brig et la jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut.

Le dénoûment fut un carnage affreux.

Parawâ déploya toute sa férocité de Rangatira de haut rang; la hache de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête.

Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés. Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs empêchaient Léon de jouir de son triomphe.

Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier, Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans les autres îles, et laisser disparaître tous les résultats de la mission donnée au vicomte de Roqueforte?

Avec le deuil dans le cœur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette, après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.

Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants d'ivresse retentissaient au sommet de leur Pâ, ou enceinte fortifiée, provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous les ordres de Taillevent.

—Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces...

—Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez, franchement, là, si j'avais le choix,—un fichu choix, parlant par respect,—eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.

—Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès demain, chacun de vous leur dise que Léo l'Atoua est irrité, qu'il réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...

—On fera [NT1-5] ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour, dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était un fichu choix!...

—Assez, Taillevent!... interrompit Léon.

Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le plus féroce.

—Je me ferai tabou! s'écria-t-il enfin.

L'on nomme tabou, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient le tabou proprement dit. «Le but primitif du tabou fut, sans aucun doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable, en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante, une île, un cours d'eau taboués par l'ariki ou prêtre, sont inviolables sous peine de sacrilége.—«Le prédécesseur du roi d'Haouaï Taméha-Méha était tellement tabou, qu'on ne devait jamais le voir pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu, ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, le tabou porte les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.

Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers péruviens;—celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui répondait au sobriquet de Tourvif;—quant à la corvette, Taillevent en resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.—Les ordres les plus précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs.

—Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demain quand les insulaires vous demanderont Léo l'Atoua, vous leur direz qu'il s'est taboué par l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le ciel et sur la terre.

Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement donné ses instructions au fidèle Taillevent.

Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du tremblement de terre de Quiron,—grogna, mais obéit.

Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois.

Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjà taboué pour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent, qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de toutes choses.

Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon les rites antiques.

La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; les arikis allaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante.

Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses pieds et rampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent soudainement de tous côtés.

Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant:

—Léo l'Atoua redescendu du ciel!...

Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimpé par le côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version n'eût certainement pas obtenu le résultat désiré. Les Européens, à commencer par Taillevent, se prosternaient; les indigènes, Rangatiras, Arikis ou Tangatas, en firent autant.

Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait au milieu des Wangaroas prisonniers.

—Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il, le Rangatira-rahi de la terre et de la mer, a dit à Léo l'Atoua:—«Va!... le meurtre des hommes de Marion est assez vengé.—La nourriture humaine est abominable devant Maouï.»

A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur les têtes des prisonniers les déclara tabous.

Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les soleils et les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de stupeur tous les indigènes. Léo l'Atoua n'eut qu'à faire un signe pour emmener les prisonniers jusqu'à son bord, où il ordonna de les mettre aux fers.

Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes chinoises et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une longue conférence politique et religieuse avec Parawâ, qui se retira satisfait;—enfin, il mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.

Le chemin de Versailles.

Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; la haine se transmet parmi eux de génération en génération. Aussi le navigateur prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrême réserve à ceux qui pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais d'un autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque toute leur dangereuse énergie.

Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent tout d'abord traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait au métier de matelots, les observait avec soin, et signalait à son capitaine ceux chez qui la reconnaissance prenait le dessus.

Grâce au prestige de Léo l'Atoua, la plupart devinrent de bons serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de la Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et où il eut l'occasion de faire quelques prises.

Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut obligé de les brûler.

Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges eurent pour résultat que dans tous les principaux archipels le Lion de la mer n'exerçait pas moins d'influence qu'à la baie des Iles.

Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé chef des chefs.

Aux Samoa, on lui éleva des autels.

Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un dieu du capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des chefs, et contribua puissamment ainsi à l'excellent accueil qui attendait Lapérouse en 1786.

A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui donna le nom de frère; elle lui facilita les moyens d'établir des chantiers de construction et de réparation pour ses navires.

Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa cause.

Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer à regagner les mers d'Europe; ses matelots européens ne demandaient qu'à s'établir dans les îles; plusieurs fois il dut y consentir. Le défaut d'officiers le plaçait enfin, à chaque instant, dans les plus difficiles positions.

Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais Parawâ, qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli déjà des voyages de plus de cent lieues hors de vue des côtes.

Comme tous les Rangatiras, Baleine-aux-yeux-terribles possédait des notions astronomiques fort remarquables.

«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les Néo-Zélandais consacrent des heures entières à étudier les mouvements célestes et à veiller le moment ou telle ou telle étoile paraîtra sur l'horizon.»—«Ils savent très bien reconnaître leur direction pendant le jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils indiquent très exactement ainsi le gisement de leur île[14].»

Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de sa tribu, sous la tutelle d'un Rangatira fidèle à sa famille, Parawâ consentit à s'embarquer, et devint rapidement capable de manœuvrer un navire.

Alors, les pavillons du Lion de la mer acquirent une grande renommée dans toute la Polynésie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres, répartis dans les divers archipels, y représentaient fort ardemment son influence antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient à y expédier des navires de guerre.

L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée.

Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, traité en pirate, fut pendu; les indigènes du parti de Léo l'Atoua sauvèrent les canons en plongeant, mais n'en tirèrent aucun parti.

Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts sur des écueils sous-marins.

Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres une grande barque de cabotage montée par le vaillant Parawâ, coulèrent sous le feu des Anglais. Parawâ réussit à se sauver à la nage, et plus tard regagna son île dans une pirogue de Tonga,—voyage de près de cinq cent lieues, qui n'est pas sans précédents.

Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue entre l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de continuer à faire la course; il s'abstint donc, à son grand regret, d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce dont la capture eût été facile.

Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant que la corvette était anglaise d'origine, montée par un équipage de Polynésiens et commandée par un aventurier sans commission régulière d'aucun gouvernement, ne daignèrent même point parlementer.

Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une double bordée. Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indigènes fort aguerris, à la vérité, mais incapables de l'emporter sur d'excellents marins anglais, le jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son bord et à s'accrocher au navire de dessous le vent.

Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage d'Ouléa, dans les Carolines.

—A la mer!... à la mer!... crie Léon.

Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la nage.

Presque au même instant, Taillevent allume les mèches destinées à faire sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarrée sous la voûte d'arcasse; Léon et Taillevent s'y affalent, et ont à peine le temps de déborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre de débris.

—Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie.

Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt dans des bancs de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.

—Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou.

—Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un espar, ne sachant que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue parfaitement approvisionnée...

—M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère mieux!... Les Anglais nous cherchent à terre...

—Nous gagnerons le large cette nuit.

—Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'après tous nos combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la Nouvelle-Zélande, au diable vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.

—Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française est établie d'un bout à l'autre de l'océan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des amis, des alliés dans toutes les îles principales; les instructions du roi ont été suivies et, j'ose le dire, dépassées...

—Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais rien?

—Assurément, puisque je vais le lui dire.

—Vous y allez... avec cette pirogue?

—Sans doute!

—Sans doute... répéta maître Taillevent.

—Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin de Versailles.

—Ah!... je n'aurais pas cru...

—Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.

Entortillé par le Roi.

Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de singulières illusions,—ce qui ne l'empêcha pas, à nuit tombée, d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.

—Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens, je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées, m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas encore été traités de pirates?—Ensuite, en bonne conscience, j'étais tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à Versailles! tout droit.

—Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de point en point, car,—au mois de mai 1780, exactement à l'époque où Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,—le jeune comte de Roqueforte avait l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi Louis XVI.

Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais, facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même voyage.—Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais, qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.

Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur ce navire.

—Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...

—Ni moi non plus!...

—Tu prendrais le français?

—Parbleu, capitaine!

—Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me perfectionner en prononciation anglaise.

—Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir l'oreille, dénouer sa langue à la mode english, cacher la fameuse boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez d'un sauvage.»

Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte l'intéressèrent au plus haut degré;—la curiosité royale fut singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience très secrète pour causer de haute politique.

Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de Roqueforte.—On acquit des preuves incontestables de son identité. Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle.

L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six semaines, le roi s'était enfermé dans son cabinet, durant trois heures consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on s'attendait à voir combler de faveurs.

Le tout se borna au grade honoraire de lieutenant de vaisseau et à la décoration de la croix de Saint-Louis.

On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:

—Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!

Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même la route de Normandie; il avait le cœur gros:—Dame! comme si son attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne venait de l'entortiller.

—Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!... Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,—anglais de nation, français de cœur et de parole,—avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du Soleil royal! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.—Et dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!... Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès, chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, Rangatira Parawâ-Touma en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «—Mon brave, mon ami, matelot, vrai marin, héros, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire peter la tête.—On ne pense plus à rien.—Quand Sa Majesté me dit: «—Votre mère, camarade, je m'en charge!»—J'ai répondu: «Merci!»—Moi, camarade au roi Louis XVI!—Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de répondre: «—Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»—Non!... «Paré à tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole, et ça y est!... J'ai été entortillé, voilà!... Et ma pauvre mère en pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une invention... Ah! l'idée!... l'idée!... avoir de l'idée!...

Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:

—L'idée, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien, celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!... Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M. Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce, s'entend!

Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci, né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.

Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme de raison, Taillevent, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son matelot,—fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le cœur léger, partit en lui laissant tout son bonheur.

Dans le grand Océan.

Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre à bord du trois-mâts de la maison Plantier, le Lion, armé en guerre par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire, faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette, une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit, et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du privilége de battre flamme, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût interdit de faire le commerce.

Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la liberté d'action la plus illimitée.

Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie des Iles, le 1er janvier 1788.

Du sommet de son Pâ fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les pavillons de son Rangatira-rahi, les couleurs de la France, la chape de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème de Léo l'Atoua pour les Néo-Zélandais.

Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois:

«Le Lion de la mer ne meurt pas!»

—Non! non! hommes de la tribu de Touté, il n'est pas mort, le Lion de la mer!... et vous nous aviez menti.

«Le Lion de la mer ne meurt pas.»

—Il tue sous lui des vaisseaux,—il marche sur les mers,—il vole dans le ciel,—il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan.

«Le Lion de la mer ne meurt pas!»

Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour de Léo l'Atoua fut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de proche en proche des proportions plus fabuleuses.

On lit textuellement dans le Voyage de Lapérouse:

«Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont, à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»

Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la pensée de l'infortuné Louis XVI.

Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes principes d'équité absolue.—Or, ces principes ayant servi de base aux instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'œuvre libérale, et l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre elle,—par la guerre, en temps de guerre,—par d'adroites négociations, des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix.

Léon avait ardemment adopté les vues du roi;—ses précédents étaient irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient donné l'exemple de cette ruse,—fort innocente, on en conviendra,—pourvu que le but final n'ait rien de contraire à l'humanité.

Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte à l'indépendance des indigènes,—d'utiliser, dans l'intérêt de toutes les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à l'industrie humaine.

L'œuvre commençait par des explorations et par l'établissement de relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les querelles les plus invétérées.

L'œuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, d'une part,—et d'autre part, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait le précurseur de la civilisation.

En disant: d'une part commerciale, d'autre part religieuse, on a clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.—Ce qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu.

Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent par-dessus le marché.

Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ avec l'exploitation usuraire des indigènes, à qui l'on achète par exemple la concession perpétuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux, rappelle inévitablement l'évangile des marchands du temple.

Le mythe du Lion de la mer qui ne meurt point, ne porta du moins aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne.

A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque inimitable.—A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de ce tissu métallique fût un témoignage de la véracité de ses messagers, car précédemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné de l'envoi d'une frange d'or qui, selon le cas, devait être détruite par le feu ou renvoyée à Léo l'Atoua. A défaut de l'usage de l'écriture, ce procédé offrait des garanties précieuses.

Les deux premières années de navigation du Lion, d'archipel en archipel, amenèrent les meilleurs résultats.

Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les apaiser.

Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les îles Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï.

A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de civilisation, de tolérance et de progrès.

De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases d'une vaste confédération de princes insulaires unis sous le protectorat de la France.

Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et d'assouplir des natures en apparence indomptables.—Ainsi, la férocité de Parawâ et l'ambition effrénée de Finau Ier cédèrent devant lui.

En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents la nécessité de laisser croire à la légende de Léo l'Atoua, l'immortel Lion de la mer; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.

Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;—les prêtres indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent solennellement et sincèrement à l'anthropophagie.

Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer en rapports avec ce grand navigateur.

Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement poursuivis.—Ainsi le tabou, dont les rigueurs sont parfois d'atroces barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï, où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des tabous les plus absurdes.

La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les mœurs n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment admirable.

Les constructions navales faisaient des progrès rapides.

Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de perle, du corail et autres produits océaniens.

Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.

Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la sonde à la main, tout le littoral du Pérou.

Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus haute importance.

Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable découverte.

Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la garde du frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; il se rend à Lima, déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, ne peut parler à son noble père, et se met aussitôt à la recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte aux premières persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos.

L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous assigné au cacique de Tinta.

Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon rejoint sa goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts doit l'attendre. Une nouvelle fâcheuse, apportée par un léger bâtiment que monte Parawâ, l'empêche de prendre la route du cap Horn.

—Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande.

Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans avoir conféré avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de résister à tous les envahissements des Anglais jusqu'au retour de Léo l'Atoua.

Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la recherche d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles polynésiennes.

En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, il s'éloigne de Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une colonie rivale.

Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts délabré doit aussitôt être livré au fer des démolisseurs.

L'équipage licencié se disperse.

Retour et chute du rideau.

Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il retrouvera sa vieille mère, berçant les deux premiers enfants de son matelot Tom Lebon. L'aîné commence à balbutier, Taillevent se fait appeler papa, et en pleure presque de joie.

Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des plus terribles scènes révolutionnaires.

Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure d'entretien avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don de distraire l'infortuné monarque des terribles préoccupations qui l'empêchaient désormais de se livrer à l'étude de la géographie et de la marine.

Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait avec intérêt. Charmé par les récits du jeune navigateur, il applaudissait à ses efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre l'œuvre entreprise.

Le Ça ira se fit entendre sous les fenêtres.

—Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux a reçu la mission d'aller à la recherche de M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles. L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année dernière, a des instructions conformes à mes vues antérieures, car, n'ignorant pas que l'Angleterre s'établit à la Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs en chargeant le général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes parages un emplacement où nous fonderons une colonie.

Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait exploré déjà une partie du littoral australien. Peu de mois après, pénétrant dans la rivière des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'étude approfondie; la position lui paraissait favorable à l'occupation projetée.

—Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que votre premier devoir est de continuer à servir la France dans des mers que nul ne connaît aussi bien que vous. Évitez donc de vous mêler à nos troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce pour la mienne.

—Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. La servir c'est encore servir tous les peuples dont Votre Majesté est le père. Les États-Unis d'Amérique, qui lui doivent leur indépendance, le savent!... Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les révolutionnaires de France, pour asservir le monde à la faveur de nos dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...

—Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'écria le roi avec une noble fierté. Plus d'hésitations dans ma conduite, alors!... J'irais moi-même commander mon armée navale...

Mais l'odieux Ça ira se fit entendre encore, et Louis XVI, découragé, congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empêcher de combattre pour lui à la journée du 10 août.

Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un fougueux patriote, dont la femme le soigna comme un fils.

La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre était imminente.

Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, qu'exaspèrent maintenant les événements politiques.

—Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas à la Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-là ne voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons nos colonies, notre marine, notre commerce...

Le jour de la déclaration de guerre, le Taillevent, monté par Tom Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. Par ce fait seul, le petit bâtiment était perdu pour la famille. Tom Lebon en personne, attendu ses relations trop intimes avec les Français, fut pressé comme matelot et enrôlé dans la marine britannique.

—Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volonté!...

Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et pêcheurs du canton qui ne se déclarât prêt à le suivre. Toutes les barques, toutes les armes à feu du pays sont mises à contribution. A nuit tombée, la flottille met sous voiles.

De cette nuit-là date le nom de Sans-Peur, le nom de Sans-Peur le Corsaire de la République.

La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.—Taillevent et la plupart des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entrée du port et le lieu où est amarré le caboteur en litige.

Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle répond: Pêcheur, et passe. Une seconde, une troisième passent de même; mais une quatrième plus grande se montre. Une défiance fort légitime s'empare des Anglais, qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne.

A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la barque; Léon s'écrie:

—Sans-Peur!...

C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et d'un carnage affreux.

Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà surpris l'unique gardien du Taillevent et démarré le fameux chasse-marée acheté des deniers dont le roi avait gratifié le maître d'équipage.—D'autres mettent le feu à bord des navires anglais du port.

Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon gronde bientôt.

Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte enlevé; il dirige la retraite, et finit par ramener à Port-Bail le double de barques qu'il n'en avait au départ.

Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux Anglais de Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme.

Le Taillevent n'étant pas susceptible d'armer en course, fut utilisé dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli brig de dix canons, prit le nom de Lion, fut nationalisé français et transformé en corsaire.

La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce à un combat heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures importantes conduites au Havre pour y être vendues par les soins du citoyen Plantier.

Le Lion, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du Havre par une corvette de guerre.

Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec enthousiasme l'héroïque résistance du petit brig français, qui coule enfin, entraînant avec lui la corvette accrochée par ses grappins d'abordage.

Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, criblée de trous et dont il faut étancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les gamelles, ramène l'équipage vainqueur.

Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de toute la population maritime. On l'escorte jusqu'à la demeure du citoyen Plantier, son armateur.

Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le combat suivant.

Le surnom de Sans-Peur devient populaire. Qu'importe le vrai nom de celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents clubistes, n'osa reprocher sa qualité d'aristocrate au brave Léon de Roqueforte, qui vengeait à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi Louis XVI.

L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux encore comment, ayant assis sa réputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre l'avenir, songer enfin à son mariage et à ses grands projets d'outre-mer.

Isabelle est enlevée du château de Garba.

Le cacique Andrès l'a revue.

La caverne du Lion s'est ouverte à miracle.

Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.

Un nuage de fumée l'enveloppe.

Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau est tombé.

Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle.

—Non! non! le Lion de la mer ne meurt pas! Tel est celui des Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.

Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions de grâce.

Notes in this chapter

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