XX
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VASTES DESSEINS.
Léon de Roqueforte se dirigea vers le château de Quiron, où Isabelle, quand il reparut, achevait de faire à son aïeul le récit de ses deux ans d'exil en Espagne, de la mort de son père, de la conduite de don Ramon, de la romanesque histoire de son mariage et de la glorieuse traversée du brig le Lion.
Le vieux cacique était vivement ému.
—Mon fils, vous avez dépassé mes espérances, dit-il; vous ne vous êtes point borné à combler mes vœux en me ramenant ma fille bien-aimée; vous avez encore servi avec votre valeur ordinaire la cause de notre affranchissement; vous revenez avec un brig bien armé, avec des armes et des munitions de guerre, et vous avez en outre à vos ordres une belle frégate, à ce que m'apprend Isabelle.
—Trop faiblement armée d'un équipage de prise, et hors d'état de résister à un navire de même rang.
—Nous compléterons son équipage! s'écria Andrès. Votre dernière victoire navale, en grandissant votre renommée, prédisposera, je l'espère, en notre faveur la République française, protectrice naturelle des peuples esclaves qui veulent s'émanciper. Et vous saurez accomplir avec son concours la mission que vous aviez reçue du roi Louis XVI.
Léon de Roqueforte hocha la tête, non qu'il trouvât la proposition par trop contradictoire dans les termes, mais parce qu'il avait vu de près et sainement apprécié la situation de la France.
—Noble Andrès, dit-il, ne nous faisons pas d'illusions. La vie de l'homme est courte relativement à celle des peuples. Ouvrier de l'avenir, verrai-je, moi qui parle, les jours de la délivrance? L'Amérique du Sud, tout entière, s'émancipera comme s'est émancipée celle du Nord. Le Portugal d'un côté, l'Espagne de l'autre, perdront leurs vastes possessions comme l'Angleterre a perdu les siennes. Des États nouveaux se formeront; le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Chili, le Paraguay, le Brésil, le Pérou, deviendront autant d'empires indépendants; une politique nouvelle régira ces contrées. Malheur, alors, malheur aux nations indigènes qui se laisseront dépouiller de leurs droits!... Dès aujourd'hui, mon père, nos efforts doivent tendre à les préparer à jouer leur rôle dans la guerre que je prévois, sans pouvoir en assigner la date.
—Bien! fit Andrès, le dernier Inca sortant de la tombe parlera dans ce sens aux peuples qui le vénèrent!
—Votre fille, s'écria Isabelle, parcourra les plaines et les montagnes en criant à ses frères: «Combattez en hommes libres!...»
—Qu'est-il arrivé aux États-Unis d'Amérique? ajouta Léon: les malheureux Indiens, depuis la proclamation de l'indépendance, sont restés dans la même situation que sous la domination anglaise.
—Oui! dit Andrès, faisant un cruel retour vers le passé, il en a été là comme ici autrefois. Les peuples asservis n'ont retiré aucun avantage des querelles de leurs oppresseurs. Dès l'origine de la conquête, lorsque les Castillans se déchiraient entre eux, lorsque les Pizarre et les Almagro s'égorgeaient dans notre infortuné pays, pourquoi les Péruviens ne surent-ils point profiter de leurs guerres civiles, ainsi que les Espagnols avaient profité des nôtres? O José Gabriel, grand chef des Condors, mon glorieux prédécesseur, que n'étais-tu vivant à cette époque!... Mais elle reviendra, dis-tu, mon cher fils?... Tu crois que les Espagnols d'Europe et ceux d'Amérique se diviseront... C'est bien! soyons prêts, et alors, point de transactions, point d'alliances avec l'un ni avec l'autre parti!...
Léon de Roqueforte approuvait-il ces paroles?—non, assurément;—mais se gardant bien d'engager une discussion non moins inutile que prématurée:
—La vieille Europe, dit-il, tremble sur ses bases séculaires; le monde est plus profondément ébranlé que ces rivages ne l'étaient tout à l'heure. Ici les montagnes se fondent, des cavités souterraines s'entr'ouvrent à miracle...
—Léon, un seul mot, demanda Isabelle, cette caverne est-elle ce que vous désiriez?
—Oui, mon amie; j'en ai remercié Dieu.
—Remercions-le donc, nous aussi, ma fille!... dit Andrès en se levant et en découvrant son front vénérable. J'ignore à quoi peut servir cet antre profond; mais les Espagnols de Sorata ignoraient aussi à quoi servirait la digue immense que je fis construire pour renverser leurs fortifications surchargées d'artillerie.
Isabelle et son aïeul se tournèrent vers une sainte image du Rédempteur, placée au point le plus apparent de la salle où avait lieu leur mémorable conférence de famille.—Léon les imita; et après un instant de religieux silence:
—Ici, continua-t-il, le sol bondit comme une mer agitée, ses entrailles se déchirent et la terre du Pérou offre dans son sein un asile mystérieux à mes vaisseaux. Je puis cacher sous les voûtes de la grande caverne, non-seulement ma frégate et plusieurs autres bâtiments, mais encore des approvisionnements pour plusieurs années de guerre. Je cherchais un arsenal; j'avais conçu déjà divers projets d'une exécution très difficile, la difficulté s'est résolue. J'ai mieux que tout ce que je rêvais. Telle est la cause de ma joie. Voilà mon secret, que je ne dévoile qu'à vous, car il faudra procéder avec une prudente défiance; voilà le bienfait miraculeux dont nous venons de remercier la Providence divine.
—Les enfants du Pérou, dit le successeur des Incas, savent garder les secrets mieux qu'aucun autre peuple. Chacun sait que, durant trente ans, nos pères ont conspiré contre la domination espagnole sans qu'aucun d'eux ait trahi leur vaste complot[10].
—Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que mes marins les plus fidèles.—Eh bien, de même qu'un formidable tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,—mais qui saurait dire quand?—les laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de courir aux armes!
Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:
—Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux efforts.—Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de l'Espagne.—Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettra point à la France de tourner les yeux vers ces parages,—mon rôle obscur à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique. Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous, braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves! Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui ensanglantent la vieille Europe.
—Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées; nous abandonnerez-vous donc sans cesse?
—Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon œuvre de libérateur.
Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint intime, tendre et paternel.
On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille, de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'Atoua de la Polynésie, le Puma del mar, Sans-Peur le Corsaire?
Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.—Léon proposa Mérovée, Clodion et Clovis.—Isabelle souriait sans réclamer pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.
—Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.
—C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.
Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon cœur.
Le brig le Lion avait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore de la Nouvelle-Zélande.
Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations, leurs aventures, leurs combats.
Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses ennemis tués à la guerre.
—Léo l'Atoua vous a pourtant interdit cette vilaine coutume, objectait le maître, qui, racontant à sa manière la révolution française, faisait rugir l'aristocratique cannibale.
Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine, qui, malgré sa qualité de gentilhomme, osa fréquenter les ports de France sous le régime de la Terreur.
Parawâ trouvait que la persécution des Rangatiras (des nobles et des chefs) par les Tangata-itis et les Tangata-waris (les bourgeois et les gens du peuple) était le comble de la barbarie; la mort du Rangatira-rahi Louis XVI lui parut monstrueuse.
—Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger, afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; mais eux, vos Tangatas, quel avantage ont-ils eu à tuer ce grand chef qui était, je m'en souviens, l'ami de Léo l'Atoua?
Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la fraternité de la guillotine à un anthropophage pareil, lui raconta les courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les côtes de Galice.
—Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le jeune Camuset; il vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle français et anglais!...
La nuit était descendue sur la baie de Quiron.
Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que des dépendances du vieux château, les Péruviens se disaient:
—Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre des Incas a tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef des Condors n'est pas endormi dans l'île de plomb.