XXXVI
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LE JEUNE PRINCE.
L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies autour du cortége funèbre.—Sur les rives du lac demeurèrent à cheval, et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait de s'accroître.
Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri, cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles.
Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent qu'on le partageât entre eux.
Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent.
Depuis,—et de nos jours encore,—il est d'usage que les Péruviennes portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de couleur sombre sur le côté de leurs jupes.
Les caciques se décorèrent des lanières du poncho de leur vénérable doyen et seigneur.
Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux le Lion des mers, se passa autour du corps comme une écharpe la dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent, longuement répétées par les échos des montagnes.
—Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre prince!...
—Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...
—Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...
Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.
Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de guerre était poussé par les nations indigènes,—à l'instant où son fils en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou.
De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on calmât leur effervescence.
—O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais, dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi penses-tu donc?
—Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si nous cédons à leurs vœux, la cause de l'avenir est perdue pour eux comme pour nous!
—Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici?
—Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce peuple nous massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses oppresseurs.
—Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.—O Léon, ne reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...
—Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou.
Isabelle pâlit à son tour.
—O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins?
—Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...
Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant avec force:
—Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...
Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.
—J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci m'appartiendront, et je les emmènerai...
—Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés!
—Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon cœur brisé a gardé le silence; voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en présence de ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel.
—Restons tous ensemble!
—Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté?
C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois la division navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient maintenant au nom de Léo l'Atoua.
Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses angoisses.
Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,—étonnés, immobiles, muets et saisis d'un respect profond,—ne savaient comment interpréter cette scène douloureuse.
Les peuples faisaient silence.
Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:
—Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec ignominie,—par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,—par le sang de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des Incas. Ces desseins, ces vœux n'ont pas changé, ils ne changeront jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «—Aux armes!»—le Lion de la mer, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!»
Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais, comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les cœurs, le mot patience, les fit tous bondir.
Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit des signes mystérieux à ses camarades; mais Parawâ-Touma, la Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.
Pour servir le Lion de la mer, n'avait-il pas dix fois laissé à la Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté? La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il n'admirait pas, la conduite de Léo l'Atoua, chef suprême ou pour mieux dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.
—J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.
De sourds murmures se firent entendre.
Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre réponse que le désir de la guerre immédiate.
—La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces, pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos oppresseurs!
Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.
L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples.
Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.
—Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans refroidir mon cœur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien douteriez-vous du Lion de la mer?
—Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!
—Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but, sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins. Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils, votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.
Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes, interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des branle-bas de combat et de l'abordage.
—Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.
Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques, dont la séance commença sur-le-champ.
La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence du Lion de la mer devait évidemment avoir plus de poids que dans l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.
L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui viendraient, disait-il, des rangs ennemis.
Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était immense dans les familles coloniales.
—La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français. Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans les veines du sang indien, comme ils disent encore, se glorifieront, d'y avoir du sang péruvien, comme ils le diront; et alors vos rangs se grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la famille créole qui ne soit un peu péruvienne?
Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue entre la France et l'Espagne.
A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:
—Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, Lion de la mer, tu t'es servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la guerre!...
Sans-Peur rugit de courroux.
—Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi! vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?... Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter de pirate?...
—Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.
Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.
Isabelle poussa un cri de douleur.
—Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.
—Madame, votre place est au milieu de nous.
—Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants... je partirai seul!...
Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais non l'honnête Camuset, qui avait dit:
—Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel.
—Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment.
Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:
—Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!
Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:
—Léo l'Atoua est un grand chef!
Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue; mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses enfants.
Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander.
Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de permettre qu'il pût les accomplir.
Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes, dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez chaudes.
—Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes!
L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts chargés de toile de la division française.
Le soleil se levait.
—En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé mes propositions?
—Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne sommes point ce qui s'appelle à bord.
—Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit tombante, rendez-vous général sur la place Majeure.
Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit de terre, de branchages et de feuilles. Quelques gauchos conduisirent les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au cabaret voisin.
Enveloppé dans un poncho qui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.