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Sans-peur le corsaire

II

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DÉSAPPOINTEMENTS.

Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement exécutés. Léon de Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.

Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, la hache de maître Taillevent frappait le câble, le foc était orienté de nouveau, et, trompant l'attente des naufrageurs, le Lion secouait sa crinière d'écume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille au coucher du soleil.

—Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement à la voile! s'écria l'alerte maître d'équipage quand la manœuvre fut achevée. Il sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connaît, le feu, l'eau, la brise carabinée, tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux chevaux...

—Pardonnerez, maître,—osa répondre Camuset le novice, qui, malgré les usages républicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et supérieur;—pardonnerez! Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance, m'est avis, vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de bêtisailles, parlant par respect...

A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le malheureux cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades:

—Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un faux coup de barre, garçons, notre vaillant Lion était traité pis que cette pauvre bête...

—Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la princesse de là-haut.

—Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le maître en serrant son poing vigoureux.

Le novice recula prudemment.

—Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il.

—Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi, pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blessés, failli mousse, tu sais bien qu'il y a là de la besogne pour toi.

Camuset fila son nœud, pour parler en style du gaillard d'avant; mais les corsaires groupés autour de leur maître d'équipage continuèrent la causerie, tandis que les riverains désappointés voyaient le brig naviguer à son aise dans la crique située en dedans des récifs.

Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés.

Du balcon de son antique[NT1-1] château, le jeune seigneur don Ramon de Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente sœur.

—Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval tué, le brig sauvé encore une fois, ma sœur l'Indienne en tête-à-tête avec cet aventurier français, et une occasion rare perdue!...

La qualification d'Indienne donnée avec amertume à dona Isabelle par son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point étaient fraternels les regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le Corsaire n'avait pu arriver à temps.

—Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son père, le laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au Pérou, une femme de race trop illustre et trop ardemment éprise de l'amour de ses infortunés compatriotes?

Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina de Saïri.

En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens indigènes, elle avait péri massacrée par les soldats espagnols. Isabelle, âgée alors de sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journée d'horreur qui lui rendait odieux les oppresseurs de sa nation.

Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les yeux du marquis son père, mort au château de Garba;—elle n'aspirait maintenant qu'à retourner au Pérou et à s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins comme une étrangère, sinon comme une ennemie.

Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du brasero rempli de charbons ardents, car la brise était froide. Puis, roulant entre les doigts un papelito catalan, il songea aux biens considérables que le marquis son père avait laissés au Pérou.—Sans Isabelle, qui en était la seule héritière, il les aurait fait vendre et serait devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice.

On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mérité de don Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à sa sœur. Sans-Peur le Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grâces de Sa Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.

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