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Sans-peur le corsaire

XXV

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PROBLÈME RÉSOLU.

L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès furent témoins du haut de la dunette de la Lionne, ne dura pas plus d'un quart d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé un navire ennemi avec moins de difficulté. Sincèrement, il en était au regret.

Isabelle s'aperçut de son impression;

—Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous voici sur les bras près de quatre cents prisonniers à nourrir et à garder, quand nous ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai à conduire à bonne fin une foule d'importants projets. Je tenais à m'emparer des canons et des munitions de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; quant à l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression.

—Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer, sous parole de ne plus porter les armes contre la France.

Le cacique Andrès hocha la tête.

—Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, mais ici, puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?

—Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, dit Andrès. Nous leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu'à la paix, et à la paix, vous irez les délivrer vous-même.

—J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit de Magellan, et à plusieurs de mes îles les moins connues; mais peut-être avons-nous mieux à faire...

Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargés à mitraille étaient braqués à l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante hommes qui devait être relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, fut chargée de leur surveillance. En outre, la Santa-Cruz se trouvait amarrée entre la Lionne et le brig le Lion, de manière à pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte.

Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était juste d'accorder quelque repos aux corsaires, qui se répandirent gaîment sur le rivage, où les Quichuas de la petite colonie d'Andrès,—hommes, femmes et jeunes filles,—les fêtèrent de leur mieux.

L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,—on sait que les chevaux ne manquaient point.

Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de compagnie avec Parawâ, il explorait le canton et notamment la grande caverne.

—Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, si je sais ce que mon capitaine veut faire de ce trou-là.

—Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel.

—Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.

—Le Lion de la mer est un atoua. Comme la terre s'est ouverte, les rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...

—A savoir! murmura le maître.

Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Léon, de retour au château avec Isabelle et Andrès, rompit le silence en s'écriant:

—J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!...

Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs.

—Je suis à trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent les côtes. Je ne puis guère compter sur les envois de mon armateur; il faut donc que je me crée toutes mes ressources par moi-même. Les deux tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai promis d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces mers, où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Déjà mes hommes ont droit à leurs parts de prise sur les deux frégates; en outre, il faut les solder. Eh bien, pas de déportation! je traiterai mes prisonniers comme nous aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu le dessous.—La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les condamne aux mines!...

—Aux mines? répéta Isabelle étonnée.

—Je comprends! dit Andrès.

—Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins éloignée de la mer.

—A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.

—Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui sera la nôtre.

—Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme.

—Le vieux chef des Condors est encore capable de monter à cheval! ajouta Andrès.

—Bien!... à ce soir, dit Léon.

Puis il se rendit à bord de la Lionne pour y écrire les instructions qu'il devait laisser à ses officiers.

Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habitées par les sujets espagnols. Maître Taillevent, Camuset et quelques autres matelots de Port-Bail, déguisés en gauchos, c'est-à-dire en cavaliers du pays, complétaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.

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