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Sans-peur le corsaire

XLII

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LES LIONCEAUX DE LA MER

La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru, l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le Corsaire.

Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre.

Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,—à bord, quand Gabriel et Liméno restaient à terre,—à terre, quand Gabriel et Liméno faisaient campagne à bord.

Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.

Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte. Léo l'Atoua, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.

Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don Ramon.

Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis:

—Mes vœux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre œuvre ne périra point!

—Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y est!... Mon capitaine,—c'est coulé,—n'aura jamais goût au petit cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent de surouât est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou, l'Océanie et le grand chasse-foudre!... De façon, Liména, qu'ayant toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère, voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre, sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots, la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.—Mais M. Léonin, un gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la colique à un requin.—Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...

Liména souriait avec orgueil.

Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à dire:

—Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes mousses.

Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes aventures.

Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.

Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.

L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse.

Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs, quoique bien portants et parfaitement constitués.

—Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux deviendront des lions!

Les lionceaux avaient dix ans passés.

Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement, leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère.

—Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie, avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition.

Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de Taillevent, qui se permit de demander:

—Et M. Gabriel?

—Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes serments et de reprendre ce que j'ai donné?

—Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes quatre petits sauvages,—Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en français, Blaise et Richard,—mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.—Ah! le pauvre gars, il en avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail, sur les côtes de Normandie, en face de Jersey!

—Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des Incas...

—Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de l'honnêteté.

—Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle.

—Toujours, mon capitaine!...

La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de remarquable que Léo l'Atoua se préoccupa beaucoup moins de ses îles polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche.

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