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Sans-peur le corsaire

XLVI

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A L'ABORDAGE.

Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son cœur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur. L'Illustrious se dresse à peu de distance.

Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur, l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.

Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord de l'Hirondelle; il va se faire écraser; car la victoire est impossible.

Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère, inflexible:

—Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé; à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et couvrez le navire de toile!...

—Dieu!... tu veux donc mourir!...

—Je vais me battre en Lion de la mer!... Pour l'amour de nos enfants, Isabelle, sois forte!... Adieu!...

Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de ses bras, et sautait dans son canot on répétant:

—De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse vous sauvera!...

L'Illustrious se rapprochait de la frégate le Lion, qui attendait en panne le retour de son capitaine.

Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique.

Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y opposaient.

—Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le cœur! disait-il avec une sorte de colère.

—Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère!

—Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale... Tuez-moi donc, ou suivez-moi!

Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur leurs balses, qui accostent le Lion en même temps que Sans-Peur.

Les voiles se rouvraient.

—Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.

—Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un renfort de braves combattants.

Déjà le canon grondait.

Isabelle, pâle d'horreur, vit le Lion laisser arriver en grand sur l'Illustrious. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse.

—Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno: —Petit, sais-tu ton devoir?

—Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.

—Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux, que l'émotion embrumait.—A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.

Camuset s'approchait à son tour:

—Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.

—Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,—j'avais ton âge, matelot,—que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte de Roqueforte. La fameuse roche del Verdujo, comme qui dirait du bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi, Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci ou ailleurs!...

—Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille noms d'un requin en bouille-à-baisse!...

—Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A couler bas, canonniers, à couler bas.

La frégate le Lion reçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une effroyable voie d'eau se déclarait; mais sa mâture n'était pas entamée, et Sans-Peur était maître du vent.

—Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;—attention, les tirailleurs!... visez bien!...

Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun d'un sabord de l'Illustrious. A mesure qu'un canonnier anglais se montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur place. On ne parvenait point à recharger un seul canon.

L'artillerie faisait silence.—A bord de l'Hirondelle, déjà fort éloignée, nul n'y comprit rien.—L'Illustrious et le Lion couraient, cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.

—Bravo! murmura Sans-Peur.

La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine avec Gabriel, chargé de cette importante opération.

Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.—Pare à virer! commande-t-il.

Sans-Peur aurait pu imiter sa manœuvre, et se maintenir ainsi par le travers des batteries déchargées; mais sentant que le Lion coulait, il brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant de l'Illustrious dont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau.

—A l'abordage! commande Sans-Peur.

Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur l'avant de l'Illustrious, où une troupe compacte de soldats de marine l'attend baïonnette croisée.

La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à la hauteur du grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième division.—Le second choc eut lieu.

—A bord! crie le Lion de la mer.

Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée.

—Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion.

—Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine de l'Illustrious.

Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.

Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.

—Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas! criait maître Taillevent.

Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage, menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur.

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