XLVII
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FERMEZ LES SABORDS!
—Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.
—Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves?
—Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires. Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la soute. Mais assez... assez... à ton poste!...
Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins et d'amarrer le Lion à l'Illustrious, ne se borna point à s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset, Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage. Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les apparaux de l'ennemi.
L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau. Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un nœud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres tombaient sur les combattants du pont.
On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair, de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants, s'interposa entre les abordés et les abordeurs.
—En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.
Les officiers de senteries répondaient en encourageant leurs hommes à tenir bon, baïonnette croisée.
Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.
—Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets, que Liméno rechargeait à l'instant.
Des hunes du Lion, quelques groupes de tirailleurs ajustaient exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de l'Illustrious, un feu nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.
Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de l'Illustrious, s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache; Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.—Maître Taillevent, qui, à l'arrière du Lion, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.
A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:
—Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.
—Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.
—Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.
—Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture.
Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade.
—La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.
Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres gabiers anglais.
Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante, Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de Camuset.
—Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton matelot; il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus pirate que toi z'ou moi, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas gras pour vous autres.
—Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont les tiens, rallie à moi...
—Compris!... On a l'œil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom Lebon n'a qu'un cœur, matelot, tu sais ça?...
—Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!
Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de l'Illustrious, devenu le champ d'un nouveau combat.
Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son matelot Taillevent.
Anglais de nation, Français de cœur, brave par tempérament, réduit à l'inaction par circonstance,—il passait,—à ce qu'il a dit depuis bien souvent,—le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait pas la douce compensation de grogner homériquement.—Non! il soupirait, sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple nœud aurait suffi, mais une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté toutefois du commodore Wilson,—cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.—Mais s'il n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans l'équipage, une foule de camarades.—D'un autre côté, Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les principaux ennemis qui envahissaient le bord.
—C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement d'un bord ou de l'autre!...
Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements intérieurs ou extérieurs.
Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet terrible.
Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint évident; les Anglais s'écrièrent:
—La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...
—Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et en haut... en haut tout le monde!