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Sans-peur le corsaire

XXVII

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A LA POUDRE.

L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité.

Les alliés du Lion de la mer se conformaient aux ordres de leur reine Isabelle.

Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances, ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de Sans-Peur.

Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les entrailles de la terre.

Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance, les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes.

Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins français qui servaient sous ses ordres.

Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.—Une flottille innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur leurs amarres.

Le Lion, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable, à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux peuples de la Polynésie le retour de l'Atoua, Lion de la mer, transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se sentirait de force à vaincre.

Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de la Santa-Cruz, dont l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier de la mer.

Quant à la Lionne, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien des discours homériques de maître Taillevent.

A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux commencèrent.

Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la baie, une énorme quantité de poudre, on y mit le feu; la brèche s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il ne s'agit plus que de faire entrer la frégate.

—Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir de chapelet pour soulever notre chère Lionne, à l'effet de la loger dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!

Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en peu d'instants.

Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil Andrès qu'il allait prendre la mer.

Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses traits.

—Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers; aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point. Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions de mon glorieux fils le Lion de la mer, en priant le ciel de vous protéger.

Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle.

Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse. La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.

—M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme.

—A la poudre! répondit Sans-Peur.

Dans l'école du canon, le commandement: A la poudre! ordonne aux pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de guerre aux dépens de l'ennemi.

—C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?

—Tu l'as deviné.

—Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit Isabelle.

Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la chambre nuptiale du brig le Lion, sourit en voyant le valeureux capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles le plus cher de ses vœux.

—De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu parler qu'à bord, au large...

—Mais Andrès?...

—Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.

—Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi. Il m'importe à moi-même que la compagne du Lion de la mer soit un marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!...

—Des compliments au bout de six mois de mariage!

—La vérité, toujours!

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