XVII
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LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue par les flots du grand Océan,—à plus de cent trente lieues au sud de la capitale du Pérou,—un groupe de serviteurs respectueux entoure le cacique Andrès de Saïri.
Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un bruit monotone, triste comme ses soupirs.
L'aïeul d'Isabelle attendait.
Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le séparent de l'enfant de sa vieillesse,—ne pouvant se résigner au présent,—rêvant avec amertume à son glorieux passé.
L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José Gabriel, son ami, son modèle et son prince.
Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte et aux années de trêve succédaient les jours de servitude.
—Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard impuissant!...
Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée.
Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son héroïsme par un supplice infâme.
Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté dignes,—a dit un historien[5],—des premiers conquérants du Pérou.—En présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis on le fit écarteler.
Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le commandement;—à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre éminent de grand chef des Condors (Cuntur-Kanki).
Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales romaines.—Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes, gigantesque vautour, le cuntur ou condor, donnait son nom aux guerriers, qu'on décorait également de celui de Puma, c'est-à-dire de lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux de Puma del mar, le lion de la mer.
«Un chef de guerre était appelé Apiu Cuntur, grand vautour; Cuntur Pusac était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre supérieur, Cuntur-Kanki, n'était décerné qu'au chef des chefs, au général[6].»
Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.
Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma, dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7].
Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille Catalina.
Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent.
Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race antique des Incas fleurissait sur une tige,—espagnole il est vrai, mais arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes.
Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure pieusement groupés autour de lui.
Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu avec un luxe inattendu.
Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux asile.
On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de Saïri était mort;—pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8].
Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,—aymaras ou chiquitos,—les franges du borla de leur grand chef; ils levèrent aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout s'approvisionna d'armes et de munitions.
Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois contenir sa trop juste douleur.
—Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille, Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la Nouvelle-Zélande,—Parawâ (la Baleine), tel était son nom,—répondit avec emphase en langue espagnole:—Grand chef des Condors, toi qui n'es ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...—Il m'a dit: «—Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île, navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau d'or où bondit un lion de feu.»—Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or où bondit le lion de feu!
—Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un serviteur fidèle et un navigateur habile.
Le Néo-Zélandais reprit:
—Léo, le Puma del mar, le Rangatira-Rahi, grand chef des chefs des îles de la mer, m'a dit encore: «—Parawâ, guerrier-poisson, tu iras vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la fille du chef des Condors!»
Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.
«—... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des chefs, Léo, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille bien-aimée.
Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:
—Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est atoua, esprit, maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc restes-tu dans le doute et la douleur?—Je ne suis qu'un homme, un chef de guerriers,—il est vrai,—Parawâ-Touma, la baleine au regard terrible,—mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de Taïti,—quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu l'haleine de Léo,—peux-tu craindre, chef des Condors, que Léo l'Atoua ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...
Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de Léo l'Atoua. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.
—Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, les années ont amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les regards toujours tournés vers les flots.
—Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne désespère jamais!...
—Jamais il ne désespérera, dit Andrès.
—Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le cœur du vainqueur de Sorata.
—Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des montagnes contre les murs de Sorata, mon cœur était plongé dans une douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que le sort sépare de sa dernière enfant.
—Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en brandissant son méré ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle s'approche du cœur de Parawâ, il la chassera en chantant le Pi-hé qui remplit d'une joie terrible.
Le Pi-hé, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie et de la Mort, est le chant national des indigènes de la Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'atoua Maoui (l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par de fières consolations données aux survivants.
Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le Pi-hé.
Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis, formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément.
Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine, et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès.
Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du Pi-hé lorsque, dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée.
Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs, Parawâ poussait le cri de vie et de mort: Pi-hé!
Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais.
Léo!... Puma del mar! Pi-hé!... Pi-hé!...
«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»
Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain Pi-hé; puis on se hâta de gonfler les balses pour aller au devant du navire.
Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient des bannières sacrées:
A l'arrière le pavillon français,
Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,
Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de Garba y Palos.
—Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.
Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en brandissant son méré, sur la première des balses qui s'élancèrent à la rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte.
—Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma, le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver ici!
Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de Bayonne, et surtout depuis que le Lion avait doublé le cap Horn, maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous peine de coups de poing inimaginables aussi.