XLI
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LE COMMODORE WILSON.
Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de matelot de maître Taillevent,—titre qu'il partageait, on le sait assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur. Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son partage.
Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui, pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de gabier sur le vaisseau l'Illustrious, présentement commandé par le capitaine Wilson, de lamentable mémoire.
Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître Taillevent.
—Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!—J'ai toujours gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge, en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre matins.—Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.
Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.
Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas un seul instant.
Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin des mines par les ordres d'Isabelle,—Roboam Owen se hâta d'instruire son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier, qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange.
A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74, l'Illustrious.
La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de l'avenir du capitaine Wilson.
«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.
«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le détestait profondément, et le calomniait de bonne foi.
«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.
«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.»
Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir.
L'Illustrious, de 74, la frégate la Pearl, de 40, et plusieurs bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français.
La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur l'Illustrious.
A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des connaissances hydrographiques spéciales,—et, d'autre part, le révérend Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en Océanie.
Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.—Ils firent semblant de ne pas se reconnaître.
Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service de la division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend directeur.—Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.
Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate la Pearl portait maintenant les couleurs françaises et le nom sacré de Lion, par une conséquence forcée d'un fort beau combat naval.
L'ex-Pearl, désormais le Lion, était le navire sur lequel Sans-Peur le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre Lionne, usée de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de Jeannot.—L'Unicorn n'était plus depuis trois ou quatre ans.—En revanche, sous l'escorte du Lion naviguait un délicieux paquebot, très faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le nom d'Hirondelle.
—Voile! cria l'homme de vigie à bord du Lion... Très haut mâtée... ajouta-t-il au bout d'une minute.
Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison.
—Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des Incas.
—Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant.
—Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!...
Sans-Peur prit le commandement de la manœuvre.
Le Lion et l'Hirondelle se chargèrent de toile.
L'Illustrious en fit autant.
—Mais c'est la Pearl, je reconnais parfaitement la Pearl, disait le commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?
—Pourquoi? Goddam! riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!
—Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre goddam très shoking, entendez-vous?...
Roboam Owen était triste.
Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne femme Taillevent, la mère à son vieux matelot.