TROISIÈME OBJET.
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ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.
PRÉLIMINAIRE.
Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce humaine si tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui frappe les yeux, l'esprit, l'ame et le cœur dans la société, était dépourvu de noms? si l'on ne pouvait distinguer spécialement et nominativement sa droite de sa gauche, une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin, une feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un colibri? Il faut en convenir, l'homme, qui prend fièrement le titre pompeux de Roi de la nature, serait, ma foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une vraie machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations avec son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne pourrait se rendre compte de rien; semblable à la brute, il lui suffirait de chercher à satisfaire, par-ci par-là, ses besoins physiques les plus pressants. Naître, croître, boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir, voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence. La parole, cette clef de la voûte sociale[28], dont le plus bel attribut est d'exprimer les sensations dans toutes leurs nuances, de nommer les objets qui les produisent, et de communiquer la pensée, n'existerait pas, ou ne serait qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est donc incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous touche, soit au moral, soit au physique, soit de près, soit de loin, sont la chose la plus essentielle dont l'homme a dû d'abord sentir le besoin. Aussi voyons-nous, dès le principe, la bonté divine initier notre premier père à des nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le haut rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A peine Dieu a-t-il formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes propres au développement de son intelligence, qu'il fait défiler devant lui tous les animaux, et qu'il le charge d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et conserver: Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid vocaret ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum est nomen ejus. (Genes., Cap. II, v. 19.) Voilà qui est fort bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les enfants de la famille primitive qui sans doute s'accrut assez rapidement; car d'après une ancienne tradition hébraïque, qui pourtant n'est pas plus article de foi que toutes les folies rabbiniques que nous ont débitées les docteurs juifs, Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille enfants, sans compter les femmes[29]; ce qui devait faire un assez joli cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien que ces enfants eussent chacun leur nom particulier, bien connu du père et de la mère d'abord, puis des frères et sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des cousins germains, des issus de germains, enfin de toute la famille. Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les branches de l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc, elles se divisaient en rameaux.
On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont aussi anciens que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque de la création. Ceux des animaux, imposés aux espèces et non aux individus, se sont conservés purement et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il n'en a pas été de même des noms-propres d'homme. A mesure que la grande famille s'est répandue sur la surface du globe, et s'est frayé divers sentiers vers la civilisation, ces noms-propres ont pris une certaine consistance et ont acquis une importance dont les nomenclatures, qui se rencontrent assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi. Cette importance s'est encore mieux fait remarquer par la suite des temps, lorsque les rabbins, les philosophes, les littérateurs ont jugé à propos d'en faire l'objet de leurs méditations, ou, tranchons le mot, de leurs rêveries. Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas débitées à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant! Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les juger et faire apprécier leurs importantes élucubrations.
«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent avec le plus grand sang-froid du monde, que les noms-propres sont les rayons des objets dans lesquels il y a une espèce de vie cachée. C'est Dieu, ajoutent-ils, qui a donné les noms aux choses, et qui, en liant l'un à l'autre, n'a pas manqué de leur communiquer une union efficace. Les noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il placé ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient pas d'être conservés?» (Voy. Basnage, Histoire des Juifs, tom. III, p. 388.)
Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son Cratyle, que l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que ce n'est point une chose indifférente, ni qui doive dépendre du hasard, et qu'il y a un rapport certain entre le sens du mot et la vie de celui qui le porte? Il hasarde plusieurs étymologies sur les noms des héros, des génies et des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés, etc., etc., etc.
Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon Sterne, toujours gai, facétieux et profond, traiter de l'influence des noms sur la vie entière? «Le choix des noms de baptême, fait-il dire à son père, est d'une plus grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent. Les noms, par une espèce de biais magique, ont sur notre conduite, sur notre caractère une influence qu'on ne peut détourner...... Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule inspiration de ces noms fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter! et combien a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués, si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus, avilis sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodème!.... Dites-moi; voudriez-vous que l'on donnât à votre enfant le nom de Judas? Si un Juif se présentait comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à lui imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux pieds?..... Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, inséparable de ce nom, l'accompagnerait comme son ombre dans toutes les situations de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple........» (Voy. Tristram Shandy, ch. XXI.)
Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations singulières, ces influences ridicules, nous devons reconnaître que l'imposition des noms a été, est et sera dans tous les temps la chose la plus utile, la plus indispensable et la plus propre à éclairer et à diriger la marche sociale chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres de l'état civil[30].
Mais tous les noms propres et en général tous les mots, quant à leur construction, leur forme et leur prononciation, dépendent de la langue et de l'idiôme qui les fournit; et Dieu sait combien de langues et de jargons issus les uns des autres, se sont succédés sur la terre depuis la fatale aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant M. Balbi dans son Atlas ethnographique en 1826[31]! D'ailleurs, combien de langues ont disparu et dont il ne reste qu'un vague souvenir ou de très-légers monuments, comme celui de la langue carthaginoise dont Plaute nous a conservé dix à douze lignes dans son Pœnulus, act. V, Sc. 1re!
Et si du nombre des langues nous descendions au nombre de mots qui entrent dans la composition de chacune d'elles[32], l'imagination reculerait devant cette quotité, à supposer qu'elle fût calculable. Pour se convaincre de la vérité de cette assertion, il suffit de s'enfoncer un peu dans le dédale immense de la glossologie; et si peu que l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera la surprise en voyant ces myriades d'expressions, de noms-propres, de mots de toutes les espèces, de toutes les formes et de toutes les dimensions.
Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une construction si singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils nous ont arrêté tout court dans nos lectures. Après leur avoir donné un moment d'attention et les avoir honorés d'un sourire, nous avons succombé à la tentation de les enlever de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former un petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et à désopiler la rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes connus.
Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel, plus grotesque et moins périlleuse que la première, ont été puisés un peu partout, en Amérique, dans le grand Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans tous les lieux ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites. Cette petite distraction facétieuse, au milieu de travaux sérieux, nous a délassé et amusé un instant; puisse-t-elle produire le même effet sur les personnes indulgentes qui auront la patience de la parcourir!
Note A
Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants d'Adam.
Voyez pag. 32. Cette tradition se trouve consignée dans un vieux petit bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière des auteurs de la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela tous ses enfants qui étaient au nombre de quinze mille, sans compter les femmes: Adam, ante mortem ejus, convocavit omnes filios suos qui erant in numero XV millia virorum absque mulieribus, et il leur fit une belle allocution.
Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en hébreu, puis traduite en latin sous le titre de Vita Ade et Eue, dont on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a donné, vers 1460, une traduction française, intitulée: Petit traitié de la pénitance Adam, qui est restée inédite; mais on en connaît trois beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne que feu mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire pour lui, vers 1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin du XVIIIe siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la Pénitance Adam, dans les deux ouvrages suivants: Notice sur Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le XVe siècle. Paris, 1829, gr. in-8o, fig. Voy. p. 13-20 et p. 96-100.—Recherches sur Louis de Bruges, Seigneur de la Gruthuyse. Paris, 1831, gr. in-8o, fig. Voy. p. 94-103.
Cette Vie d'Adam, comme nous l'avons déjà dit, est dans le genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait mention dans son Histoire des Juifs, la Haye, 1716, 9 tom. en 15 vol. in-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise, tom. III, p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un mot qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les noms bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam, qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le moyen du très-saint nom Laverererareri. Ce mot barbare, ainsi que le suivant: Ruba-They-Histiton-Hya, se trouvent dans l'Antidotarium animæ, fol. 42, en tête d'une oraison qui commence par ces mots: Père très-débonnaire, ou en latin: Pater piissime, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien autre étendue dans les articles qui suivront ces notes.
Note B
Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues connues et parlées dans les différentes parties du globe.
Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines sur le nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles embrassent un horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités, pour que l'œil de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi leur histoire, malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas, des Pallas, des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi avancée qu'on pourrait le croire. D'ailleurs, combien de découvertes restent encore à faire sur le globe[33]! Puis, pourra-t-on jamais déterminer d'une manière précise la vraie filiation des langues même les plus connues, et, je dis plus, la ligne de démarcation entre une langue et ses dialectes? Ne soyons donc pas surpris si les savants n'ont jamais été et ne sont point d'accord sur le nombre des langues.
Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples des quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder 500;—ensuite M. d'Azara en a compté 1000;—puis D. Juan Francisco Lopez, 1500;—et enfin D. Juan Estanislao Rayo, 2000.
Mais M. Frédéric Adelung, dans son Catalogue de toutes les langues et de leurs dialectes. Pétersbourg, 1820, in-8o de 185 pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la glossographie universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque partie du globe:
En Europe 587 lang.
En Asie 937 id.
En Afrique 276 lang.
En Amérique et Océanie 1264 id.
ce qui présente un total de 3,064 langues.
Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet, sépare les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions:
En Asie 153 lang.
En Europe 48 id.
En Afrique 118 id.
En Océanie 117 lang.
En Amérique 424 id.
Dialectes, environ 5,000.
Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes réunis, sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède de beaucoup le nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout cela prouve non pas la difficulté, mais l'impossibilité de parvenir à une fixation précise du nombre des langues et des dialectes; mille obstacles s'y opposent, et ils sont insurmontables.
Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de donner la proportion dans laquelle les langues européennes sont en usage dans le Nouveau Monde. On prétend que
L'anglais y est parlé par 11,647,000 individus.
L'espagnol, par 10,504,000
Le portugais, par 3,740,000
Le français, par 1,242,000
Le hollandais, le danois et Le suédois, par 216,000
————
Total 27,349,000
Quant à l'indien (Orient) il est parlé, dit-on, par 7,593,000
Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des langues, dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé de pareils tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est point un article de foi.
Note C
Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues modernes.
Voyez page 36. La langue française seule comptait environ 30,000 mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une certaine dose de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps à lui, s'est avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées dans le Dictionnaire de l'Académie française, Nîmes, 1786, 2 vol. in-4o, et il a trouvé:
Substantifs 18,716
Verbes 4,557
Adjectifs 4,803
Adverbes 1,634
Total 29,710 mots.
Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un oisif, aussi patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé de tous les mots anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de Boiste, de N. Landais et celui de l'Académie française, édition de 1836, il en trouverait à coup sûr plus de 40,000.
La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la Revue britannique, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés; mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable, comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de ces dérivés:
Du latin 6,732
Du français 4,812
Du saxon 1,665
Du grec 1,148
Du hollandais 691
De l'italien 211
De l'allemand 173
Du welche 95
Du danois 75
De l'espagnol 56
Du suédois 50
De l'islandais 50
D'autres langues 41
———
Total 15,799
Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la langue anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam. Johnson, dans son fameux Dictionari of the english language, London, 1784, 2 vol. in-fol., l'établit ainsi:
Substantifs 15,910
Verbes 10,142
Adjectifs 8,444
Adverbes 2,288
Total 36,784
On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne en aurait 35,000; etc., etc.
Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860 langues et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties du monde. Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher à en établir le chiffre, même pour les langues dont nous venons de présenter des résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité qu'à être de quelque utilité.
N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous paraissent tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que l'on a consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que l'on a prétendu à cet égard:
Dans le RÈGNE VÉGÉTAL, le nombre des plantes découvertes jusqu'en 1830, s'élevait à 80,000.
Dans le RÈGNE ANIMAL, on comptait:
Mammifères 1,500
Oiseaux 7,000
Reptiles 1,500
Poissons 8,000
Invertébrés 82,000
Dans le RÈGNE MINÉRAL, on porte le nombre des terres à 9 espèces.
Celui des pierres communes, à 46 id.
Celui des pierres précieuses, à 48 id.
Celui des métaux, à 39 id.
Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude, que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les donnons-nous tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de curiosité.
FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES.
ONOMATOGRAPHIE.
I.
DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES.
Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et qui, à la vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les progrès de la civilisation, tels que les Osages, les Renards, les Sacs, les Yaméos et autres tribus, ces langues, disons-nous, offrent parfois des mots et surtout des noms-propres d'une construction fort surprenante soit à raison de leur longueur, soit sous le rapport d'une prononciation à laquelle les organes vocaux des Européens auraient beaucoup de peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou plutôt ces noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser avec celui de Monsieur Demstrgrfrwomldammfr. On peut compter sur l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe de ce nom. Mais comment le prononcer? Tirez tout le parti possible de votre instrument vocal[34], c'est-à-dire de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre langue tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière prompte, claire, facile et agréable à l'oreille, eris mihi magnus Apollo. Il est certain que dans les mots composés de peu de voyelles et de beaucoup de consonnes, la prononciation devient très-difficile, pour ne pas dire impossible, surtout dans le français, car la consonne n'est qu'un signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais; on ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre une voyelle; c'est ce qui fait que, dans la prononciation, le mot en question n'a que trois syllabes, quoique composé de vingt lettres[35]. En voilà suffisamment pour la partie philologique; passons à l'historique.
Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs de l'île Tahiti[36], et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle Kingatara-Oruruth, avec un européen, M. Charles Spooner, capitaine du baleinier américain l'Eric. Le portrait de cette jeune insulaire, alors âgée de seize ans, n'est pas moins agréable à connaître que le nom de Monsieur Demstrgrfrwomldammfr, son cher père. La taille élégante de cette belle n'a que six pieds de haut; son teint est couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien fendus. Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables; le jour de son mariage, elle excita l'admiration de tous les assistants par la vigueur et l'habileté qu'elle déploya, en traversant un bras de mer à la nage. Aussi son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était la seule digne de partager le hamac d'un marin tel que lui. La noce présidée par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est passée à merveille; tout y a été dans les convenances, dans la joie et les plaisirs[37]. On a fait des vœux pour que la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence au-delà du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent pendant le long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner et la charmante Miss Kingatara-Oruruth. Nous ignorons ce qui s'est passé dans le ménage depuis 1834; les annales maritimes ont oublié de nous en instruire.
Nous vivons dans le siècle des Mémoires; la presse, depuis une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes les couleurs, de toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle Cour, les assemblées nationales, les champs de bataille, la magistrature, le cabinet de l'homme de lettres, les coulisses du théâtre, le boudoir de la petite-maîtresse, le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de la police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son contingent aux entreprises de Mémoires, à ce nouveau genre de fabrique, qui s'est singulièrement multiplié, comme on sait, sous l'égide de la simplicité, de la bonne foi et de la vérité. Mais malgré l'immense quantité de tant de Mémoires si variés, il en est un, un seul, qui nous semble faire classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera pas beaucoup, à moins que la presse n'aille s'implanter et porter ses bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus que leurs forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves séparent encore du monde civilisé. L'ouvrage dont nous voulons parler est l'autobiographie d'un Sauvage, ce sont les Mémoires d'un chef indien qui sont publiés d'après sa propre rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique dans son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou enlever sa chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce sauvage prendre la plume d'oie, la tailler, la tremper dans l'eau noire et en tracer sur une surface blanche le récit de sa vie, c'est-à-dire de ses sensations, de ses passions, de ses aventures, et le tout raconté dans un style simple, vrai, naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui, un pareil ouvrage est une chose surprenante[38]. Il serait cependant difficile de suspecter l'authenticité de celui dont nous allons parler. Elle est garantie par l'attestation signée Antoine le Clère, interprète du Gouvernement pour les Renards et les Sacs (deux tribus indiennes.) Ce livre a paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais anglais, et mérite bien que nous en parlions en français vaille que vaille.
Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique de l'auteur, de ce héros sauvage, tient plus de la moitié du titre du volume. Ce chef indien de la tribu des Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit détruite et que lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle Maikamichikiakiak, charmant nom d'une prononciation aussi douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par Corbeau-Noir.
Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage de M. Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne source, (la Revue britannique de juin 1835, pp. 327-344). L'auteur de l'article (traduit du foreign Review), parlant du livre en question, dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre d'un sauvage; toute la pensée appartient à un indigène du continent américain. C'est le seul document écrit qui nous fasse partager les sentiments secrets de ces races inconnues. Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de race blanche n'eût deviné le génie de Corbeau-Noir. Voilà bien le héros des forêts primitives; il n'estime qu'une chose au monde, l'art de détruire son ennemi à peu de frais et en s'exposant à peu de dangers. Il ne profère jamais un mensonge, etc., etc.»
On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style de ce singulier narrateur. Nous allons le puiser dans le commencement de ses Mémoires. On l'appréciera encore mieux par son propre récit (quoique traduit) que par le jugement que vient d'en porter l'auteur de l'article précité. Nous dirons préalablement que Corbeau-Noir est né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui se jette dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu des Sacs dont il était devenu le chef, comme nous l'avons déjà dit. Voici comment il raconte les premiers exploits de sa jeunesse.
«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer. Je vis mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui arracher la peau du crâne; l'ardeur guerrière s'empara de moi; je m'élançai sur un autre ennemi, mon tomahawk l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et je rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit rien, mais il eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en 1796). Peu de lunes après, accompagné de sept autres jeunes gens de ma tribu, j'attaquai cent Osages, j'en tuai un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain j'attaquai toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes. Tous mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise imprudente. Il ne me resta que cinq combattants, et je remerciai le Grand Esprit de ce qu'il m'en restait un seul. Nous tuâmes un homme et un enfant. Les Osages nous rendirent la pareille et la guerre continua. A dix-neuf ans (en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me suivaient. La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent hommes en tout. Pour moi, je tuai cinq hommes et une femme; le Grand-Esprit le voulut......
«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon père, dans un combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à mort; mais j'eus le bonheur de voir tomber sous mon tomahawk celui qui l'avait tué. Je revins au village, je noircis mon visage avec la suie, je laissai croître ma chevelure et ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler soixante lunes sans prendre part à aucun combat......»
Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak ou Corbeau-Noir, suffit pour donner une idée assez juste de son caractère, de son courage, de sa piété filiale et de ses exploits. On trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche de la manière des héros d'Homère; c'est la nature dans sa rudesse primitive, soit pour les actions, soit pour l'expression.
Pour donner une idée moins incomplète du style des sauvages de l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter une pièce écrite récemment dans ces mêmes parages; c'est une adresse présentée en janvier (1840), au nouveau gouverneur-général du Canada, M. Poulett-Thomson, par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles était Corbeau-Noir. Cette pièce nous paraît plus empreinte du cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont rédigée.
«A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique anglaise.
«Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère[39] la Reine, qui réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton heureuse arrivée sur ces rivages.
»Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre sur laquelle les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs fermes.
»Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et heureux dans la jouissance de ses forêts, de ses lacs et de ses rivières.
»Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays, nos ancêtres le prirent par la main et lui donnèrent de la terre pour y établir son hamac. Depuis lors, l'homme blanc est toujours venu à flots sur nos rives, et aujourd'hui il est plus grand et plus puissant que nos enfants rouges.
»Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu[40] et les autres maux qui nous avaient été apportés, ont tué et ruiné des milliers de nos pères.
»Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit nous ont été prêchées par des ministres du Christ; nous avons ouvert nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé à nos vices, nous sommes bons chrétiens; nous avons des chapelles, des écoles, des maisons et des champs. Toutes ces choses réjouissent nos cœurs.
»Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de vivre sous la bonne et puissante protection de notre Grand'Mère la Reine, qui est l'amie de l'homme rouge.
»Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée de la générosité anglaise s'est étendue dans nos tribus, et que beaucoup de nos frères rouges qui vivent dans le territoire des Etats-Unis ont exprimé le désir de venir s'établir dans les terres de notre Grand'Mère la Reine.
»Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit très-haut, pour qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse bénir par les hommes blancs et les hommes rouges de ces pays, afin que nos enfants se lèvent après nous pour te bénir.
»Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de concert avec tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants. C'est tout ce que nous avons à dire.
Le 24 janvier 1840.
Signé, LES CHEFS des tribus, assemblés en Conseil.
Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression de sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont n'approcheront jamais les plus beaux discours académiques, rédigés en pareille occurrence.
L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions découvrir quelques particularités du genre de celles qui nous occupent. Dans les Sandwich, par exemple, on trouve encore des noms assez singuliers. Nous citerons, entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt d'Owhyhi, qui se nommait Pourahouaoukaikaïa; et celui d'une reine nommée Kaïkiraniariopouna, épouse de Ronoakoua, qui furent l'un et l'autre divinisés par les habitants de l'île. Ces insulaires ont conservé un hymne consacré à ces deux divinités, et que l'on chantait dans les grandes solennités. Comme cet hymne est un peu historique, nous allons le rapporter.
O RONOAKOUA.
1o «Ronoakoua de Hawaii, dans les temps anciens, habitait avec sa femme à Kéarakekoua.
2o »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son amour; un rocher escarpé était leur demeure.
3o »Un homme monta au sommet du rocher, et de là parla ainsi à l'épouse de Rono:
4o »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne le regarder; éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours.
5o »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa femme dans un mouvement de fureur.
6o »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un moraï (tombeau) son corps inanimé, et pleura long-temps sur elle.
7o »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut Hawaii, se battant contre tous les hommes qu'il rencontrait.
8o »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu fou? Et Rono répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à cause de mon grand amour.
9o »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort de sa bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire et vogua vers les mers lointaines.
10o »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je reviendrai dans les temps futurs sur une île flottante qui portera des cocotiers, des cochons et des chiens.»
C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors de son débarquement dans l'île d'Haouai (Owhihi), le 19 janvier 1779. On le reçut comme un Dieu, on en fit un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février suivant.
Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi de ces mêmes îles Sandwich porter un nom qui n'est pas aussi étendu que celui de Pourahouaoukaïkaïa, mais qui présente toujours les mêmes éléments de composition. Ce roi se nomme Kanikeaouoli.
Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent la permission d'établir un Journal dans ses Etats; voici la réponse gracieuse de Sa Majesté:
«Hololulée Ohaie.
»A M. Stephen Mackintosch,
»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous m'avez faite par votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à voir les ouvrages des autres pays et les choses qui sont nouvelles. Si j'étais dans ces pays, j'aimerais beaucoup à voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever des presses d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à vous ainsi qu'à Reynolds.
Le Roi des îles Sandwich, Signé, Kanikeaouoli.»
Des extraits de ce premier journal[41] sont parvenus dans le temps à Londres par un bâtiment arrivé de Sidney, qui apportait les journaux de cette colonie jusqu'au 13 août (1837) inclusivement.
Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus, est un habitant du pays, qui est riche, et qui sans doute est ministre du roi Kanikeaouoli; il a fait construire des maisons en remplacement des huttes, jusques alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de juin 1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec dix de ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires Anglais et vingt autres nouveaux chrétiens. La sœur de M. Kinan, qui se nomme Melle Miriamikekauluhoï, donna également, chez elle, dans une maison à deux étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les honneurs avec autant de grâce que de dignité.
Si l'on en croit le Journal de la Société de la Morale chrétienne, Paris, in-8o, no d'avril 1837, une imprimerie aurait été établie à Honolulu[42] long-temps avant que les Anglais n'eussent demandé au Roi la permission d'y publier une feuille publique. Voici ce que dit le journal français précité: «Il existe une imprimerie à Honolulu; on y imprime 28,000 feuilles par jour; et depuis huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien plus, on y a établi un Journal de la Morale chrétienne, imprimé d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se tire à 3,000. Le prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr. 42 c.)» Cela est très-beau, très-édifiant; reste à savoir si ces renseignements parvenus en France sont bien exacts; au reste nous n'avons parlé de ces différents objets qu'à l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna et Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous ne pouvions nous dispenser de mentionner dans notre recueil.
Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne, nous passons sur le continent dans cette partie de l'Inde où la civilisation très-ancienne n'en est pas moins barbare sous certains rapports, nous y trouverons encore des noms assez singuliers.
On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme inconcevable, croient faire une chose agréable à la Divinité en se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore le cadavre de leur époux. Depuis plus de trente ans, les Européens qui résident dans ces contrées, ont redoublé d'efforts pour détruire cet horrible usage, et ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné profondément dans le cœur humain et surtout dans le cœur de la femme, le sentiment religieux, même quand il est erroné et le plus opposé aux droits de la nature et de l'humanité. Cependant en 1831, une jeune Indienne, nommée la belle Sarouvangatamalla, veuve du Brame Ayarouxonkala, résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par M. Ducler, commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution, M. Auguste de Melay, gouverneur des établissements français dans l'Inde, pour engager sans doute les jeunes veuves indiennes à imiter un si bel exemple, fit une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler transmit à celle-ci l'arrêté du gouverneur; aussitôt la jeune dame s'empressa d'écrire à M. Ducler et de lui exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que ses sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur et pour le gouverneur général, ne finiraient qu'avec sa vie, et qu'elle aurait toujours pour eux les égards et l'affection d'une fille soumise et respectueuse.
Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que plusieurs habitants de l'Inde ont été condamnés à trois ans d'emprisonnement pour avoir engagé et aidé une jeune veuve indienne à partager le bûcher de son mari. Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept filles esclaves ont obtenu la permission de se jeter dans les flammes qui ont dévoré son corps.
Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse, que celle des Suttées ou sacrifices des veuves indiennes qui se brûlent sur le cadavre de leurs maris. Nous pourrons publier un jour le recueil des nombreuses et très-curieuses anecdotes que, depuis quarante ans, nous avons recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte à plus de 2000 ans.
II.
DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR.
Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots communs. C'est encore dans les pays lointains que nous allons en trouver d'une composition des plus bizarres; l'Amérique va nous en révéler un certain nombre dont la longueur et la prononciation paraîtront sans doute fort extraordinaires. La langue du Mexique surtout se fait remarquer sous ce rapport[43]; il n'y en a pas non plus dont les mots signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant: AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI.
On entend par ce mot la récompense que l'on donne à un messager qui porte un papier sur lequel est indiqué en caractères symboliques ou en peinture quelque nouvelle que l'on veut transmettre.
Dans la même langue, le mot un baiser s'écrit ainsi: TETENNAMIQUILITZLI; il est formé du verbe tennamiqui, embrasser, et de deux particules ajoutées.
Chez les Hurons, grand étonnement se rend par KIATONNETCHONTANTESCANYATI.
Les mots dents gâtées se rendent par: TESQUACHAHOUINDI;
Et dents laides par: TÉCHOUASCAHOUINI.
La guerre est exprimée par OUKIHOUANHAQUIEY;
Et viens-tu de la guerre? par OUKIHOUANHAQUIEY TONTACHÉ?
Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons le Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. Gabriel Sagard, récollet; Paris, 1632, in-8o de 72 pag., qui nous les a fournies.
Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, est d'une telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une bouteille pendant le temps que certaines personnes mettraient à le prononcer; il se rend dans cette langue par: ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE; ce qui signifie littéralement liqueur faite avec du jus de raisin fermenté. Le mot Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses composés, rendue en français, en compte 37[44].
Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, comme celle des Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles à prononcer du moins à leur manière; ils parlent en retirant leur respiration, c'est-à-dire en aspirant, et ne font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer moins de huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés par eux semblent n'en avoir que trois ou quatre au plus. Par exemple, le nombre trois se rend chez eux par le mot Paetarrarorincouroac, dont à peine ils font quatre syllabes dans la prononciation, passant rapidement et sourdement sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité le nombre trois en usage chez ces Yaméos; heureusement pour ceux qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique ne va pas au-delà.
En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans l'expression des nombres.
Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre seize se rend par MITASSOUACHININGOUTOUASSOU, littéralement dix et six.
Pour le nombre vingt-six, ils disent NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU;
Puis pour trente-six: NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU[45].
Le mot France s'exprime ainsi: Mittigouchiouekendalakiank; littéralement des Français pays.
Le mot anglais se rend par OUATSAKAMIKDACHIRINI.
Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.
Par exemple, le mot respirer se dit ANASATOCHIMACPA;
Et le mot vieillir, UTTOKARSUANGOPOCH.
On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension dans le petit dictionnaire groenlandais qui est à la suite d'une Relation ou Histoire naturelle de l'Islande, du Groenland et du détroit de Davis, trad. de l'allemand d'Anderson, (Par Rousselot de Surgy). Paris, 1750, 2 vol. in-12.
III.
DE LA LANGUE MARIANNAISE.
Quittons un moment ces longs mots que nous regardons comme attribut de ces peuples sauvages, pour nous occuper, en passant, de la langue d'un peuple encore également éloigné de notre civilisation, langue dont la fécondité en certaines expressions est aussi une espèce de singularité. Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des Larrons.
Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce et assez facile; mais on connaît peu d'autres langues qui soient plus abondantes, plus fécondes en mots propres à exprimer toutes les modifications d'un seul et même objet. Prenons pour exemple le mot Coco, fruit du Cocotier, arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront ce fruit dans toutes les circonstances, formes et états par lesquels il passe pendant toute la durée de son existence. Ainsi:
Nidjouk ou NIOU signifie à la fois cocotier, l'arbre, ou coco, le fruit.
Faha, c'est le coco sur le point de germer.
Tehéhok, le coco qui commence à germer.
Haïgoui, le coco dont les feuilles commencent à pousser.
Aplouk, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui n'a pas encore de crême.
Manha, le coco tendre et doux.
Dadik, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement le degré de maturité.
Masson, coco d'une maturité plus avancée que le manha, sans être cependant tout-à-fait mûr.
Kanouon, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa première enveloppe.
Matopang, coco tendre et mou comme le manha, mais dont le lait n'est pas doux.
Gafo, coco entièrement mûr.
Pountan, coco mûr et qui commence à sécher sur l'arbre.
Nagao, coco entièrement desséché.
Bangbang, coco dont la crême s'est réduite en pulpe solide.
Boubouloung, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore à l'arbre.
Tchaoutchaou, coco sec, dans lequel on entend du bruit quand on l'agite.
Boulén, coco pourri intérieurement.
Tchouhout, petit Coco.
Baba, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de ses feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.
Etc. etc. etc.
Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous le rapport de l'utilité, nous le trouverons encore plus riche en ressources pour les usages ordinaires de la vie dans les contrées arides où il croît, qu'il ne l'est, dans la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses modifications. C'est ce que nous allons prouver par un petit épisode emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le Journal de la Morale chrétienne.
«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel brûlant, où la fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où l'on ne trouve qu'à des distances considérables quelques habitations où l'on puisse goûter un repos que la fatigue rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre voyageur aperçoit une cabane entourée de quelques arbres au tronc droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de feuilles très-grandes, dont les unes relevées et les autres pendantes avaient un aspect agréable; rien d'ailleurs autour de cette cabane n'annonçait un terrain cultivé. A cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit hospitalier. Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette qui le rafraîchit.
»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien l'invita à partager son repas: il servit divers mets contenus dans une vaisselle brune, luisante et polie; il servit aussi du vin d'une saveur extrêmement agréable. Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des confitures succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.
»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, dans ce pays désert, vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, répondit-il. L'eau que je vous ai offerte à votre arrivée, est tirée du fruit avant qu'il ne soit mûr, et il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois ou quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit de sa maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est celui de cette amande. Ce chou si délicat est le sommet d'un cocotier; mais on ne se donne pas souvent ce régal, parce que le cocotier dont on a ainsi coupé le chou meurt bientôt après. Le vin dont vous êtes si content, est aussi fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on recueille dans des vases et qui est connue sous le nom de vin de palmier. Exposée au soleil, elle s'aigrit et donne du vinaigre. Par la distillation, on en obtient cette bonne eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc m'a encore fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec l'amande; enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui nous servent à table, ont été fabriqués avec la coque des noix de cocos. Ce n'est pas tout: mon habitation elle-même, je la dois tout entière à ces arbres précieux; leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, elles me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces vêtements qui me couvrent sont tissus avec les filaments de ces feuilles; ces nattes qui me servent à tant d'usages différents, en proviennent aussi. Les tamis que voilà, je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où sort le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore des voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe la noix, est bien préférable à l'étoupe pour calfater les vaisseaux; elle pourrit moins vite, et se renfle en s'imbibant d'eau. On en fait aussi de la ficelle, des câbles et toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et qui brûle dans ma lampe, s'obtient, par expression, de l'amande fraîche.
»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment ce pauvre Indien trouvait dans le cocotier, sa seule possession, tout ce qui lui était nécessaire pour se nourrir, s'abriter et pourvoir à tous ses besoins. Comme il se disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais écrire à un ami que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère, de mon message?—Très volontiers, et sera-ce encore le cocotier qui vous fournira ce qu'il vous faut?—Oui sans doute, reprit l'Indien; avec la sciure des branches je fais cette encre, et avec les feuilles je fais ce papier.»
On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire une réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, dont la main paternelle a doté de cet arbre des pays que la chaleur et la stérilité rendraient inhabitables sans un pareil bienfait.
Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après la nomenclature des modifications du coco, rapportée ci-dessus, qu'il est peu d'autres langues qui pourraient faire preuve d'une plus grande abondance; cependant M. Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les Sioux, les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes ressources pour exprimer par un mot des idées très-complexes. Chez le peuple Thiroki, par exemple, peuple assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes différents qui signifient je lave. Ainsi l'un exprimera: je me lave dans un fleuve; l'autre: je me lave la tête; un troisième: je me lave le visage; un quatrième: je lave le visage d'un autre; ou bien, je lave mes mains; je lave les mains d'un autre; je lave mes habits; je lave un vase; je lave un enfant; je lave de la viande, etc. Une altération quelquefois assez légère dans la forme du mot exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au fond, ajoute judicieusement M. Ampère, cette richesse apparente est pauvreté. Rien n'est plus contraire à la netteté du discours qu'une telle exubérance de formes complexes. Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse que cette synthèse obligée....» (Voy. Histoire littéraire de la France, par J. J. Ampère).
Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, peut encore s'appliquer, et même davantage, à la langue arabe, car on prétend qu'elle a mille mots pour exprimer une ÉPÉE, deux cents pour l'expression SERPENT, quatre-vingts pour MIEL, etc., etc., etc. L'islandais a, dit-on, une semblable fécondité, que, d'après les observations précédentes, nous nous garderons certes bien d'appeler richesse.
A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom propre que les journaux nous ont révélé dernièrement; quoique composé, il a droit d'être enregistré dans notre onomatographie; c'est le nom du prince Sidi-Ahmet-ben-Mohamed-ben-el-Hadji-Bouzio-el-Mograni, petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment Calife de la Medjana, en Algérie. (Journaux du 10 nov. 1838.)
Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom, porté par un insulaire du grand Océan; cet insulaire est le Sultan de Djoujocarta dans l'île de Java. Les journaux du 12 septembre 1839 annoncent que «S. M. le Roi de Hollande vient de nommer commandeur de l'Ordre du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta (sic), dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle Hamankoeboewonosenopaitingalgongabgurrachmansaydinpanotagomode, Vme du nom.» Ce nom-propre ne renferme que soixante-deux lettres formant vingt-quatre syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O n'exigera jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre pour être écrit correctement.
Nous finirons cet article par une petite remarque qui, sans y être identique, peut trouver place ici: c'est que les hommes n'ont pas seuls le droit d'avoir des noms d'une certaine étendue; les fleurs ont parfois le même privilège. M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique nommée l'Aristolochiocordiflora; elle présente un diamètre de seize pouces.
Si une autre fleur du même continent, la Raflesia, cède en longueur nominale à l'Aristolochiocordiflora, elle l'emporte sur elle par l'étendue de son diamètre, car il est de trois pieds. Un joli bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait point mal sur le sein de madame Badebec, femme de Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.
IV.
DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, A VIENNE EN AUTRICHE.
Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du grand Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs mots de leurs habitants, quelques expressions européennes également remarquables par leur étendue. Nous avons dit dans une note précédente, empruntée à Malte-Brun, que les mots composés sont assez multipliés dans les langues grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, et pour une autre raison très-péremptoire, laissons de côté l'antique sanskrit; et contentons-nous de rapporter un échantillon de noms qualificatifs, puisé dans la langue allemande. Un almanach va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour de Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, joints aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots d'une certaine dimension; par exemple, les qualités dont se chamarre le second ramoneur des cheminées de la Cour, sont ainsi exprimées: Kaiserlich-Koeniglich-Hofrauchfangskehrmeisteradjunct.
Le contrôleur des magasins de suif de Vienne étale ainsi sa qualité: Stadt-Wien-Unschlitt-Handlungs-Amts-Manipulant, Gegensperrfuhrer und Oberschmalzmeister.
Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la fin de la préface de son Répertoire de Littérature ancienne, Paris, 1808, in-8o, a donné, disons-nous, plusieurs autres de ces titres, auxquels il prétend que les Allemands attachent une très-grande importance. En France, c'est différent; les ramoneurs, les tailleurs, les cordonniers de la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et s'ils y paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que ceux de messieurs les Autrichiens.
Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois emploient des mots assez singuliers pour annoncer et vanter la marchandise due à leur génie industriel; par exemple, un habile coutelier parisien, fabricant de rasoirs, vient de faire part au public, de ces sortes de produits de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile dénomination de rasoirs THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES; ce qui signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés d'un hygromètre et d'un thermomètre; et voici comment l'auteur motive la nécessité et les avantages de son invention. La barbe devenant douce ou rude, facile ou rebelle suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid, il est bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus promptement l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, perchés sur l'appareil pogonologique; découverte ingénieuse, et très-importante surtout pour les gens du peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et marchand coutelier parisien du XVIIIe siècle, s'il eût pu consigner une telle invention dans son traité de Pogonotomie, ou l'art d'apprendre à se raser soi-même. Paris, Dufour, 1769, in-12! Il l'eût placée à côté de celle de son rasoir à rabot, que lui-même a imaginé, et qui a eu un succès prodigieux; car, depuis 1769, comme chacun sait, tout le monde se sert du rasoir à rabot de M. Perret. Le savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des rasoirs thermohygrométrométriques, dans sa Pogonologie, ou Histoire philosophique de la barbe. Constantinople et Paris, Lejay, 1786, in-12. L'érudition de l'auteur, car il en avait beaucoup, se fût certainement complue à faire ressortir les avantages et l'utilité de cette découverte.
V.
DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.
Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage d'une aussi haute importance que celui-ci, nous allons dire quelque chose de certains noms et mots de fantaisie créés d'une manière singulière et originale, chez les anciens et chez les modernes, par des écrivains en belle humeur. Ce sont de ces petits efforts de grand génie dont une curiosité enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, qui ne sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe du nom de Thesaurochrysonicochrysidès, et un général, de celui de Bombomachidès-Cluninstaridysarchidès. C'est sans doute pour exciter le gros rire des fils de Quirinus, qui ne riaient pas beaucoup, que le comique romain a imaginé de pareils noms. Térence n'avait pas recours à de semblables moyens, quoique son Heautontimorumenos fût déjà d'une certaine étendue.
Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé du sculpteur Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, en lui appliquant le sobriquet de Mességydorpochestès, qui signifie tout simplement, goinfre insatiable qui ne fait que se remplir et se vider.
Tertullien a donné à Hercule le surnom de Scytalosagittipelliger, pour embrasser dans un seul mot tous les attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la massue, la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il portait ordinairement.
On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la pâque le 14 mai, le nom de Tessarescædécatites. Ce mot, qui n'exprime que le nombre, le cède en longueur au suivant, du même genre, et sous lequel on désigne le nom de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres: Tessaracontadyogrammatum.
Passons aux modernes:
Le facétieux auteur des Bigarrures, Estienne Tabourot de Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel il a affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse ces messieurs sous plusieurs désignations: c'est son Cacasanga Reystrosuyssolansquenetorum per magistrum J.-B. Lichiardum recatholicatum spaliporcinum poetam, cum responso per Joan. Cransfeltum germanum; Paris, 1558, in-12. L'ouvrage entier est de Tabourot: il a encore paru sous le titre de La Macaronée de S. D. T. (Stephanus Taborotius divionensis) imprimée à Lyon par Jacques Faure, 1550, (1588) in-8o. Lamonnoye fait observer que la date de 1550 est supposée, puisque Tabourot n'avait alors que trois ans. Elle doit être 1588.
Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde que barbare, qui fait partie d'un vieux dicton inséré dans les Illustres Proverbes (de Fleury de Bellingen), Paris, 1655, in-12. Ce mot injurieux est ainsi conçu: Traiflagoulamen; et le déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans ces quatre mots: franc normand, vrai traiflagoulamen. Voulez-vous savoir ce que signifie le mot en question? décomposez-le: trai est la première syllabe du mot traître; fla, la première du mot flatteur; goula signifie goulu, gourmand; et men veut dire menteur. Il n'a pas fallu un grand effort de génie pour établir une telle absurdité. La justice, la vérité et le bon sens lui préféreront toujours la citation suivante extraite d'une Revue anglaise moderne: «Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple le plus brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands ont formé l'aristocratie européenne, et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui cherchent à descendre d'une race aussi illustre.» Continuons la série de nos noms et mots bizarres.
Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le titre d'un petit bouquin du XVIIe siècle, du genre des Tabarin et des Bruscambille, et qui fait partie de la riche bibliothèque du savant M. Leber, no 2485 de son très-curieux catalogue. Ce volume est intitulé: «Extrait des poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie de Braquemart, et le prologue INCOMPODROPHOBILIQUE servant de forteresse à l'ARTIFICANDIVINANCIEL de Braquemart;.... par le docteur des Mouschiliencantamierliorodificques, Paris, Jacques Dugast, 1634, in-8o.» Ce volume, dit M. Leber, a pour frontispice le portrait en pied de l'auteur, et au verso un rébus non moins singulier que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.
Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom de l'enchanteur Parafaragaramus, que l'un des continuateurs de Cervantes a introduit dans sa Suite aux aventures de l'illustre chevalier de la Manche; Francfort, 1750, 6 vol. pet. in-12, jolie édition.
Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur Jean Bedé, Angevin, avocat et fougueux calviniste, qui, dans une diatribe de sa façon, intitulée la Messe en françois expliquée; Genève, 1610, in-8o, a cru foudroyer cette institution divine en l'appelant avec autant de goût que de génie, Artonecrolipsaniconolatrie; ce qui signifie à peu près, idolâtrie de pain, de morts, de reliques et d'images; charmante expression marquée au coin de la tolérance de la piété et de l'urbanité; ce qui ne nous empêchera cependant pas d'assister, à notre ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir les mânes irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible artonecrolipsaniconolâtre.
Que dirons-nous des beaux noms d'Alethinosgraphe-de-Clearétimalée, et de Graphexechon-de-Pistrariste, qui se lisent au bas du frontispice de la première édition des Mémoires de Maximilien de Sully, composés par ce duc et imprimés sous ses yeux dans son château de Sully (en Orléanais), sous la rubrique d'Amstelredam[46]. Nous dirons que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc ont grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de leur maître; car Alethinosgraphe-de-Cléarétimalée signifie à peu près: véridique écrivain qui aime la gloire que procurent la vertu et l'étude; et Graphexechon-de-Pistariste peut se rendre par excellent écrivain plein de loyauté et de bravoure. Ces louanges sont un peu emphatiques, mais du moins elles sont assez bien méritées.
Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement surpris Paris, la France et l'Europe, en se cachant sous le précieux nom de Bicomonolofalati, dans la publication de ses charmants Colifichets poétiques; à la Chine (Paris), 1741, in-12? L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à Pékin ou à Kanton.
Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique titre: Misophilanthropopanutopies, Paris, 1833, in-18. C'est dommage que ce monument philosophique ne compte que 251 pages, ce qui contraste avec le déploiement de son pompeux péristyle.
Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans le genre de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt il présidait en 1750 aux agréments d'une fête que Mme de Meulan donnait à son château d'Estioles; l'idée lui vint de terminer cette fête par une parade de sa composition, qu'il fit annoncer dans l'affiche suivante: «La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller Apollon lui-même, avec un succès prodigieux, fera l'ouverture de son théâtre, le lundi 7 septembre 1750, par la première représentation de Gilles, chirurgien anglais, comédie parade en un acte, de M. Westicpetzeerdenstafflitlefgraffltte, Baronnet de la Grande-Bretagne et de l'université de Cambridge, etc.»
Mme de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé avec son admirable recette anticolérique, basée sur le mot Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore.
Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres[47] a beaucoup travaillé pour l'instruction des jeunes personnes du grand monde. Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques[48], Mme de Genlis a consigné le joli petit mot en question comme spécifique infaillible pour guérir les penchants à la colère; mais ce mot doit accompagner un talisman qui est également de la composition de ladite dame. Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman et du mot. L'auteur le recommande en ces termes à une jeune dame qui vient la consulter sur ses velléités colériques: «Aussitôt que vous sentirez la tentation de vous fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe[49], et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là, seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois posément ce mot, Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore. Ensuite vous retirerez le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement calmée.» Inappréciable recette, d'une exécution prompte, facile et qui sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie tout appareillée du cerveau de Mme de Genlis pour l'instruction et l'édification des petites demoiselles et des jeunes grandes dames.
M. Charles Nodier, dans son intéressant Examen critique des Dictionnaires de la langue française; Paris, 1829, in-8o, a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le sien, le mot INCONSTITUTIONNALITÉ; nous allons rapporter l'article où il plaisante M. Boiste sur la longueur de ce mot et où il en cite d'autres d'une structure hétéroclite, vraiment rabelaisienne; et en effet ils sont du Curé de Meudon.
«Inconstitutionnalité, dit-il, et pourquoi pas Transsubstantiationnalité qui a l'avantage de faire à lui seul un vers de dix syllabes?—Inconstitutionnalité est un mot de circonstance; ce n'est pas un mot français.—Ne croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on avait Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé l'œil, et qui était en outre esperruquancluzelubelouzerirelu du talon[50]?»
Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort plaisante et fort piquante, sous le titre de Recherches sur les causes de l'inflammation du Bomborax, chez les femmes adultes, et Considérations sur la puissance du traitement homœopathique pour détruire cette maladie, etc. Trad. de l'allemand par Kleingorloffenbach de *** et dédié au savant Molenfretz, docteur et professeur de stercologie à l'université de Neuwied. In-8o de 16 p., fig.[51].—Nous trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur homœopathe essaya de donner à la malade un grain de noix vomique à la décillionième dilution, combiné avec un scrupule de brugine et d'amphigène, qu'on n'avait encore osé administrer que dans les maladies bléphariques et dans les cas d'INCROCORNISTIFICULIBILISATION instantanée. L'auteur finit par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle doctrine, et il espère que la chirurgie se soumettra bientôt aux règles sublimes de l'homœopathie, et traitera une jambe cassée, une côte rompue, un œil crevé, d'après le grand principe: similia similibus curantur[52].
VI.
HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION LILIPUTIENNE.
Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots d'une longueur à perdre haleine, il n'est pas surprenant que notre plume émoussée se refuse à continuer leur enregistrement. Eh bien! pour la reposer, affilons-lui le bec, trempons-la dans une encre plus légère, et mettons-lui des lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond elle ne puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course à petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra récréer ou ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits que nous avons à raconter puissent rivaliser avec les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, de Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de commun avec ces Messieurs: ils avaient les coudées franches; et nous, nous avons les ceps aux pieds. Nous faisons donc l'humble aveu que rien n'est plus nul que notre historiette quant au fond, et rien de plus sot quant à la diction; mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume entièrement composé de petites paillettes, toutes de la même dimension. Voyons.
Mon cher,
C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son nom, mais c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais bien, a pour le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; il est très bien fait, a le teint frais, les yeux bleus et le front haut. Hier donc, je l'ai vu dans la cour qui n'est pas très loin de son lit de camp, où il dort le jour et non la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et ses tours, dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant il est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. Par ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, il nous a fait voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, et que si, un jour, on le voit dans un camp sur le bord de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers Kent, rien ne lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix ans ce que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, sans coups de feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont on se sert en tel cas.
Quand le fort est à bas, je sors de la cour: vient à moi un grand, brun, sec, à l'œil vif, du nom de Roch le Franc. Il me fait part d'un fait qui lui tient au cœur, et que je vous rends tel qu'il me l'a dit: «Un jour, je vis sous un tas de vieux fers, me dit-il, un grand dard de bois d'if, à six rangs de clous d'or, et dont le fer est très fin. Je le vois, je le tiens, il me plaît, on m'en fait don, je le prends, et puis je m'en sers quand je vais seul soit au bois, soit aux champs, mon cor au cou, et mon pain dans mon sac. Bien m'en a pris deux ou trois fois. Un jour, il m'a fait grand bien, car sans lui un gros loup, les yeux en feu, le nez en l'air, eût pu.... Oui, il m'eût mis tout en sang, et qui sait si, plus fort que moi, il ne m'eût pas mis à mort.
»Tel est le fait tout au long:
»Le jour que j'ai dit, je fus au bout du pont qui est fort long; c'est, on le sait, ce grand pont qui est peu loin du bourg de Saint... Saint... oui, de Saint Cloud. Par le temps sec et le grand chaud qu'il a fait tout le jour, je me suis mis nu dans l'eau et j'ai pris un bain tout près d'un pré plus plein de joncs verds que de bon foin. Je n'y fus pas le temps d'un clin d'œil, que je vois non loin de moi, un grand loup tout gris, vers le bord du bois. Il ne me fait pas peur. Je sors de l'eau, et, crac, d'un tour de main, je me vêts, et je cours à lui à grands pas, mon dard à la main et mon cor au cou. Je n'eus pas dit d'un ton de voix, clair et très haut: Au loup, au loup! et joint le son de mon cor à ces mots, que mon loup me voit, fuit et se met dans les blés. La peur qu'il a fait qu'il ne voit pas un gros tronc, à fleur du sol, qui le fait choir au fond d'un grand trou. Quand je le vois à bas au fond de ce trou: Tant mieux, dis-je à part moi, je le tiens. Je mets mes gants à mes deux mains de peur de ses dents, puis je fonds sur lui, et je le prends par le cou, par le poil, par les reins, par tous les bouts; et, tout grand, tout gros, tout fort qu'il est, je le tiens sur le sol, puis du bras droit, d'un seul coup de mon dard qui va droit au cœur, je le mets sur le champ à mort.
»Quand je vois qu'il est mort et bien mort, je le prends, je sors du trou, je le mets sur mon dos, je vais au bourg, et je le fais voir à tous ceux qui sont là. Le bruit en court dans tous les lieux qui ne sont pas loin du dit bourg, et l'on vient pour le voir: Tiens, dit-on, c'est un loup qu'il a pris sans vert et mis à bas; oui, c'est bien un loup! Puis tous en chœur: Bien, très-bien! et l'on me met dans la main des sous, des dix sous, des vingt sous; et dans mon sac, du lard, du bœuf, du veau, du sel, du pain bis, du pain blanc et un broc de vin. Ce qui fait voir que j'ai fait un beau coup et de plus un bel et bon gain, tant on est sûr qu'un loup de moins sur le sol d'un bourg fait plus de bien, qu'un rat de plus dans un champ de bled n'y fait de mal.
»Mais les gens qui dans ces lieux, ont soin des bois, des daims et des cerfs du Roi, m'ont fait un tour qui n'est pas bien, un vrai tour de chien. Ils ont mis un des leurs au guet dans l'un des coins du bois, pour voir si c'est bien un loup que j'ai pris, ou si ce n'est pas un cerf ou un daim. L'un d'eux, un vrai gueux, qui ne voit pas trop clair, car il n'a qu'un œil, ne croit-il pas que c'est un daim? et il me dit d'un ton dur: Qu'as-tu-là? je crois que c'est un daim.—Un daim! es-tu fou? Tu ne vois pas que c'est un loup?—Non, je te dis; c'est un daim; rends-le, ou je te....—Mais, sot que tu es, vois donc ses yeux, son nez, son poil; tout est d'un loup, et point du tout d'un daim.—Ça n'est pas vrai; je te dis que c'est un daim: je n'ai qu'un œil, mais il est bon.
»Moi, qui suis franc et de nom et de fait, et de plus fort doux, je fais voir, sans bruit, à tous ceux qui sont près du bois, que ce qu'il dit est faux; que c'est un loup et que ce n'est pas plus un daim qu'un rat ou un cerf. Je le lui mets sous les yeux, sous la main; il le voit, il le prend, il le tient, je crois qu'il se rend et que tout est à sa fin. Point du tout, ce vrai gueux, plus sec, plus vif, plus prompt qu'un vieux coq, me prend par le bras; puis, pan! d'un grand coup de poing, il me rompt six dents et me met tout en sang. Moi, qui ne suis pas mou, je prends mon cœur de lion, je mets à bas mon cor et mon dard, puis à coups de pied, à coups de poing, je chois sur mon fou, je le tiens par les mains, je lui tords les doigts, les bras, le cou, je lui mords si fort le nez qu'il en sort plus de sang que d'un bœuf qu'on met à mort. S'il ne sent pas ses torts, il sent fort bien les coups et fait à son tour plus fort que n'a fui le loup. Dans sa peur, il fait de grands cris, et se plaint à tous ceux qu'il voit, de ce qu'il a eu plus de cent coups sur son bon œil, sur le dos, sur les reins, bref sur tout le corps. On en rit, puis on lui dit: C'est bien fait, tant pis pour toi; tu n'as que ce qui t'est bien dû. Tu prends un loup pour un daim; mais, sot que tu es, ne sais-tu pas qu'un daim a un bois au front et que le loup n'en a pas; puis pour çà, tu bats les gens! tu as eu ton tour; oui, c'est bien fait et très bien fait.
«Quand ce fou voit que nul ne le plaint, et que tous les torts sont de lui, il se rend au bourg, seul, d'un pas lent et peu sûr; il y prend deux grands brocs d'un bon vin blanc, clair, vif et fort; il les boit à longs traits, puis se met au lit et y dort en vrai porc. Est-il vif, est-il mort? c'est ce que je ne sais pas; onc ne l'ai vu.»
J'en suis à la fin; bon soir, mon cher; j'ai mis sous tes yeux le fait de mon duc, de mon loup, de mon fou; c'est, je crois, tout ce que tu veux de moi.
Je suis tout à toi, Jean-Pic-Roch-Luc-Paul Synallagmatimonosyllabobiographus.
VII.
DE LA FATALITÉ ATTACHÉE A CERTAINS PERSONNAGES DONT LES NOMS COMMENCENT ET FINISSENT PAR LA MÊME LETTRE.
L'histoire offre quelquefois de singuliers rapprochements; celui qui fait l'objet de cet article est du nombre. On a remarqué que la plupart des personnages vraiment historiques, dont le nom commence et finit par la même lettre, ont eu une existence malheureuse et souvent une fin tragique. Voici une petite série chronologique de quelques-uns de ces noms que nous avons réunis comme preuve de cette observation.
AVANT JÉSUS-CHRIST.
Vers l'an 1670, Sémiramis, Assyrienne, après un règne de quarante-deux ans, rempli de merveilles plus fabuleuses qu'historiques, est tuée, dit-on, par son fils Ninyas, dans le tombeau de Ninus son mari. D'autres prétendent qu'un beau jour elle se déroba à la vue des hommes dans l'espoir de jouir bientôt des honneurs divins; et qu'en effet, après sa mort, elle fut honorée comme une divinité, sous la forme d'une colombe. Dans ce dernier cas, elle aurait moins de droit à figurer dans notre liste.
L'an 626, Saracus, roi de Ninive, est tué au siége de cette ville attaquée par les troupes réunies de Cyaxare, roi des Mèdes, et de Nabopolassar, roi de Babylone. C'est ce même Nabopolassar qui, général des armées de Saracus, alors roi d'Assyrie, en 648, s'était révolté contre lui, et emparé de la partie de l'empire assyrien dont Babylone était la capitale et sur laquelle il a régné 21 ans. Il faut dire que Saracus, successeur de Saosduchin (le Nabuchodonosor de l'Ecriture Sainte), s'était rendu méprisable aux yeux de ses sujets par sa mollesse et le peu de soin qu'il prenait de son empire.
En 524, Smerdis, fils cadet de Cyrus, roi de Perse, fut tué par ordre de Cambyse, son frère aîné, qui occupait le trône après Cyrus. Prexaspe, favori du Roi, fut chargé de cet assassinat. Cambyse survécut très-peu de temps à ce crime, car il mourut en 523 d'une blessure qu'il se fit à la cuisse avec son épée en montant à cheval[53]. Il laissa la réputation d'un tyran furieux; il avait tué, d'un coup de pied dans le ventre, Méroé sa sœur, devenue sa femme et qui était enceinte.
Aussitôt après l'assassinat de Smerdis, parut un faussaire, qui, ressemblant au défunt, prit son nom, trompa le peuple, et s'empara de l'autorité, pendant que Cambyse était encore en Egypte. Celui-ci pressa son retour pour punir l'usurpateur, mais il mourut dans l'intervalle. Le faux Smerdis n'y gagna pas beaucoup; car ayant été reconnu par Phédime, fille d'Otane, pour un mage (à ses oreilles coupées), il fut massacré par sept seigneurs de sa Cour dans le huitième mois de son usurpation.
Vers 479, Scopas, célèbre athlète grec, avait été vainqueur au pugilat; il fit marché avec le poète Simonide pour que celui-ci célébrât cette victoire dans une pièce de vers. La pièce terminée, Scopas ne voulut plus payer que la moitié du prix convenu, et renvoya pour l'autre moitié aux Tyndarides, c'est-à-dire à Castor et Pollux, qui, ayant été mentionnés dans la pièce, devaient, selon lui, leur portion du prix. Cette insigne mauvaise foi reçut, dit-on, bientôt sa récompense. L'athlète donna un grand festin auquel assistait Simonide. Comme on était à table, un esclave vint avertir le poète que deux hommes couverts de poussière le demandaient à la porte. Simonide sort, et à peine est-il hors de la chambre, que le plafond s'écroule, et ensevelit sous ses décombres Scopas et tous les convives. On ne faisait aucun doute en Grèce que les deux voyageurs ne fussent Castor et Pollux. Aussi le surnom de favori des Dieux resta à Simonide.
L'an 285, Seleucus, l'un des successeurs d'Alexandre, et premier roi de Séleucie, fut tué d'un coup de poignard que Ceraunus, qui l'accompagnait, lui donna dans le dos. Il était âgé de 63 ans et en avait régné 32.
En 225, Seleucus II, dit Callinicus, roi de Séleucie, mourut prisonnier d'Arsace, par suite d'une chute de cheval, après 21 ans de règne.
En 223, Seleucus III, dit Ceraunus, fils du précédent, troisième roi de Séleucie, fut empoisonné par ses premiers officiers, dans la troisième année de son règne.
En 196, Scopas, d'abord général des Etoliens, puis des troupes de Ptolémée-Epiphane, roi d'Egypte, conspira contre ce prince et fut condamné au dernier supplice avec tous ses complices.
En 176, Seleucus IV, dit Philopator, mourut aussi empoisonné par Héliodore, après avoir régné onze ans.
En 93, Seleucus, dit Nicator, également roi de Séleucie, meurt à Mopsueste, ville de Cilicie. Il fut brûlé dans sa maison par les habitants soulevés contre lui. Son règne a été de peu de durée, sept mois en tout.
En 71, Spartacus, gladiateur, puis célèbre par les victoires qu'il remporta sur les Romains dans la guerre des esclaves révoltés qu'il commandait, finit par succomber à la bataille du Silare où il tomba percé de coups sur un monceau d'ennemis qu'il avait immolés. Avant le combat, il avait tué son cheval à la tête de l'armée, disant que s'il était vainqueur il ne manquerait pas de chevaux, et que s'il était vaincu il n'en avait pas besoin. Il s'était rendu très-redoutable aux Romains par les victoires qu'il avait d'abord remportées sur les deux préteurs Vatinius Glaber et P. Valerius, et ensuite sur les deux consuls Gellius et Lentulus; mais Crassus qui, dans le principe, désespérait de le vaincre, parvint enfin à gagner sur les bords du Silare une victoire qui mit fin aux jours de Spartacus et à la guerre des esclaves. Ce chef de révoltés était doué d'un grand courage, mais à l'héroïsme il joignait la férocité.
En 55, Seleucus, surnommé Cybiosactes, fils d'Antiochus Eusèbe et de Cléopâtre-Séléné, fut le dernier prince de la race des Séleucides; ayant accepté la couronne d'Egypte et la main de Cléopâtre, il fut étranglé par ordre de cette princesse, à cause de ses inclinations basses et de son excessive passion pour l'argent. C'est lui qui s'empressa de faire mettre le corps d'Alexandre dans un cercueil de verre, pour se saisir de celui d'or massif où il avait reposé jusqu'alors.
En 52, Mort de Scaurus, si connu par le luxe incroyable des jeux qu'étant édile, il donna au peuple romain. Il a eu une vie assez orageuse; accusé de concussion et de vexations, il fut défendu par Cicéron dans une des causes les plus éclatantes qu'ait plaidées cet orateur; aussi Scaurus fut-il absous quoiqu'il ne le méritât guère; mais par la suite, accusé de brigues, il succomba et fut condamné, l'an 700 de R., sans que personne voulût s'intéresser pour lui. Il était fils de M. Emilius Scaurus, prince du sénat.
En 43, Seius (Cnæus), sénateur romain, fut mis à mort par l'ordre de Marc-Antoine.
Ce Romain laissa dans sa succession un superbe cheval qui était d'une force et d'une beauté si extraordinaires qu'on le disait de la race des fameux chevaux de Diomède, qui furent tués par Hercule; mais une singulière fatalité fut attachée à sa possession: tous ceux à qui il a appartenu, depuis Seius, sont morts également de mort tragique: Dolabella, qui l'eut après Seius, fut tué dans les guerres civiles; Cassius, à qui il passa ensuite, se fit ôter la vie par un esclave; et Marc-Antoine, son dernier possesseur, se tua après la bataille d'Actium; aussi par la suite le nom de ce cheval, equus Seianus, passa en proverbe pour désigner ceux qui étaient en butte aux coups de la fortune et qui finissaient malheureusement: «Il a, disait-on, le cheval de Seius.»
DEPUIS JÉSUS-CHRIST.
L'an 31, Sejanus (Ælius), ministre et favori de Tibère, est étranglé par ordre de son maître.
En 43, Abia, roi d'Arabie, étant entré dans une conspiration contre Izate, roi d'Adiabène, se tue au moment où l'on allait le faire prisonnier.
En 68, Néron (L. Domitius), ce monstre couronné, souillé de tous les vices et de tous les crimes, se poignarde pour échapper au supplice de la roche Tarpéienne.
En 79, Sabinus, prince gaulois, caché si long-temps dans les environs de Langres, nourri par les soins de sa digne Eponine, au fond d'une caverne, est condamné à mort et exécuté par ordre de Vespasien, pour s'être fait proclamer César par ses soldats, neuf ans auparavant, dans le moment que Vespasien venait d'être salué empereur.
En 211, Septimius Severus, empereur, cruel persécuteur des chrétiens, après avoir échappé aux poignards de Caracalla, est réduit à se faire mourir. Une indigestion fut l'instrument de mort qu'il préféra.
En 255, Severus (Alexander), empereur, successeur d'Héliogabale, l'an 222, fut massacré, à l'âge de vingt-six ans, par ses soldats, que le barbare Maximin, comblé de ses faveurs, avait excités à la révolte.
En 257, le pape Etienne (Stephanus), élu en mars 253, reçut la couronne du martyre sous Valérien.
En 258, Sextus II, successeur d'Etienne, eut également la palme du martyre sous le même empereur. Cette persécution est la huitième; elle dura quarante-deux mois.
En 507, l'empereur Severus (Flavius Valerius) périt de mort violente par ordre de Maximin Hercule. Il fut étranglé selon les uns; d'autres prétendent qu'on lui permit de s'ouvrir les veines.
En 453, Attila, surnommé le fléau de Dieu, mourut d'une hémorragie à Strasbourg, en retournant dans ses états.
En 584, Chilpéric, digne époux de la cruelle Frédégonde, est assassiné à Chelles. Grégoire de Tours l'appelle l'Hérode, le Néron de la France.
En 619, le patrice Eleuthère, exarque de Ravenne, ayant voulu se faire couronner empereur, est massacré par son armée sur la route de Ravenne à Rome.
En 673, Childéric II, roi d'Austrasie, est assassiné, à l'âge de 24 ans, par Bodilon, jeune seigneur qu'il avait fait fouetter. La reine Blichilde, qui était enceinte, est également égorgée par ce Bodilon.
En 708, le pape Sisinnius, mourut subitement le 18 janvier, après vingt jours de règne.
En 752, Childéric III, est déposé, rasé et renfermé dans le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer, où il mourut en 755. Il eut pour successeur Pepin-le-Bref, maire du palais de Neustrie et de Bourgogne depuis 741, de toute la monarchie en 747, et proclamé roi des Français dans l'assemblée tenue à Soissons au mois de mars 742.
En 755, Abdalla, le premier des Khalyfes Abbassides, fut tué dans l'Irâc, par ordre de Mansour. C'était un prince d'un grand courage, mais d'une cruauté plus grande encore. Ayant vaincu les Ommiades, plusieurs princes de cette maison vinrent se soumettre; se fiant à son serment, ils se rendent à un grand festin auquel il les invite; mais à peine ont-ils pris place, qu'ils sont égorgés par des assassins. Aussitôt des tapis sont étendus sur les cadavres qui servent de tables aux meurtriers. Abdalla ne respecta pas même l'asile des morts; il fit ouvrir à Damas le tombeau des Ommiades, et le corps du Khalyfe Héchâm ayant été trouvé intact, il le fit mettre en croix, ensuite le fit brûler, et ses cendres furent jetées au vent.
En 824, Eugène II, fut élu pape, mais son élection fut troublée par l'ordination d'un antipape nommé Zizime, soutenu par la noblesse. Cela causa du trouble; il fut apaisé par l'empereur Lothaire qui vint à Rome. Pendant son séjour dans cette capitale, ce prince réclama plusieurs terres injustement confisquées au profit de l'Eglise, et en ordonna la restitution; Eugène y consentit. Ce pape n'a occupé le trône pontifical que pendant trois ans; il est mort au mois d'août 827. On lui attribue l'établissement de l'épreuve par l'eau froide, dont le P. Mabillon a donné l'explication dans ses Vet. Analect., Parisiis, 1723, in-fol.
En 897, le pape Etienne VI, qui pendant son court pontificat avait exercé de grandes violences, fut jeté dans une obscure prison, chargé de fers, puis étranglé. Il a régné à peine 14 mois.
En 911, Sergius III, pape de 904 à 911, ne parvint au Saint-Siége qu'après beaucoup de peines et de traverses. Dès 898, à la mort de Théodore II, il avait eu une partie des suffrages des Romains; mais il fut obligé de fuir en Toscane où il resta caché jusqu'en 904, qu'il revint à Rome. Il y fut nommé en place de Christophe qu'il chassa, et ce Christophe avait lui-même chassé Léon V, son prédécesseur. Sergius III a occupé le trône pontifical pendant sept ans; Frodoard a fait l'éloge de son gouvernement; mais le satirique Liutprand, suivi par Baronius, est le seul ancien qui l'accuse d'un commerce coupable avec la fameuse Marozie. (V. l'Art de vérifier les Dates, in-8o, tom. III, p. 315.)
En 981, Otto II, dit le Sanguinaire, empereur d'Occident, se rend à Rome et fait préparer au Vatican un festin somptueux auquel il invite les grands seigneurs, les magistrats et les députés des villes d'Italie. A peine est-on à table, qu'une troupe de gens armés entre brusquement dans la salle, se jette sur ceux dont les noms sont inscrits sur une liste de proscription, les traîne dehors et les égorge. Deux ans après (le 7 décembre 983), Otto meurt à Rome, empoisonné, dit-on, après avoir régné dix ans, et avoir commis beaucoup d'autres cruautés[54].
En 1071, Eudoxie, impératrice d'Orient, fut réléguée par Jean Ducas, dans un couvent où elle termina ses jours vers 1097. C'était une femme savante; elle fit une espèce de dictionnaire intitulé Ionia seu Violarium, que M. Dansse de Villoison a publié avec des notes et des dissertations curieuses, dans le premier volume de ses Anecdota græca, Venetiis, 1781, 2 vol. in-4o. Ce traité d'Eudoxie, relatif aux généalogies des Dieux, des héros et héroïnes, renferme tout ce que l'on a dit de plus curieux sur le paganisme.
En 1147, le Pape Eugène III, élève de S. Bernard, eut un pontificat très-orageux. Trois fois, il fut obligé de quitter Rome; il se retira en France, l'asile ordinaire des Papes et des Princes persécutés. Il séjourna à Cluny, à Dijon, où le roi Louis-le-Jeune vint au devant de lui; à Citeaux, à Paris, à Châlons-sur-Marne, à Verdun, etc.; enfin il rentra à Rome en 1152, et y mourut le 8 juillet 1153.
En 1154, Roger, premier roi de Sicile, mourut à l'âge de 58 ans, après un règne très-agité; il attira sur l'Italie le fléau des guerres qu'y firent les empereurs d'Orient et d'Occident qu'il avait provoqués.
En 1265, Napoléon della Torre, se fit proclamer Seigneur de Milan. Après s'être déclaré contre les nobles et en avoir fait périr plusieurs, il fut fait prisonnier avec Mosca son fils, par l'archevêque Otto Visconti, en 1276; puis, dépouillé de son titre, il mourut en prison en 1283.
En 1439, Eugène IV, élu pape le 3 mars 1431, fut déposé par le concile de Bâle, qui nomma en sa place Amédée, Duc de Savoie. Eugène ne vit point la fin de ce schisme et mourut le 23 février 1447, après un pontificat fort orageux.
Vers 1570, mourut Sartorius, savant Hollandais, né à Amsterdam vers le commencement du XVIe siècle; il possédait et enseignait les langues latine, grecque et hébraïque. Ses opinions religieuses lui attirèrent des persécutions; il embrassa la Réforme vers 1558 et devint ministre évangélique à Delft et à Noordwick: il passe pour un des premiers restaurateurs de la langue hollandaise. Il s'est fait à lui-même cette épitaphe:
Hac ego sum tumulatus humo Sartorius, ortum Cui primum tellus Amsterodama dedit. Ingenium colui variè, docuique juventam Omnigenas artes, quippe triglottos eram. Sed postquam virtus, duris exercita fatis, Destituit corpus, spiritus astra tenet.
Ce savant n'est connu que sous le nom de Sartorius; mais son nom de famille était Jean Schneider. Hadrien Junius a dit de lui qu'il était sorti plus de savants de son école que de héros du cheval de Troie.
En 1590, le Pape Sixtus V (Sixte-Quint) mourut très-peu regretté des Romains à cause de son excessive sévérité qui allait parfois jusqu'à la cruauté, et des grands impôts dont il accablait le peuple. Aussi, après sa mort, le peuple se vengea en brisant la statue qu'on lui avait érigée de son vivant; et le sénat décréta qu'il ne serait plus érigé de statues à aucun pape durant sa vie.
En 1704, Stanislas Leczinski est élu roi de Pologne, en place de Frédéric-Auguste déposé; mais par suite des troubles qui agitèrent le royaume, et du rétablissement de Frédéric-Auguste, Stanislas fut obligé de fuir et de quitter ses Etats en 1710. Elu une seconde fois en 1733, il abdiqua trois ans après, en 1736, et se retira en France au mois de juin de la même année. Il fut reconnu duc de Lorraine et de Bar en 1737. Sa fille unique, Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Leczinska avait été mariée à Louis XV le 15 août 1725. Stanislas périt à Nancy par accident, (le feu ayant pris à sa robe de chambre), le 23 février 1766. Il était âgé de 83 ans.
En 1820, Louvel (Louis-Pierre), employé dans les écuries du Roi comme sellier, poignarde le duc de Berry, âgé de 42 ans, à dix heures du soir, le 13 février, à la porte de l'opéra, à Paris. Le prince ne survit que quelques heures à sa blessure, malgré les soins empressés du célèbre Dupuytren. Le misérable assassin est condamné à mort par arrêt de la Cour des pairs du 6 juin de la même année 1820, et il est exécuté le lendemain 7, à l'âge de 37 ans.
En 1821, Napoléon Bonaparte, empereur des Français, après un règne des plus éclatants, qui a duré dix ans (du 18 mai 1804 au 11 avril 1814), meurt en exil à l'île Sainte-Hélène, le 5 mai. Il a vécu 51 ans 8 mois et 20 jours.
En 1832, Napoléon Bonaparte (François-Charles-Joseph), né de l'empereur Napoléon, et de l'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1810, meurt à Schœnbrun le 22 juillet 1832.
VIII.
DE QUELQUES MOTS ASSEZ SINGULIERS DANS LEUR DÉCOMPOSITION SUCCESSIVE.
Nous ignorons si toutes les langues pourraient offrir de ces sortes de mots; nous nous contenterons pour le moment d'en exposer trois, puisés l'un dans la langue latine, le second dans la langue française, et le troisième dans la langue grecque. Tous les trois présentent une particularité assez remarquable.
Par exemple, le mot latin AMORE, (ablatif du substantif AMOR, qui signifie amour[55], amitié), si vous le privez successivement d'une lettre à gauche, vous donnera quatre mots différents exprimant tous les caractères du véritable attachement:
AMORE MORE ORE RE
En effet, l'amour, l'amitié, l'attachement se prouvent
1o AMORE, par l'union des sentiments;
2o MORE, par la conformité des habitudes, le plaisir d'être ensemble;
3o ORE, par des protestations d'attachement, des discours agréables;
4o RE, par les effets, c'est-à-dire par les services que l'on se rend mutuellement.
Le mot français SAVOIR, décomposé de la même manière que le précédent, renferme ce qui caractérise l'ambitieux dans ses désirs:
SAVOIR AVOIR VOIR OIR OR
N'est-il pas reconnu que l'ambitieux voudrait tout SAVOIR, tout AVOIR, tout VOIR, tout OIR (vieux mot français qui signifie entendre), et posséder la richesse désignée par l'or.
Le troisième mot emprunté du grec est NAPOLEON. M. de Roquefort me le fournit dans son Dictionnaire étymologique de la langue française. Paris, 1829, 2 vol. in-8o, tom. II, p. 121.
«Un tireur d'horoscopes, dit-il, a fait le calcul suivant sur le mot NAPOLÉON. Ce nom-propre est composé de deux mots grecs qui signifient Lion du désert[56]. Ce même mot, ingénieusement combiné, présente une phrase qui offre une singulière analogie avec le caractère de cet homme extraordinaire:
1 NAPOLÉON
6 APOLÉON
7 POLÉON
3 OLÉON
4 LÉON
5 ÉON
2 ON
»En enlevant successivement la première lettre de ce mot et ensuite celle de chaque mot restant, on forme six mots grecs dont la traduction littérale, dans l'ordre des Nos désignés, est:
»Napoléon, ôn o leôn leôn eon, apoleôn poleon; Ναπολεον, ων ο λεων λεων εον, απολεων πολεων, ce qui signifie: Napoléon, étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.»
IX.
DES SIGLES.
On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies d'un point, et disposées soit isolément, soit avec d'autres, présentent un sens lorsqu'on sait ou que l'on devine les mots dont elles sont les initiales. Nous allons donner différents exemples de sigles dont la signification n'est pas familière à tout le monde.
CROIX DE SAINT BENOIT, VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS.

Cette croix, entièrement composée, comme on le voit, de sigles ou lettres initiales indiquant chacune un mot, a souvent embarrassé les amateurs curieux de deviner la signification de ces mots et le sens attaché à leur série si bizarrement disposée. C'est ce qui a fait appeler très-improprement cette espèce de médaille, la CROIX DES SORCIERS, par des gens qui ne l'étaient guère, par ces esprits faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents, trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient pas. L'explication que nous allons donner de ces lettres, prouvera combien on était dans l'erreur en attribuant à l'esprit malin ce qui lui était diamétralement opposé.
Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres insérées dans la partie circulaire de cette pièce; chaque groupe de lettres doit être interprété ainsi qu'il suit:
IHS.—Jesus Hominum Salvator.; VRS.—Vade Retrò Satana; NSMV.—Nunquam Suadeas Mihi Vana; SMQL.—Sunt Mala Quæ Libas; IVB.—Ipse Venena Bibas[57].
Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres placées verticalement sur la tige présentent le sens suivant.
CSSML.—Crux Sacra Sis Mihi Lux.
Celles qui sont sur les croisillons signifient:
NDSMD.—Nunquam Dæmon Sis Mihi Dux.
Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se rendent ainsi:
CSPB.—Christus Sit Perpetuò Benedictus!
Telle est l'interprétation des lettres composant la croix de Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a rien ni de sorcier, ni de diabolique, pas même de poétique, quoiqu'on y trouve la forme de quelques mauvais vers léonins.[58]
Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS, qui sont rendues par Jesus Hominum Salvator, ont encore une autre interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le monogramme suivant:
† IHS V
Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum de Constantin, et qui signifiait In Hoc Signo Vinces. «Vous vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction latine de la véritable inscription du labarum; car dans le prodige qui arriva sous Constantin allant combattre Maxence l'an 311, ce prince vit dans les airs une croix avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois vainqueur par ce signe.
DU MOT SALIGIA,
OU
SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
Ce mot créé dans le XVIe siècle, est composé des initiales des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine, archevêque de Florence, a fait ce vers léonin:
Ut tibi sit vita, semper SALIGIA vita.
Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son Jardin de plaisir et récréation spirituelle, Paris, 1602, in-8o, dit, p. 401, que «sept diables sont députés pour présider à chacun péché mortel.» On en va voir le nom dans le petit tableau suivant, où chaque lettre du mot SALIGIA se trouve être l'initiale d'un péché capital:
S UPERBIA L'orgueil, présidé par Liviatham.
A VARITIA L'avarice par Mammon.
L UXURIA La luxure par Asmodée.
I RA La colère par Abededon.
G ULA La gourmandise par Behemoth.
I NVIDIA L'envie par Sathan.
A CEDIA La paresse par Lucifer.
Dans un vieux bouquin sans date, intitulé Articuli fidei, et imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons les mêmes sept péchés mortels, comparés aux sept animaux avec lesquels on leur croit de l'affinité, et ensuite les sept vertus qui leur sont opposées. Voici le tableau, copié textuellement, à part l'ordre des péchés que nous changeons pour les faire rapporter au mot SALIGIA.