NEUVIÈME OBJET.
Reading edition
VARIÉTÉS.
I.
CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES RECUEILLIES CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES.
In tenuitate labor.
Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse, à quelques lecteurs, car elle n'est composée que d'objets minimes et très-minimes; mais c'est précisément cette minimité qui l'a fait entreprendre, puisqu'elle atteste que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie peuvent se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création, n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention du naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans les productions de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il pas également sur des infiniment petits dont la structure tient tellement du prodige que l'on doute si jamais la main de l'artiste le plus ingénieux et le plus habile a pu les exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez les Anciens, l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté et l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en donc aussi la mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses petites singularités offrent de plus surprenant, amusons le lecteur en le promenant un moment dans cette galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà connus, mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins.
PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE.
Chez les anciens. Cicéron raconte que l'Iliade, poëme d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans une coquille de noix[133]. Il faut que l'écriture ait été d'une finesse extrême, car l'Iliade, d'après le relevé exact du nombre de vers dans chacun des XXIV livres, en renferme 15,686. Aussi quelle confiance que l'on ait dans la candeur et la bonne foi de Cicéron, son récit a rencontré plus d'un incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant évêque d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres, de la possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de noix, assure qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et qu'il la regarde comme faisable. C'est dans l'appartement de la Reine (Marie Leczinska), qu'un jour, il passa une demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de vélin, dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut, si elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans une coquille de noix. Cette feuille est susceptible de contenir dans sa largeur trente et une lignes, et deux cent cinquante-deux vers dans sa longueur; une page contiendra donc sept mille huit cent douze vers, et le revers autant, c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant, à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade. Cette transcription peut facilement se faire avec une plume de corbeau. Croyons donc à l'Iliade enfermée dans une noix.»
On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur un grain de millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu sans peine le problême de Huet.
Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique en lettres d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain de bled.
Chez les modernes. On voyait jadis à Worms, dans une maison dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée sur laquelle on admirait douze sortes d'écritures différentes tracées avec une extrême délicatesse, accompagnées de charmantes miniatures, et environnées de grands traits d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un certain Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce genre avec le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la main la plus habile. Ces deux mauvais vers étaient inscrits en tête de la feuille de vélin:
Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta, Cui pariens mater brachia nulla dedit.
Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la même maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur d'un louis d'or de France sur lequel était écrit le Pater; cela est très peu de chose; un nommé Maximin Mossilem traçait six fois, et plus distinctement, la même prière dans un pareil espace.
La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet de huit pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur, qui contient, dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament, écrits par un juif, d'un seul côté et sans abréviations. Ces cinq livres sont 1o Ruth en allemand; 2o l'Ecclésiaste en hébreu; 3o le Cantique des cantiques en latin; 4o Esther en syriaque; et 5o le Deutéronome en français; le tout très-lisible sans loupe.
Dans le XVIe siècle, un religieux italien, nommé frère Alumno, renferma le Symbole des apôtres et l'Evangile de saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand comme un petit denier; ce qui lui mérita les éloges de Charles V et du pape Clément VII.
Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait dans le XVIIe siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, le même Evangile de saint Jean, sans aucune abréviation. Les lettres étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection les caractères des meilleurs calligraphes[134].
Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme auteur d'un portrait allégorique de la Dauphine, entièrement composé de lignes d'écriture, si menues qu'on les prenait pour des traits ordinaires formés par le burin. Ce tableau d'un pied et demi en carré, représente la Dauphine tirée dans un char et couronnée par une Victoire en l'air, avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était si parfait, dit Ménage, que tout ce qui paraissait être fait de traits et de linéaments ordinaires, ne l'était que de petites lettres majuscules d'une délicatesse si surprenante qu'il n'y avait point de taille-douce qui fût plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de la Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces lettres composaient un poëme italien de plusieurs milliers de vers à la louange de cette princesse.» Puis Ménage ajoute: «Un officier du Nonce, le cardinal Ranucci, en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il; il avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» mais il ne le nomme pas. Il n'est guère présumable que ce calligraphe soit le même que le Spannochi dont nous avons parlé plus haut.
On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un beau portrait du même genre: c'est celui du général Konigsmarck qui était au service de la république de Venise. Ce portrait est formé par des lignes d'écriture tracées sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.
A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un Crucifix dont les traits du dessin comprenaient en caractères très-menus, toute la Passion du Sauveur, selon saint Jean. Une Image de la Vierge y présentait un dessin du même genre, mais on ne dit pas ce que renfermait l'écriture.
Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un dessin de la tête de Charles Ier, également composé de caractères d'écriture, qui, à une très-petite distance, font l'effet du burin. Les traits de la figure et de la fraise contiennent les Psaumes de la pénitence, le Credo et le Pater.
Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un dessin de la largeur de la main, offrant le portrait de la reine Anne, toujours en caractères d'écriture. Mais il faut que les lettres soient d'une extrême finesse, car le bibliothécaire fait observer que cette écriture contient tout ce que renferme un in-folio qu'il montre en même temps. Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux croire que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de l'in-folio sur le petit carré de papier ou de vélin.
Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à Moskow, on remarquait deux curiosités calligraphiques dans le genre de celles dont nous parlons. La première est le Credo écrit (sic) sur deux petites pièces d'argent et de bronze. La seconde consiste dans l'Evangile et le Pater transcrits (sic) sur deux autres petites pièces dont le diamètre est de trois lignes; le tout est fort lisible. Il nous semble qu'au lieu d'écrit il faudrait dire gravé, car on n'écrit guère sur l'argent et sur le bronze. D'ailleurs la gravure n'ôte rien au mérite de la délicatesse de l'écriture.
Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces derniers temps (1821) écrire correctement et sans abréviations, sur un petit morceau de papier circulaire du diamètre d'une pièce de six pences (12 sous) l'Oraison dominicale, le Symbole des Apôtres, les centième et cent trente-quatrième Psaumes, et les sixième, septième et huitième Commandements de Dieu, formant en tout 1931 lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais comme il lui restait de la place, il y a mis son nom, la date du jour et l'année.
Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous connaissions sur la ténuité du caractère, est mentionné dans le cinquantième volume des Transactions de la Société des Arts, des Manufactures et du Commerce, seconde partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres, 1836, in-8o, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24, d'une machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. Par le moyen de cette espèce de pantographe dont la construction est aussi simple qu'ingénieuse, l'auteur est parvenu à graver des caractères d'une ténuité si excessive, qu'il a inséré, dans un rectangle de six décimètres (2 pouces 2 lignes et demie environ) de largeur, et 22 millimètres (9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré, disons-nous, 416 fois les mots Society of arts[135]. Le nombre de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte qu'une page in-8o ordinaire, étant dix-sept fois et demie plus étendue que le rectangle en question, si elle était composée en caractères pareils à ceux dudit rectangle, renfermerait 91,936 lettres. L'estimable savant à l'obligeance duquel nous devons cette dernière notice, a fait l'application de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une page in-fol. à deux colonnes, du Dictionnaire de Moreri, laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de 54 lettres, il en résulterait que cette page renfermerait 9,504 lettres; ce qui fait à peu près la dixième partie du nombre des lettres que pourrait contenir une page in-8o. Ainsi, en définitive, les 6 vol. in-fol. de Moreri, qui ont chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être renfermés en un volume in-8o de 516 pages; mais il ne serait lisible qu'à la loupe.
Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans doute beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la plume de nos calligraphes modernes; nous en avons même vu plusieurs assez curieux; mais ceux dont nous avons parlé plus haut suffisent pour faire apprécier ces petites singularités qui rentrent un peu dans le genre des nugæ difficiles. Passons à la mécanique.
PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.
Chez les anciens: Callicrates fit en ivoire des fourmis et d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en pouvait discerner les diverses parties.
Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également en ivoire un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un vaisseau qu'une petite abeille cachait sous les siennes[136].
Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à citer pour un semblable prodige: il coula en bronze sa statue qui était d'une extrême ressemblance; de la main droite elle tenait une lime, et trois doigts de la gauche portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile d'une mouche qu'il coula également[137].
Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant posé le premier les principes de la mécanique chez les Grecs, fabriqua une petite colombe artificielle qui imitait le vol des colombes ordinaires. Notre vieux poète Du Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la Semaine:
L'homme peuple les airs d'un volant exercite D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite, Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids, Se guindait par le ciel.....
Chez les modernes: Un inspecteur des écoles de la principauté d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans un ouvrage allemand, que, sous l'empereur Frédéric IV, un mécanicien fort habile, nommé Jean Konisberg, eut le talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola l'espace de cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis retourna à l'endroit d'où il était parti.
Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui s'échappait de ses mains, volait autour de la chambre où il était, et venait ensuite se reposer sur sa main comme pour se délasser de sa fatigue.
Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa Semaine, de cet aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, exécutées de son temps. Il s'en exprime ainsi:
Que diray-je de l'aigle, Dont un docte allemand honora nostre siècle, Aigle qui délogeant de la maîtresse main, Alla loin au-devant de l'empereur germain? Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez, Les tapissez chemins, les arcs élabourez, Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle[138] Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle. Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés, Une mouche de fer, dans sa main recélée, Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée, Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las, Comme ayant jugement se percha sur son bras. Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place, Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts, Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.
Le même Remman, cité plus haut, raconte encore qu'un autre mécanicien, nommé Jean Drebel, avait fait un instrument de musique qui s'ouvrait de lui-même au lever du soleil, et jouait seul sans le secours de personne tant que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, on n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, et il jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. le Journal des Savants, avril 1711, pp. 459-460).
Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de Calabre, nommé Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, et faisait de petites mécaniques avec autant de dextérité que de patience. Il sculpta en buis toutes les pièces relatives aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à l'aise dans une coquille de noix.—Il fit aussi un carrosse traîné par deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, et le cocher sur son siège, le tout de la dimension d'un grain d'orge. Ces frivolités ingénieuses furent présentées à François Ier et à Charles-Quint[139].
Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait du temps de Charles-Quint qui apprécia son talent; il fabriqua des moulins en fer si petits, qu'un moine pouvait en cacher un dans sa manche, et l'on prétend que chacun de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain pour fournir à la consommation de huit hommes.
Adrien Junius, savant médecin du XVIe siècle, a vu à Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme de vase, et dans lequel il compta quatorze paires de dés sur chacun desquels les points des six faces étaient très-distinctement marqués.
Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre de Londres, nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en fer, en acier et en cuivre, composée de onze pièces avec la clef forée, et le tout ne pesait qu'un grain. Le même Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour suspendre la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait le tout sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne pesait qu'un grain et demi.
Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit dans son Traité des forces mouvantes, Paris, 1722, in-8o, une petite mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée pour le Dauphin, fils de Louis XIV[140]; c'était un petit carrosse qui allait seul sur une table. Maintenant rien n'est plus commun que cette petite mécanique; mais celle de Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des particularités assez curieuses et qui méritent que nous rapportions ici la propre description qu'il a faite lui-même de son petit chef-d'œuvre.
«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait parcourir, était, dit-il, la table du conseil du Roi, à Versailles, longue de 7 pi. 4 po., et large de 3 pi. 6 po.; on plaça le carrosse à l'extrémité de la table opposée à celle où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant le carrosse partit; les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et marchèrent comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table, le cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les faire retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de la table une seconde fois; mais ayant encore retourné, le cocher fit passer le carrosse entre l'écritoire du Roi et le papier qui était sur la table. Il se trouva là placé précisément devant le Roi, et il s'y arrêta. Alors un laquais qui était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit page habillé en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit. Une petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança vers le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un placet d'une manière également naturelle et gracieuse. Elle attendit un peu, comme pour savoir la réponse. Pendant ce temps, le petit page badinait avec la portière, en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son carrosse, en se tournant un peu de côté pour ne pas perdre le Roi de vue, et s'assit sur le coussin. Le petit hussard referma aussitôt la portière, remonta sur sa soupente et se coucha comme auparavant. Il était à peine couché que le cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent leur train. Le laquais courut après le carrosse et sauta derrière avec beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent une troisième fois au coin de la table, en firent encore le tour, toujours guidés par le cocher qui les fouettait de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta de lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il entrait dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa course.»
Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par des ressorts, des rouages, des volants, des détentes, etc., fort délicats, et qui exigent beaucoup de dextérité et de soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers, malgré cette difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une délicatesse infinie et presque inconcevable. En voici encore quelques exemples.
Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait fait une chaise d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un homme était assis. Sa petitesse et sa légèreté étaient telles qu'une mouche la traînait aisément; la chaise et la mouche ne pesaient qu'un grain.
Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec son tiroir, une table à manger, un buffet, un miroir, douze chaises à dossier, six plats, une douzaine de couteaux, autant de fourchettes et de cuillers, deux salières, avec un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela était si petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il n'en occupait que la moitié. La chose, continue Savérien, ne paraît pas croyable; mais Baker, savant très-respectable, dit l'avoir vu[141]. Malgré cet honorable témoignage, credat judæus Apella!
Maximilien Misson raconte, dans son Nouveau Voyage en Italie (et ailleurs), La Haye, 1702, 4 vol. in-12, tom. III, p. 110, qu'il a vu dans le palais électoral de Munich, salle des antiques, beaucoup de curiosités, et, entre autres, un noyau de cerise, sur lequel on distinguait cent quarante têtes humaines très-bien sculptées.
Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre noyau de cerise sur lequel sont gravées deux cent vingt têtes.
A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau de pêche sculpté, où est représenté Charles Ier, la tête couronnée et le visage et les habits peints. Au revers est un aigle percé d'une flèche avec cette légende: «J'ai fourni moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette sculpture est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée en or et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette curiosité à un célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas Briot.
«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un ouvrier, nommé Oswald Nerlinger, a fait d'un grain de poivre une coupe qui en contenait douze cents autres, toutes tournées en ivoire, chacune dorée au bord et se tenant sur son pied.» Voilà une exagération germanique contre laquelle se révolterait même la crédulité du juif Apella. Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte dans ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom. III, p. 103. Parlant de petits ouvrages d'une délicatesse extrême qui se font à Ausbourg aussi bien qu'à Nuremberg, il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien évidés, bien formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent de ces verres avec chacun leur anneau, dans un grain de poivre de médiocre grosseur. Ces verres sont entre mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette petite merveille avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort distinctement les rayures et les traces de l'outil dont on s'est servi pour les tourner.
»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce sont des puces enchaînées par le cou avec une chaîne d'acier. Cette chaîne est si délicate, quoique de la longueur de la main, que la puce l'enlève en sautant: l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.»
Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu (en 1802) à la fantasmagorie de Robertson, des puces traîner des petits carrosses chargés de monde, des batteries de canons très-bien faites, montées sur leurs affûts, etc., etc. Et maintenant mille petites merveilles de ce genre alimentent la curiosité des promeneurs sur les boulevards de Paris.
On a encore parlé récemment de petits automates curieux, exécutés depuis le XIXe siècle. En 1817, on montrait à Londres un colibri en or émaillé, placé dans le médaillon d'une tabatière; en touchant un ressort, on le faisait sortir; aussitôt il ouvrait le bec, agitait ses ailes brillantes et gazouillait un air mélodieux.
Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité du public dans la même ville, une araignée noire, de grosseur ordinaire, qui courait sur une table en différentes directions et agitait ses pattes quand on la prenait; elle exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout aussi naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes n'étaient distinctes qu'au microscope.
Un cygne attirait les regards en même temps que cette araignée; il nageait dans un bassin au milieu de poissons dorés, étendait ses ailes, épluchait son plumage, finissait par saisir un poisson et l'avalait.
Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M....., Directeur du musée de cette ville, membre de l'Académie de Dijon, correspondant de l'Institut, etc., nous avons vu, disons-nous, une maquette[142] mécanique, qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre microscopique, n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit cheval en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous les membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes et les cuisses jusques à la tête, au cou et à la colonne vertébrale, sont établis sur des proportions si exactes et si artistement disposées, que l'on peut faire prendre à ce petit animal, toutes sortes de positions, même les plus difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration des plus grands artistes et entre autres de M. Carle Vernet, le peintre par excellence de toutes les races de chevaux. On regrette que cette mécanique exige des frais de construction et une habileté qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté de son exécution, soit à raison de son haut prix[143].
Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant à chacun de ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire ou de ne pas croire à la possibilité d'exécution de quelques-uns des articles qui la composent. Ce que nous pouvons assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien, nous n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons puisé.
II.
SINGULARITÉS ANNULAIRES.
DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES.
Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins précieuses; mais avant d'aborder ce sujet, disons un mot sur ces sortes de pierres, sur le cas que certains peuples en font et sur les propriétés qu'ils y attachent.
L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression de quelques pensées ou à la représentation de quelque sujet, remonte à la plus haute antiquité. Nous trouvons dans la Bible, que, dès le temps de Moyse, le grand-prêtre des Hébreux portait sur sa poitrine, le Rational, c'est-à-dire les noms des douze tribus d'Israël, tracés sur autant de pierres[144].
Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le jaspe, l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline, l'améthiste, l'hématite, le jade. Ils font quelquefois usage du corail, du verre et de toutes les autres substances assez compactes pour être taillées.
En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries, les Musulmans croient satisfaire à un devoir religieux; cependant ils disent qu'on ne saurait se présenter devant Dieu dans un extérieur trop humble. L'or, suivant eux, fait le lustre et la noblesse: d'un autre côté, ils regardent le fer comme source d'impureté et de souillure. Mais la puissance et la bonté du Créateur se manifestent au contraire dans les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans nous assurent positivement que chaque pierre a les vertus suivantes; vertus, n'en déplaise à Mahomet, qui sont marquées au coin de l'absurdité:
Le RUBIS, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la soif; enfin il défend l'homme contre les tentations qu'il pourrait avoir de se noyer.
L'ÉMERAUDE est un excellent spécifique contre les piqûres des vipères. Il suffit même de la présenter à cette espèce de serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit des maux d'estomach, de l'épilepsie, et fortifie la vue.
La TURQUOISE possède à peu près les mêmes propriétés; mais elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions.
Quant à la CORNALINE, ses vertus varient suivant ses teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux effets de la colère; celle qui est couleur de chair, à raies blanches, arrête les hémorragies; enfin la cornaline blanche guérit des maux de dents.
L'HÉMATITE est un excellent contre-poison; le JADE, le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais rêves.
Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant des vertus divines: l'OEIL-DE-CHAT, par exemple, rend invisible; ce qui est très-commode en amour et en guerre.
En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés des pierres précieuses, que nous devons aux observations et à la sagacité de Messieurs les philosophes et esprits-forts de Turquie, dignes marabouts du grand prophète.
Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés qui se gravent sur divers métaux et qui sont enrichis de pierres précieuses. Il est bon de savoir que ces anneaux se nomment constellés, parce qu'ils sont sous l'influence directe des planètes, à raison des métaux ou des pierres qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son métal et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant:
Planètes. Métaux. Pierres précieuses.
Le Soleil, roi du jour. L'or. L'escarboucle.
La Lune, reine de la nuit. L'argent. Le saphir.
Jupiter, roi des astres. L'étain. La topaze.
Mars, dieu de la guerre. Le fer. Le rubis.
Vénus, déesse de la beauté. Le cuivre. L'émeraude.
Mercure, ministre des dieux. Le vif-argent. Le cristal.
Saturne, dieu du temps. Le plomb. Le grenat.
Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques; ces bagues sont composées de pierres précieuses, qui, par la première lettre de leur nom, étant réunies et incrustées autour d'un anneau, forment le nom d'une personne, ou désignent un objet quelconque.
M. Brard, parlant dans sa Minéralogie appliquée aux arts, tom. III, p. 355, du Natrolithe, pierre opaque et d'un jaune brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques, dit: «Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique de Hochen-Twiell près Signen, sur les bords du lac de Constance, n'est point éclatante; mais à l'époque où l'on composait des bagues hiéroglyphiques, on était fort embarrassé de trouver une pierre dont le nom commençât par N. J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais beaucoup d'échantillons de Natrolithe; j'en fis tailler quelques morceaux, et on introduisit cette pierre dans les anneaux symboliques dont on faisait alors un très-grand cas. Les premières bagues de ce genre parurent à la suite de la victoire d'Austerlitz, que les soldats français nommèrent la bataille des trois empereurs (Napoléon, Alexandre, François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or, et prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard ne nous dit point quelles sortes de pierres entrèrent dans la structure de ces anneaux symboliques. Mais il continue ainsi:
«Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui portaient un nom écrit par les lettres initiales de chacune des pierres dont elles étaient entourées. Ainsi les mots Charles, Sophie et Caroline se composaient de la manière suivante:
CYMOPHANE. SAPHIR. CHRYSOLITHE.
HYACINTHE. OPALE. AMÉTHISTE.
AMÉTHISTE. PERIDOT. RUBIS.
RUBIS. HYACINTHE. OPALE.
LAPIS. IRIS. LEPIDOLITHE.
EMERAUDE. EMERAUDE. IRIS.
SAPHIR. NATROLITHE.
ESCARBOUCLE.
»Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la clef de ces singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans le cas de trouver le sens caché de ces réunions de pierres qui pourraient paraître un jour le fruit d'un goût bizarre, dénué de tout intérêt.»
Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent pas à ces compositions, attendu que l'alphabet des pierres n'est pas complet. Si jamais les bagues hiéroglyphiques redevenaient à la mode, nous allons, pour épargner des recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique des principales pierres précieuses que l'on pourrait employer dans la fabrication de ces bagues.
Agate. Améthiste. Aventurine. Beryl. Calcédoine. Chrysolithe. Cornaline. Cristal de roche. Cymophane. Diallage. Diamant. Dichroïte. Disthène. Eléolithe. Emeraude. Enhydre. Escarboucle. Essonite. Felspath opalin. Grenat. Hématite. Hyacinthe. Hydrophane. Hypersthène. Idocrase. Iris. Iu, pier. chinoise. Jade. Jargon. Jaspe. Jayet. Enhydre. Lapis-Lazuli. Lépidolithe. Malachite. Marcassite ou Pyrite. Natrolithe. Obsidienne. Onyx. Opale. Péridot. Quarz-Girasol. Rubis. Saphir. Sardonyx. Topaze. Tourmaline. Turquoise. Vermeil oriental. Zircon.
Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y.
On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait sur le nom de Mlle Rachel, jeune tragédienne d'une haute réputation à Paris. Cet acrostiche doit être mentionné ici, puisqu'il est du genre de ceux qui viennent de nous occuper, c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses. Voici le fait:
On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau royal antique, tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant, et incrusté de six pierres fines. Ces six pierres sont tellement disposées que les initiales de leur nom réunies forment non seulement celui de la jeune tragédienne, mais elles désignent encore les noms des personnages dans les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit tableau:
Rubis Roxane.
Améthiste Aménaïde.
Cornaline Camille.
Hématite Hermione.
Emeraude Emilie.
Lapis-Lazuli Laodice.
La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la jeune actrice offre une singularité qui mérite aussi d'être rapportée. Mlle Rachel avait envoyé chercher pour sa table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le magasin est si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau sort de ses entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant surprendre et flatter l'aimable actrice que celle d'une couronne d'or qu'elle avait déjà reçue précédemment d'un de ses admirateurs, qui ne s'était point fait connaître; il en est de même de celui-ci.
DES BAGUES ARCANIQUES.
Il existait, au XVIe siècle, un habile homme, prophète de son métier et par conséquent très-versé dans le grand art de l'astrologie judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc Gauric, né à Gifoni, dans le royaume de Naples, en 1477, et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand homme, très au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques, talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques, lisait dans les astres ad aperturam libri, et déroulait l'avenir currente calamo; mais il ne rencontrait pas toujours juste[145], et même il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions, le hasard en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré cela, lui donnait haute réputation parmi le peuple, et même parmi les grands qui, dans ces temps déjà reculés, étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les papes Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des égards pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de Médicis qui lui dut sa ceinture talismanique, et l'infortunée Marie Stuart pour laquelle il fabriqua des bracelets hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que l'on doit l'idée des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice.
Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel est enchâssée une pierre de couleur significative, c'est-à-dire une pierre dont la couleur emblématique ait rapport à l'objet que l'on a en vue; puis sur cette pierre doit être gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où s'est passé l'événement dont on aime à conserver le souvenir.
Les pierres coloriées qu'on emploie dans ces sortes de bagues sont au nombre de douze et représentent les douze mois de l'année. Les voici rangées, avec leurs couleurs, selon l'ordre des mois; nous y ajoutons les couleurs qu'on assigne à chaque mois.
NOMS DES PIERRES.COULEURS DES PIERRES. NOMS DES MOIS. COULEUR DES MOIS.
Le Grenat rouge foncé. Janvier blanc.
L'Améthiste violet. Février arbitraire.
Le Jaspe varié. Mars rouge noirâtre.
Le Saphir blanc. Avril vert.
l'Émeraude vert. Mai vert.
l'Onyx blanc et brun. Juin vert jaunâtre.
La Cornaline rouge. Juillet jaune.
La Sardoine fauve. Aout couleur de feu.
La Chrysolithe vert léger Septembre pourpre.
l'Aigue-marine vert bleuâtre. Octobre incarnat.
La Topaze jaune. Novembre feuille morte.
La Turquoise bleu. Décembre noir.
Passons maintenant aux signes du zodiaque, et voyons quel espace de temps le soleil semble employer à les parcourir dans chaque mois:
Le Verseau du 20 janvier au 19 février. Les Poissons du 19 février au 21 mars. Le Bélier du 21 mars au 20 avril. Le Taureau du 20 avril au 21 mai. Les Gémeaux du 21 mai au 21 juin. Le Cancer du 21 juin au 23 juillet. Le Lion du 23 juillet au 23 août. La Vierge du 23 août au 23 septembre. La Balance du 23 septembre au 23 octobre. Le Scorpion du 23 octobre au 22 novembre. Le Sagittaire du 22 novembre au 22 décemb.. Le Capricorne du 22 décembre au 20 janvier.
Nous avons dit précédemment que la couleur des pierres employées dans les bagues arcaniques était significative; le tableau suivant va nous indiquer l'emblême de chaque couleur.
Le Blanc signifie pureté, joie, candeur, innocence. Le Blanc mêlé de rose louange. Le Bleu amour et trahison. Le Brun humilité. La Feuille-morte vieillesse. Le Gris de fer courage. Le Gris de lin amour constant. Le Jaune impudicité. Le Noir deuil, tristesse, mélancolie. L'Or (couleur de) magnificence, puissance. Le Pourpre dignité impériale, haute magistrature. Le Rose tendresse, amour changeant. Le Rouge cruauté, colère, feu, zèle, pudeur. Le Souci et Orange chagrin. Le Vert espérance. Le Violet jalousie.
Nous pensons que ces trois petits tableaux, réunis à ce que nous avons dit précédemment sur ce qui compose les bagues hiéroglyphiques, pourront être de quelque utilité aux personnes qui désireraient en faire fabriquer. Il y a quelques années que ces sortes de bagues, dont l'anneau et le chaton sont dans le goût du XVIe siècle, étaient revenues à la mode; on a même cité la duchesse de Berry qui en a fait faire une dont la pierre est une chrysolithe, et le signe du zodiaque une balance.
III.
DU NOMBRE QUATORZE, RELATIVEMENT A HENRI QUATRE.
On a souvent parlé de ce nombre comme d'une singularité tenant à la vie de Henri IV; on a même plusieurs fois publié le résultat de quelques recherches à cet égard; mais on est bien éloigné d'avoir donné à ce sujet curieux tous les développements dont il est susceptible; c'est ce qui nous a engagé à lui consacrer un article plus ample que tout ce qui a paru jusqu'à ce jour. Nous y avons ajouté quelques accessoires de famille qui, nous l'espérons, n'y paraîtront point déplacés. Commençons par le nom du Héros:
14 Lettres composent le nom de HENRI-DE-BOURBON.
Le 14 décemb. 1553, naissance de Henri de Bourbon (depuis Henri IV), 14 siècles, 14 décades, et 14 ans après la naissance de J.-C. Notez que les quatre chiffres de ce milliaire 1553, additionnés entre eux, présentent le nombre 14.
Le 14 mai 1554, ordonnance de Henri II qui prescrit d'élargir la rue de la Féronnerie; l'inexécution de cette ordonnance cause le trépas de Henri IV, quatre fois 14 ans (56) après qu'elle est rendue.
Le 14 mai 1582, naissance de Marguerite de France, sœur de Charles IX et de Henri III, première femme de Henri IV.
Le 14 mai 1588, révolte de Paris contre Henri III, à l'instigation du duc de Guise.
Le 14 mars 1590, Henri IV gagne la bataille d'Ivry.
Le 14 mai 1590, la Ligue fait la fameuse procession racontée d'une manière si burlesque dans la satyre Ménippée.
Le même jour, Henri IV est repoussé des faubourgs de Paris.
Le 14 nov. 1590, le clergé de Paris et la Ligue prêtent serment de mourir plutôt que d'obéir au Béarnais (Henri IV).
Le 14 nov. 1591, le grand conseil de la Ligue s'assemble chez le curé de Saint-Jacques, pour aviser aux moyens de se défaire des politiques. Le lendemain vendredi 15, le président Brisson, Larcher, conseiller en la grand'chambre, et Tardif, conseiller au Châtelet, furent constitués prisonniers le matin et de suite pendus et étranglés.
Le 14 nov. 1592, le Parlement (la portion restée à Paris et attachée à la Ligue) enregistre la bulle par laquelle le pape (Clément VIII) donne pouvoir à son légat d'élire un roi en place de Charles X (le cardinal de Bourbon, mort le 9 mai précédent dans sa prison à Fontenai-le-Comte) et d'exclure du trône Henri de Bourbon.
Le 14 déc. 1592, la ville de Dun est remise sous la puissance du Roi.
Le 14 juillet 1593, le duc de Féria, ambassadeur d'Espagne, déclare que le Roi son maître (Philippe II) destinait sa fille Isabelle-Claire-Eugénie au duc de Guise. Le Conseil des seize l'avait demandée l'année précédente; ce qui avait mis en fureur le duc de Mayenne, qui, à son retour à Paris, fit pendre trois des seize sans forme de procès, et exila Bussi-le-Clerc, leur chef.
Le 14 janv. 1594, le Parlement de Paris proteste contre tout ce qui s'était fait antérieurement. Le Roi fait son entrée à Paris le 22 mars de la même année.
Le 14 avril 1594, les membres du Parlement de Paris qui, retirés à Tours, étaient restés fidèles au Roi, font leur entrée dans la capitale.
Le 14 avril 1599, le duc de Savoie (Charles-Emmanuel Ier), jusqu'alors ennemi de Henri IV, vient se réconcilier avec lui, et fait son entrée à Fontainebleau.
Le 14 octobre 1602, les députés des cantons Suisses entrent à Paris, et font un traité d'alliance avec la France.
Le 14 mars 1606, Henri IV allant faire la guerre au duc de Bouillon, recommande son fils au Parlement.
Le 14 sept. 1606, furent faites à Fontainebleau les cérémonies du baptême du Dauphin et de ses sœurs. Le Dauphin fut nommé Loys, (Louis), et ses deux sœurs, Christine et Elisabeth. C'est le cardinal de Joyeuse qui fut délégué par le Pape Paul V pour cette cérémonie et qui tint sur les fonts le Dauphin au nom de S. S.
Le 14 mai 1610, Henri IV, qui faisait l'admiration de l'Europe et le bonheur de la France, est poignardé dans son carrosse, sur les quatre heures du soir, par Ravaillac, à l'entrée de la rue de la Féronnerie. Ce prince était âgé de 56 ans et cinq mois, c'est-à-dire qu'il a vécu quatre fois 14 ans, 14 semaines, et quatre fois 14 jours.
Le 14 janv. 1611, Sully demande son congé à la Reine régente (Marie de Médicis) et quitte la Cour.
Le 14 mai 1643, mort de Louis XIII, fils de Henri IV; l'addition des quatre chiffres de ce milliaire (1643) donne 14. Nous avons vu précédemment que le milliaire de la naissance de Henri IV offrait la même singularité. Voilà donc la date de la naissance du père et celle de la mort du fils soumises également au nombre 14.
Nous permettra-t-on ici un petit épisode relatif à Louis XIII, et qui offre quelques rapprochements assez singuliers sur son titre numéral XIII? ce n'est qu'une unité de moins dans le nombre 14.
Lorsque Louis XIII a épousé l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, le 25 octobre 1615, on a remarqué
Que Loys[146] de Bourbon contient treize lettres; Et qu'Anne d'Autriche contient treize lettres;
Que ce prince avait treize ans lorsque le mariage fut résolu; Que cette princesse avait treize ans à la même époque;
Qu'il était le treizième roi de France du nom de Loys[147]; Que treize infantes du nom d'Anne d'Autriche se trouvaient dans la maison d'Espagne;
Que Loys était de la taille d'Anne d'Autriche. Et Anne d'Autriche de la taille de Loys.
Encore un mot sur nos 14.
Le 14 mai 1643, Louis XIV, petit-fils de Henri IV, monte sur le trône. Nous avons déjà vu que les chiffres additionnés de ce milliaire donnent 14.
Ce prince est mort en 1715, milliaire qui offre également 14, et il a vécu 77 ans, nombre qui, dans son addition, forme encore 14. De sorte que le chiffre numéral de son titre, l'année de son avénement au trône, celle de sa mort, et la totalité des années qu'il a vécu présentent quatre fois le nombre 14.
On ne trouvera guère de nombres qui, dans l'histoire de France, aient autant de droits à la singularité des rapprochements.
IV.
QUELQUES SINGULARITÉS EXTRAITES D'ANCIENS REGISTRES DE L'ÉTAT CIVIL.
La première pièce légale relative à la tenue des registres de l'état civil, en France, est l'ordonnance de Villers-Cotterets, du 10 août 1539, qui enjoint de tenir en chaque paroisse un registre en forme de preuves de baptesme. Cependant il existait auparavant, mais en très-petit nombre, des espèces de registres de baptêmes, de mariages et de décès. Il faut dire qu'en général ces registres, avant et depuis l'ordonnance de 1539 jusqu'au XVIIIe siècle, ont été tenus de la manière la plus défectueuse et quelquefois la plus singulière. C'est ce que nous allons prouver par deux ou trois exemples puisés dans les anciens registres de quelques paroisses de Paris au XVIe et XVIIe siècles; par exemple, dans l'un de ceux de la paroisse de Saint-André-des-Arts, on trouve:
«Le xxije d'aoust 1574, furent baptizées deux filles gemelles et de la mesme ventrée.» Charmante expression, très-délicate! mais aucun détail, aucune signature; on apprend seulement que l'une de ces deux petites eut pour marraine l'épouse du célèbre Ambroise Paré, (m. à Paris le 20 déc. 1590).
Dans un registre de Clignancourt, le curé de cette paroisse a ainsi enregistré un baptême:
«Le xxe de décembre 1661, fut baptizée la fille d'Estienne Lemire, laboureur. C'est la dixième de suite sans aucun masle, et toutes les autres sont vivantes.» Rien de plus.
L'article suivant est puisé dans un des registres du curé de la Villète:
«Le xxxe juing 1644, j'ai célébré un service pour le repos de l'âme de François Caignet, mon bon ami, lequel a donné plusieurs choses à mon église. Signé Cottereau et ami.»
Le successeur de ce M. Cottereau s'exprime ainsi dans un autre acte:
«Le xxje décembre 1675, a esté enterré Jean Tessier, laboureur, homme très-doulx, très-paisible, fort respectueux et très-déférent envers ses pasteurs.»
Il est présumable que le registre de la paroisse Saint-Landry servait de mémorial au vicaire. Ce bon prêtre y détaille naïvement les étrennes qu'il a reçues au commencement de l'année 1630 pendant quatre jours; voici le résumé de ces étrennes:
«Onze bouteilles de vin, dont deux de blanc; »Quatre boistes de conserve; »Trois chapons, dont un prêt à mettre à la broche; »Trois livres de bougie; »Deux fort bons fromages; »Deux grands pots de beurre; »Une bouteille d'hipocras[148]; »Un lapin de garenne, une langue fumée, un gâteau et une talmouse; »Une douzaine de serviettes; »Une pistole d'Espagne, trois escus d'or.»
A la suite d'un acte d'inhumation du 29 octobre 1650, M. le vicaire nous fait part de l'anecdote suivante:
«M. de Saint-Paul (son curé) me commanda d'aller dîner avec lui, où de sa grâce, je fis bonne chère: vivat ad multos annos!»
C'est fort bien; mais peut-être cette bonne chère, prise un peu copieusement, occasionna-t-elle à M. le vicaire quelques remords d'estomach ou d'entrailles, car le lendemain, à la suite d'un acte de convoi funèbre, il écrivit ces mots:
«J'ai pris un lavement pour apaiser une colique.»
On ne conçoit pas en vérité comment on pouvait consigner de pareilles niaiseries dans des registres destinés à conserver le souvenir d'actes aussi importants que les naissances et les décès.
Quelquefois aussi MM. les curés relataient sur ces mêmes registres, entre un acte de baptême et un acte de mort, quelque événement récent qui tenait aux troubles du moment; et, comme on le pense bien, l'esprit de parti s'y manifestait clairement. Par exemple, le curé de Saint-André-des-Arts (Christophe Aubry), après avoir enregistré la naissance d'un enfant né le 23 décembre 1588, raconte ainsi le meurtre du duc de Guise; nous rendons littéralement ses expressions copiées sur le registre:
«En ce mesme jour du sabmedi XXIVe décembre 1588, est venu un courrier de la ville de Blois, qui a apporté nouvelles comme M. le duc de Guise avoit esté tué et massacré le vendredi précédent (23 déc.) au cabinet du Roy, luy estant présent, lequel sieur estoit allé à son service à l'assemblée des estats; faict trop exécrable et qui ne demeurera pas impuny; anima ejus requiescat in pace, amen!
»Et encore non content, comme estant possédé du diable, comme il est vraisemblable, a depuys faict massacrer le cardinal de Guyse, et non pour autre cause sinon qu'ilz s'oposoyent aux entreprises du Biarnoys qui se dict roy de Navarre, héréticque, excommunié, que ledict roy, jadis[149] roy de France, nommé Henry de Valoys, vouloit instaler après luy à la couronne de France contre la volonté de nostre sainct Père le Pape Sixte cinquiesme qui l'en avoit jugé indigne pour sa mauldicte hérésie et pour avoir esté relaps[150].»
Sur le même registre, à la suite d'un acte de mariage du 31 juillet 1589, on lit:
«Le 1er jour d'aoust 1588, Henry de Valoys jadis roy de France, s'estant armé avec ses héréticques, et le roy de Navarre et ses consorts estant à Saint-Cloud pour assiéger Paris, ayant donné le pillage à toutes sortes de larrons desquels il estoit accompaigné, ayant practiqué beaucoup de traistres dans ladicte ville, et ayant juré la mort de toutes sortes de gens de bien, permectant seulement de saulver les héréticques et leurs adhérents pour puys après ruiner l'église de Nostre Seigneur et planter l'hérésie au beau milieu de la France. Par un juste jugement de Dieu qui ne permet regner longuement, un si pervers tiran et hipocrite[151] a esté tué par un religieux à l'ordre des Jacobins, nommé frère Jacques Clément, lequel religieux a esté tué à l'heure mesme par les satellites dudict Henry. Anima ejus requiescat in pace![152]»
Voici encore une autre pièce; mais celle-ci n'est pas, comme les précédentes, superflue dans un registre de l'état civil; c'est l'acte de décès du président de Thou:
«Le lundy huictiesme jour de may 1617, fut inhumé en l'église de Sainct-André, à neuf heures du matin, en la cour de sa chapelle, messire Jacques-Auguste de Thou, conseiller du Roi en ses conseils d'estat et privé, et président en la Cour, qui estoit décédé le jour précédent en sa maison, environ une heure après midy, en présence de plusieurs notables personnes, comme le révérend père Domogier, prieur des Chartreux de ceste ville; M. Perrot, conseiller en la Cour; M. de Bonœil, M. Rigaut, avocat, et plusieurs autres devant lesquels il déclara que tout ce qu'il avait escrit, il le remettait au jugement et à la censure de l'église catholique, apostolique et romaine, et suivant le discours qu'il m'avoit tenu à moy soubsigné vicaire, parlant à luy le sixiesme jour de ce dict moys, après lui avoir donné et administré les sacrements le jeudy de l'Ascension, infirme de corps, mais fervent et vigoureux d'esprit et d'entendement. Ego vidi, ego audivi, et ut testis omnibus significavi; et ce mesme jour huictiesme, fut rapporté le corps de madame sa femme de sa maison de Villeroy, où il fut transporté le jour de feste de la Magdeleine de l'année dernière pour y estre inhumée selon le dessein du deffunct. Animæ eorum requiescant in pace!»
Nous ne prolongerons pas ces notes et actes copiés sur les anciens registres de l'état civil à Paris. Le peu que nous en avons rapporté suffit pour prouver l'exactitude, le soin et l'attention que l'on mettait à tenir ces registres dans les XVIe et XVIIe siècles. Nous n'avons parlé que des naissances et des décès; nous ajouterons que les actes de mariage étaient enregistrés avec le même soin. On trouve par exemple:
«Le lundy viije juing 1545, furent espousés Romain Langlois et Germaine Carre, serviteurs.» Point d'autres détails.
»Le xxive octob. 1568, Henry et Jehanne Jacquin ont esté espousés en l'église.» Idem.
»Le xvje juing 1597, ont été mariés Olivier Darve, de la paroisse Saint-Eustache, et Magdelaine de Lacroix, de cette paroisse.» Rien de plus, point de mention de publication de bancs, point d'assistance de témoins; parfois on ne mettait que les prénoms et on laissait en blanc les noms.
On conviendra que voilà de singuliers registres d'état civil; et au bout de deux ou trois générations, il devait être facile de reconnaître les filiations, les degrés de parenté, les droits en résultant, etc.! (Voy. sur l'origine des registres en question, Mélanges littéraires, philologiques, etc., par Gabriel Peignot; Paris, 1818, in-8o, mais surtout les Recherches sur la législation et la tenue des actes de l'état civil, par M. Berriat-Saint-Prix, pp. 245-293 du tome IX des Mémoires sur les Antiquités nationales et étrangères; Paris, 1832, in-8o. Ces recherches sont très-curieuses; nous y avons puisé les principales citations de cet article.)
V.
D'UN CERTAIN USAGE DANS L'INDE.
Nous commençons par déclarer que nous nous serions abstenu de parler de cet usage, si les particularités qu'il renferme n'étaient pas vraiment singulières, et si elles ne nous avaient pas été révélées par le savant et respectable auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde[153]. Il est certain que cet usage, quant à son objet, n'est point propre... à flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées aux suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le dit l'auteur, «pour l'observateur judicieux et éclairé, les actions les plus communes de la vie d'un peuple ne sont point inutiles à connaître.... Et tous ces préceptes minutieux de propreté qui, dans l'Inde, tiennent à cet usage, se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des Hébreux n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue dans les réglements qu'il donna au peuple de Dieu: Habebis locum extra castra ad quem egrediaris ad requisita naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque sederis, fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus es.» (Deuter. XXIII, vv. 12 et 13.) D'après ces considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs en les initiant aux détails relatifs à l'usage en question; ce qui pourra aussi leur être utile si jamais ils voyagent dans l'Inde, comme on le verra par la suite. Sans tourner davantage autour de la question, abordons-la, et exposons le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à satisfaire aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles suivants extraits avec la plus scrupuleuse exactitude des livres sacrés de l'Inde, par M. l'abbé Dubois:
«1o Prenant à la main un grand chimbou[154], il ira au lieu destiné à cet usage et qui doit être au moins à un jet de flèche de son domicile.
»2o Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure, qu'il déposera à une certaine distance, et choisira pour se soulager une place propre sur un terrain uni.
»3o Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer à cela, et qu'on doit par conséquent avoir grand soin d'éviter, sont ceux-ci: l'enceinte d'un temple; le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un étang; un chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre; une terre labourée; un terrain où croît, à peu de distance, l'arbre Assouata ou tout autre arbre sacré.
»4o Le Brahme ne doit point avoir alors sur le corps de toile pure ou nouvellement lavée.
»5o Il aura soin de se suspendre son triple cordon[155] à l'oreille gauche, et de s'entourer la tête de la toile qu'il avait autour des reins.
»6o Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un grand péché que de se soulager debout ou seulement à demi incliné; c'en serait un plus grand encore de le faire étant monté sur un arbre ou sur une muraille.
»7o Dans cette posture, il doit avoir une attention particulière, et sous peine de péché capital, à ne fixer ses regards sur aucun des objets que voici: le soleil ou la lune, les étoiles, le feu, un brahme, un temple, une statue, quelques-uns des arbres sacrés.
»8o Il gardera un profond silence.
»9o Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la bouche, ni avoir aucun fardeau sur la tête.
»10o Il doit terminer le plus promptement qu'il lui est possible, et se lever aussitôt.
»11o Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les yeux derrière ses talons, sous peine de péché.
»12o S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit, la fonction dont il s'est acquitté devient un acte de vertu, qui ne sera pas sans mérite; mais s'il a omis quelque chose, c'est une faute qui ne restera pas sans punition.
»13o Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu même, avec l'eau contenue dans le chimbou qu'il a apporté. Puis, prenant ce vase de la main droite, et sinistra manu virilia tenens, il ira à la rivière pour se purifier de la souillure grossière qu'il a contractée par cette opération impure.
»14o Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où il se propose de se purifier, il choisira d'abord un endroit convenable pour cela, et il se procurera aussi la terre qu'il doit employer conjointement avec l'eau pour opérer sa purification.
»15o Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de terre propre pour cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs sortes dont on ne peut se servir sans pécher, dans cette circonstance; telles sont la terre soulevée par les fourmis blanches; celle dont on extrait le sel; la terre glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; celle dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise sous un arbre, dans l'enceinte d'un temple, dans un cimetière, dans un endroit où paissent des vaches; une espèce de terre blanchâtre, comme des cendres; celle qui se trouve auprès des trous creusés par les rats ou par d'autres animaux.
»16o Muni de terre convenable, il s'approchera de l'eau sans y entrer, et en puisera avec son chimbou. Il s'éloignera un peu pour se laver de nouveau les pieds et les mains. S'il n'avait pas de vase de cuivre, il creuserait un trou dans le sable avec ses mains sur le bord de la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au même usage, en prenant garde que cette eau n'allât se mêler à celle de la rivière.
»17o Ayant pris une poignée de la terre avec la main gauche[156], il l'imbibera d'eau, et en frottera bien la partie de son corps qui vient d'être souillée[157]. Il réitérera l'opération en employant moitié moins de terre, et ainsi trois fois encore en la diminuant à chaque fois de moitié.
»18o Après avoir ainsi purifié cette partie de son corps, il se lavera cinq fois chacune des mains avec de la terre et de l'eau, en commençant par la main gauche.
»19o Il se lavera une fois les virilia avec de l'eau et de la terre glaise mêlées ensemble.
»20o Même opération pour les deux pieds, répétée cinq fois pour chacun avec de la terre et de l'eau, en commençant, sous peine de damnation éternelle, par le pied droit.
»21o Après s'être ainsi lavé les différentes parties du corps avec de la terre et de l'eau, il les nettoiera une seconde fois avec de l'eau claire.
»22o Il doit après cela se laver le visage, puis se rincer huit fois la bouche[158]. Mais quand il fait ce dernier acte, il doit être bien attentif à rejeter du côté gauche l'eau avec laquelle il se gargarise; si, par distraction ou autrement, il avait le malheur de la rejeter du côté droit, il irait bien certainement en enfer.
«23o Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois fois un peu d'eau à son intention.»
Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit en dévotion doit observer toutes les fois qu'il va à la selle[159], sous peine, s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, et de courir le risque d'être damné, outre l'énorme scandale qu'il cause si l'on s'est aperçu de la moindre omission. Nous rapporterons à ce sujet une aventure arrivée à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans le Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt, parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses des Indiens et leur cupidité cachée sous le voile de la superstition, et que d'ailleurs elle peut être utile aux voyageurs futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui parle lui-même.
»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir dans un village où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y avait aucun lieu public où je pusse loger, mes gens s'adressèrent au chef du village, et lui demandèrent le couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord quelques difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume de faire à mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de rien promettre, se rendit lui-même à l'endroit où j'étais à attendre, et après m'avoir considéré avec attention et en silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me demanda seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, car il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je lui répondis que je n'admettais près de moi ni les uns ni les autres, que tous mes gens étaient des personnes de bonne caste[160].
»Après quelques moments de réflexion, et ayant toujours les yeux fixés tantôt sur ma barbe, tantôt sur mon costume indien, qu'il paraissait considérer avec complaisance, il me dit: »Vous êtes un Européen; cependant par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en considération de la conduite régulière que vos gens m'ont assuré que vous teniez en vous conformant scrupuleusement aux usages du pays, je vous logerai dans une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et suivez-moi.» J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un endroit propre qu'il m'assigna.
»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon hôte accourut en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux qu'il espérait que je ne souillerais pas sa maison de mes crachats. Je cherchai à le tranquilliser, en lui promettant qu'il n'aurait à me reprocher la transgression d'aucune des règles de la décence indienne. Malgré cette assurance, je m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la commission de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour observer la conduite de mes domestiques.
»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du village pour satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il de retour, que le surveillant qui l'avait épié de loin, courut annoncer à son maître que sa maison était polluée; qu'il y avait admis des gens infames; qu'il avait vu de ses yeux mon domestique, après avoir déchargé son ventre, revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se lève plein de fureur, et avec des gestes et une contenance qui témoignaient son indignation, il me répète ce qu'il vient d'entendre, et termine en s'écriant: «Y a-t-il un péché égal à celui-là! Est-ce donc là la reconnaissance à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir donné l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance me serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans se laver ensuite!! Quel péché! quel scandale! quelle infamie! quelle honte pour ma maison!.... Punissez sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée; payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour la purifier, et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»
»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et dès qu'il eut cessé de parler, je lui répondis d'un ton calme que, si ses plaintes étaient vraiment fondées, il lui était dû une réparation; mais qu'il fallait auparavant constater le fait qui y avait donné lieu. Mon domestique nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il demanda, de son côté, que celui qui l'accusait fût puni comme un vil calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, mais pour satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le délateur affirmait avec d'horribles serments l'exactitude et la sincérité de son rapport. Le Brahme, continuant d'ajouter foi au témoignage de ce dernier, réitérait avec véhémence les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors un ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit qui n'était rien moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre qu'il me donnait de sortir de sa maison, quoiqu'il violât sans motif raisonnable les lois de l'hospitalité, j'étais prêt à m'y conformer, attendu qu'il était maître chez lui; mais que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il me procurât un autre asile pour y passer la nuit.
»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième fois ses exclamations. Peu de temps après, il revint avec du renfort; et les personnes qu'il amena firent encore plus de tapage que lui. Elles exigeaient que je leur livrasse mon domestique pour être sévèrement puni, que je payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle infamie! quel péché! quelle abomination!
»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait pour lui cette affaire, se creusait la cervelle pour y chercher des moyens de justification. Enfin il en trouva un qui eût été décisif devant des juges moins prévenus: «Si je suis coupable du délit dont on m'accuse, dit-il, il doit en rester des traces sur moi quelque part; je demande donc que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; et s'ils ne découvrent aucun indice de souillure récente, il est clair que mon innocence ne sera plus douteuse.» Le Brahme intéressé à trouver un coupable, écarta par de mauvaises raisons cet argument péremptoire.
»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir nous accorder, nous convînmes de part et d'autre d'ajourner la question au lendemain. Je sortis donc de la maison du brahme, et j'allai loger avec mes gens dans une étable à vaches située hors du village, et dans laquelle on me permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.
»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis de l'écurie pour savoir ce qui se passait dans le village, vinrent me rapporter qu'il y régnait beaucoup de fermentation, qu'on s'entretenait partout de cette aventure, qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si nous restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait d'être sévèrement châtié.
»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu de sacrifier quelques roupies, mais je n'aurais jamais consenti à ce que mon pauvre domestique fût exposé à de mauvais traitements pour un pareil délit, qu'il en fût ou non coupable. En conséquence, je crus que le parti le plus prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit, le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil dans un coin de l'étable, je réveillai sans faire de bruit tous mes gens; nous sortîmes à pas de loup, je montai sur ma rossinante, et nous décampâmes en toute hâte. Avant le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du district où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et nous étions par conséquent hors de danger.»
Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien petite et bien sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, surtout quand l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car là, il était question non-seulement de punir sévèrement l'horrible attentat du domestique, mais de faire payer une amende au maître!