PREMIER OBJET.
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ANTÉGÉNÉSIE, OU QUELLES ÉTAIENT LES OCCUPATIONS DE DIEU AVANT LA CRÉATION?
Cette question bizarre qui mérite bien de prendre le pas sur toutes les SINGULARITÉS passées, présentes et futures, a produit vers le XVIIe siècle, un léger opuscule qui, sans être fort curieux par la manière dont il est traité, n'est cependant pas tout-à-fait indigne de fixer un instant l'attention du philologue, ne serait-ce que sous le rapport soit de son originalité, soit de sa rareté; car, comme traité spécial d'un sujet aussi hétéroclite, nous le croyons unique dans son genre. Nous ne faisons pourtant aucun doute que l'auteur, tout simple, tout bonhomme qu'il paraît, n'ait eu quelque connaissance de certaines pensées détachées que les philosophes anciens nous ont transmises sur cet objet, et qu'il n'en ait fait son profit; nous en avons reconnu plusieurs dont il ne parle pas dans son étrange élucubration, mais qu'il est bon de citer.
Platon, par exemple, est le premier qui a considéré la Divinité dans sa solitude éternelle avant la production des êtres finis. Il est vrai qu'ensuite il nous la représente sortant de son unité, pour montrer les différentes manières par lesquelles elle a voulu manifester sa puissance et se dépeindre au dehors.
Aristote a soutenu que Dieu possédait et possède en lui-même un bonheur parfait, parce qu'il se connaît et qu'avant la création des êtres il se contemplait avec un plaisir infini.
Jamblique, disciple de Porphyre, soutient que, selon les Egyptiens, Dieu exista dans son unité solitaire avant tous les êtres, qu'il est la source et l'origine de tout ce qui est intelligent ou intelligible, premier principe se suffisant à lui-même, incompréhensible, père de toutes les essences.
«A l'origine des choses, dit le platonicien Sabellius, Dieu silencieusement concentré dans son être ineffable, unité absolue, sans émanation et sans révélation, n'avait encore rien tiré de cette profondeur où tout reposait. L'ame du Christ, puis l'Esprit Saint, puis enfin l'ame de l'homme, rayonnements successifs de l'ame de Dieu, se produisirent tour-à-tour, et l'univers moral fut créé.»
Le célèbre docteur Pocok, citant Albuféda, dit que, selon la doctrine de Zoroastre, suivie en Perse et en Arabie, Dieu avait existé de tout temps dans une solitude adorable, sans compagnon et sans rival.—Etc., etc[1].
Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes dérivent de l'école de Platon, n'ont point été inconnues à l'auteur de l'opuscule en question, comme il sera facile de s'en convaincre en parcourant l'extrait que nous allons en donner.
Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du Roi (fonds Béthune, no 7341), a été imprimé en entier, sans doute pour la première et dernière fois, dans un journal littéraire intéressant, la Revue rétrospective, No IX, juin 1834, in-8o, pp. 456-463; on voit que cette pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est pas un grand malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous nous bornerons à quelques citations des passages les plus supportables ou les plus singuliers. Ces citations suffiront pour faire apprécier cette œuvre mystique. L'auteur anonyme, très-bon catholique, veut nous donner une idée de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et se complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi, dans son style un peu suranné:
«Ce dire ancien, il ne faut s'enquérir quels pactes de mariage il y a entre Jupiter et Junon, nous enseigne que nous ne devons estre trop curieux de vouloir pénétrer dans les mystères du ciel, ni de Dieu mesme; l'esprit de l'homme est aveugle au regard des choses divines, qui sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont cachées aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de la connoissance et plus haute faculté de l'ame.....
»A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la création du monde, c'est parler impertinemment, ou même puérilement, et ne savoir proprement ce qu'on demande; car cette parole faisoit inclut quelque sorte d'action intime, une action réelle qui ne peut être en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence et de perfection. Dieu est un esprit souverain qui n'agit pas à la façon des artisans du monde; les hommes ne peuvent accomplir leurs ouvrages que par le moyen des instruments et outils à ce propres et convenables; mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour travailler, il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à parler proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en faisant toutes choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se repose en travaillant, et par son seul vouloir son œuvre est accomplie et parfaite. En Dieu il y a une intelligence, une volonté souveraine; de façon qu'il veut agir (agir, dis-je, sans action, sans mouvement actuel), il agit par le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême; et dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être à quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli par sa volonté divine......
»Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde par sa parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit que faire des créatures, car il vivoit et régnoit avant les siècles, très-heureux et très-content dans le paradis de son essence et dans l'essence de lui-même; et la vérité est que le monde et les anges et toutes les créatures ont été tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec le philosophe) de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité de l'Être divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse. Ainsi Dieu n'ayant que faire de toutes les choses qu'il a faites volontairement, toutes ces choses ont affaire de Dieu pour être, pour vivre et subsister heureusement selon la dignité de leurs espèces......
»Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content sans le monde (qui ne pouvoit apporter aucun avantage à son contentement et à sa gloire), en ayant aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme plus expresse et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire du monde, combien qu'il ait voulu l'establir en certain temps, puisqu'il est lui-mesme le vrai monde intellectuel, comprenant en la sphère de son immensité et le monde intelligible et le sensible et le petit monde compris dans le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit que faire des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et simple, abstrait de toute nature et composition élémentaire; il n'avoit que faire des ames, car il est tout intellect, et l'intellect est l'ame de l'ame, comme la prunelle est l'œil de l'œil......
»Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la maison intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire des temps pour subsister, car l'éternité est le temps immense de Dieu, ayant créé le temps et les moments pour le bénéfice de l'homme et des autres choses admises en la nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il fît le ciel et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que l'on demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi est-ce qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce temps-là même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y avoit point de temps, pourquoi est-ce que l'on demande ce que Dieu faisoit alors? car il n'y avoit point d'adonques ni d'alors, là où il n'y avoit point du tout de temps. C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence de toute chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire, sans sa grâce et providence), tout ce qui est ou qui semble avoir quelque chose de l'être, n'est rien et n'a point de substance réelle.
»Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies, à ces chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure[2]), que Dieu faisoit avant la création des choses, ce qu'il fait maintenant et ce qu'il fera toujours......
»Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant qu'il eût créé le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ, fait toujours une œuvre qu'aucun ne connoît non plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et celui auquel le Fils l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence souveraine contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité, le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel auquel il prend son souverain plaisir, pour lequel il a mis en être toutes choses, auquel elles seront un jour réunies par la vertu du Saint-Esprit qui est l'aimant intellectuel et le lien et l'accomplissement de toutes essences; et c'est en ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le Souverain se contemple de toute éternité; et de la contemplation ineffable de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour, amour essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette trinité très-sainte et vénérable.
»Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la création du monde, je réponds avec tous les théologiens, qu'il contemploit son Fils unique, non fait, ni créé, mais engendré de toute éternité par son intelligence et contemplation divine[3]; qu'en ce Verbe éternel, il contemploit l'archétype et le monde du monde, les anges, les ames et toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il voit toujours d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et manifestement toutes choses. Or l'action sans action du grand lien étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce monde affecter la vie contemplative, vivant selon l'esprit et non selon la chair, employant notre intellect et toutes les facultés de notre ame aux exercices spirituels, au lieu de les convertir aux actions humaines et corporelles, aux fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence qui ne tendent qu'à la mort.......
»Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu avant la création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit beaucoup de choses au regard de nous et ne faisoit rien à son respect; il faisoit selon notre sens, mais il agissoit selon lui par le moyen ineffable de son intelligence et de sa volonté; il agissoit, dis-je, sans action quelconque, ou plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la Trinité très-sainte, très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit rien, car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme les artisans du monde; et ce grand Dieu régnant de toute éternité dans le palais de sa gloire, dans le ciel de son essence, dans le paradis de lui-même, il est là régnant heureusement; et la justice, la paix, toutes les vertus sont toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant hommage et le rendant bienheureux essentiellement......
»Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de luy-mesme avant que le ciel et la terre fussent créés et parfaits; et régnant en ce magnifique palais de sa gloire, il faisoit toutes choses sans rien faire,.... mais faisant et parfaisant des ouvrages excellents en son intelligence et volonté souveraine en faveur des hommes et des intelligences mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les réformer par sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier éternellement dans le Ciel glorieux de son éternité divine.»
On voit par ces extraits que si la question, inabordable par sa nature, qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison dans une espèce de ridicule, on peut dire que la manière dont il l'a traitée, soit pour le fond, soit pour la forme, est assez en harmonie avec le sujet.
On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal littéraire le Conservateur, août 1760, un poëme en deux chants, intitulé le Monde renaissant. L'auteur, parlant de la création dans le commencement du premier chant, a voulu nous peindre aussi la position de la Divinité antérieurement au grand œuvre des six jours; mais, nous le disons à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur, pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va juger, la citation n'est pas longue.
«.... D'abord l'immensité Ne contenoit que l'immense unité. Seul éternel, Cœlus, le bien suprême, Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même, Toujours en paix, toujours en action, Toujours heureux dans sa possession. D'un seul objet sa vue étoit frappée, D'un seul objet sa grande ame occupée, C'étoit lui-même; et le même plaisir Toujours combloit, ranimoit son désir. Maître du sort, exempt d'inquiétude, Rien ne manquoit au Souverain des Dieux; Mais il daigna quitter sa solitude, Et ne se croire heureux et glorieux, Que dans un autre il ne se vît heureux. Ainsi jaillit cette source divine Dont tous les Dieux tirent leur origine. L'unité vit son invisible corps Sous mille traits se dépeindre au dehors. Ainsi naquit la sagesse incréée, De tant d'objets sans cesse récréée......»
Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier; en voilà suffisamment pour prouver que l'imagination de l'homme est un ballon plein d'un gaz inconnu mais très-subtil, qui souvent s'élève au-delà des régions les plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare souvent dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère intellectuelle.